Histoire de saint Martin, évêque de Tours
S'il est un fait qui ressort évidemment de l'ensemble et de presque tous les détails de la vie de saint Martin» c'est son amour pour l'état religieux. Le trait monastique est le caractère principal de sa physionomie. Le nom de moine renferme ce qu'il a été avant tout, ce qu'il eût voulu être uniquement. Et, par une suite de cette disposition y s'il est une mission à laquelle il semble clairement jvoir été destiné par la Providence y c'est celle d'établir l'état monastique dans l'Occident , et spécialement dans notre patrie. Une rovuo rapide de cotte vie suffira pour le démontrer.
Le jeune Martin vient d'être fait catéchumène. Quel est le premier désir qui s'élève dans celte âme éclairée par la lumière de la foi ? le désir de la vie érémitique. (c Si la faiblesse de son âge n*eût arrêté son élan , nous dit son biographe, il se fût enfui au désert. » Forcé de différer Texécution de son projet, à quel objet attache-t-il Tardeur de ses pensées ? L'église ou le monastère deviennent dès lors , nous assure toujours son historien , Tobjet constant de ses rêves les plus chers. Enrôlé malgré lui par un père qui ne Ta que trop bien deviné , quelle réputation se fait-il dans Tarmée? Nous citons toujours son biographe : « Sa frugalité était poussée à un point que dès lors il passait moins pour un soldat que pour un moine. »
Enfin , il est libre ; il peut disposer de son existence. Après une sorte de noviciat sous la direction de saint Hilaire , après Taccomplissement d'une mission de zèle en faveur de ses parents encore idolâtres , quel parti prend-il à Milan où l'arrête la nouvelle de l'exil du grand évoque de Poitiers? Il y fonde pour lui-même un monastère. Chassé de Milan par la persécution arienne, il emporte avec lui le trésor de sa profession religieuse qu'il va cacher dans une île inhabitée de la mer Tyrrhénienne. Dô retour à Poitiers en même temps que son maître , reprendil sa place parmi les clercs de celte église ? Non. La durée de son épreuve est terminée. A quelque distance de la ville, il trouve une solitude agreste; il y établit,- pour y résider luimôme , son second monastère , où bientôt il se voit entouré d'un certain nombre de disciples.
Enlevé par surprise à cette douce retraite , où il espérait finir ses jours , placé sur le siège épiscopal de Tours , il commence par se loger dans une cellule toute monacale, attenante à !'(> glise ; puis , entraîné par cet invincible amour de son enfance , il passe la Loire, et sur ses bords fonde son troisième monastère, qui deviendra sa résidence épiscopale. C'est là qu'il formera ses disciples les plus chers ; c'est de là qu'tin jour les églises des Gaules seront trop heureuses de tirer leurs pontifes.
L'historieu peint en deux mot^ l'épiscopat tout entier de saint Martin : « Il remplit , dit-il , les fonctions de Tévéque , sans oublier les résolutions du moine. )> Les quatre-vingts disciples qui vivent sous sa direction à Marmoutier suivent une règle qu'il leur a fixée , règle qui semble avoir inspiré celle que saint Augustin écrivit bientôt après , et avoir légué plusieurs tmits à celle de saint Benoit. Ces moines , nous les retrouvons a ses côtés , dans toutes ses courses apostoliques , et jusque dans ses visites aux princes. Dans la bourgade où son zèle a triomphé de ridolâtrie , qu*élève-t-il sur les ruines du temple païen ? une église ou un monastère , nous répond riiistorien, qui nous montre dès lors l'accroissement pris par Tinstitut monastique.
Lorsqu'il a annoncé le terme prochain de son pèlerinage sur la terre , quelles sont ces voix dont nous entendons les cris déchirants et qui lui donnent le nom de Père ! Des voix de moines que sa mort va, disent-ils, laisser orphelins. Lui-même, à cette heure solennelle où un cercle d'amis éplorés l'environne, pourquoi, dit-il, aux uns : Mes frères? et aux autres : Mes enfants ? C'est que la première fois il parlait à ses prêtres et la seconde fois à ses moines.
Ainsi donc à quelque moment de celle glorieuse vie que l'histoire mette la main sur la poitrine du saint Thaumaturge , elle y sent battre le même amour de la vie monastique, amour qu'elle retrouve aussi dans le cœur de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de tant d'autres.
Enfin, à ses obsèques trion^ihales, quel est ce troupeau que le pasteur éteint semble encore conduire devant lui , quels sont ces deux mille hommes couverts de longs manteaux qui forment son cortège et laissent éclater leur douleur d'une manière si touchante ? Ce sont les moines que les leçons et les exemples de Martiikont instruits et dirigés. Et l'historien a soin d'ajouter que c'est là sa gloire spéciale , son œuvre privilégiée. Ce n'est donc pas sans fondement que la postérité à décerné au saint dont ce livre rappelle les actions , le titre de Père des
moines, entendant par ce dernier mol tous ceux qu'aujourd'hui nous appelons religieux.
* Ce n'est donc pas non plus, mon révérend Père, sans une douce et pieuse convenance que ce faible résultat de mon étude vous est dédié. Entre la mission de saint Dominique et celle de saint Martin, il y a plus d'un point de ressemblance, dont le plus frappant est l'apostolat monastique qui a pris naissance chez nous sous l'inspiration de notre grand évèque et s'est con* stitué en ordre religieux entre les mains de votre saint patriarche.
Je suis heureux de pouvoir abriter sous ces glorieux titres le témoignage des sentiments particuliers de gratitude , d'admiration et de dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Mon révérend Père, Votre très-humble et très-respectueux serviteur,