‹ Histoire de saint Martin, évêque de ToursChapitre 24 sur 155 · Paid. Pétrie, Vit. S, M · texte numérisé non relu

Paid. Pétrie, Vit. S, M

cependant à y détruire entièrement le paganisme. Enfin , après 33 années d'épiscopat, il venait de mourir dans la cité des Turones , ou il était né.

L'évéque alors était élu par le clergé et le peuple qu'il devait gouverner. C'étaient donc le clergé et le peuple de Tours qui voulaient donner à saint Lidoire le moine Martin pour successeur. Il y avait à la réalisation de ce vœu un obstacle : c'était la difficulté de tirer l'élu de son monastère. Un des habitants de Tours, nommé Ruricius, se charge de l'entre-* prise ; sous prétexte d'une maladie de sa femme , il va se jeter aux genoux du saint et le décide à sortir. Il avait posté sur la route des troupes de citoyens. Martin , à peine dehors , devient leur prisonnier. Sédition de suppliants , dit le poëte , soulèvement pacifique , tumulte sans colère. On veille sur lui toute la nuit : ce peuple garde celui qui doit le garder un jour. Il est, avec cette escorte, conduit jusqu'à la cité. Là, se trouvait une multitude incroyable de gens, habitants de cette ville et des villes voisines venus pour donner leurs sufirages. Ces sortes d'assemblées étaient ailleurs ordinairement divisées en plusieurs factions. Ici il n'y a qu'une volonté, un seul vœu, un même avis ; de toute part on entend répéter . Martin est tout à fait digne de l'épiscopat , l'église de Tours ne peut manquer d'être heureuse sous un tel pasteur. Seuls , un petit . nombre d'hommes , dont faisaient partie quelques-uns des évêques appelés pour instituer l'élu , avaient l'impiété de s'opposer à cette élection. Martin était , selon eux , un personnage méprisable ; on ne pouvait élever à l'épiscopat cet homme à la figure vulgaire, au vêtement malpropre, à la chevelure difforme.

Doué d'un jugement plus sain , le peuple, dit l'historien, fit justice de la folie de ces envieux qui , pensant accuser cet homme illustre, rendaient, au contraire, eux-mêmes

témoignage à son mérite-, ceux-ci furent obligés de céder au vœu unanime , inspiré par la volonté du Seigneur.

Au nombre des évéques présents à cette élection , s'en trouvait un nommé Défensor, qui s'était surtout fait remarquer par son opposition à Martin. Aussi , observa-t-on qu'il fut alors fâcheusement noté dans une leçon du Prophète. Voici comment la chose arriva : à la suite de l'élection , on célébrait, suivant la coutume, les saints mystères. Une foule compacte environnait les autels. Le moment arrive de faire la lecture ordinaire de l'Écriture sainte. Mais le lecteur, ce jour-là d'oflSce, retenu par la presse du peuple, ne peut arriver à l'ambon , endroit de l'église d'où se faisaient les lectures à haute voix. On attend , le clerc ne paraît pas. Déjà, les ministres se troublent , quand un des assistants prenant le psautier, l'ouvre et lit le premier verset qui se rencontre sous ses yeux. Or, le verset du psaume disait : Vous avez , Seigneur, tiré une louange parfaite de la bouche des enfants, et de ceux qui sont encore à la mamelle , à cause de vos ennemis , pour détruh'e l'ennemi et le défenseur.

En entendant ces mots, le peuple pousse un cri, et le parti opposé à Martin est couvert de confusion. Évidemment, ajoute l'historien, ce fut un ordre particulier de la Providence qui amena la lecture de ce passage. Défenseur y entendit le jugement que méritait sa conduite. Car, en Martin, s'était accompUe cette parole que la louange parfaite du Seigneur était sortie de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle. Quant à l'ennemi , il avait été eu même temps désigné et détruit.

Ce Défensor est regardé comme le premier évéque d'Angers, Au dernier siècle , on croyait par tradition dans cette ville, que son corps était sous le grand autel de l'église

de Saint-Maurille. Pour ne point interrompre le récit précédent, nous avons renvoyé ici quelques observations.

En sa qualité de moine , Martin portait les cheveux courts , si même il n'avait pas la tête rasée , selon Tusage des moines d'Orient, On sait, en effet, que Julien, avant son apostasie publique, voulant jouer la vie de moine, se fit raser la tête. C'était là cette difformité de la chevelure, dont se plaignaient les adversaires de Martin , et qui les choquait d'autant plus qu'ils y étalent moins accoutumés , les moines étant encore peu nombreux dans les Gaules. C'egt ce qu'atteste un des poètes qui ont mis en vers la vie du saint : Le fait est, dit-il*, que nulle grâce mondaine n'ornait son visage , et que des touffes de cheveux flottants n'ombrageaient point son front. Quant à la malpropreté reprochée à ses vêtements, voici l'explication qu'en donne le poète. Son vêtement poudreux , dit-il, témoignage de la propreté de son cœur, attestait le zèle de ses prières , et montrait qu'il se prosternait souvent sur le sol.

Enfin , ce qui déplaisait à ces chrétiens , à ces évoques mondains, dans le visage du saint moine, n'était, sans doute, autre chose que son air humble et pénitent. Martin, du reste, ne fut pas le seul , dans son siècle , à entrer dans l'épiscopat avec un extérieur qui n'eût rien d'attrayant pour de telles personnes. Il eut cela de commun avec saint Grégoire de Nazianze qui , environ huit ans après , fut placé sur le siège de Constantinople. Son extérieur , disent les historiens, n'était pas propre à lui attirer le respect d|s hérétiques, ni des gens du monde. Son corps était courbé'' ci vieillesse, sa tête chauve, son visage desséché par les larmes et les austérités. Il était pauvre, mal vêtu, sans argent. Son parler avait quelque chose de

i, Paulin, 12,

rude et d*étrange. Cependant, les catholiques accouraient h lui comme des personnes altérées.

La manière dont notre saint fut enlevé, et porté malgré lui h Tépiscopat, n'avait alors rien de bien extraordinaire. L'ordination d'Eusèbc, évêque de Césarée, en fournit un autre exemple. A la mort de Dianée , les évoques de Cappadoce s'assejnblèrent pour lui donner un successeur. Les avis furent longtemps partagés. A la fin , tout le peuple, aidé par une troupe de soldats, se saisit d'un des principaux de la ville, et le présenta aux évêques, les suppliant de Tordonner et de le proclamer, joignant même la violence aux supplications. Saint Ambroise fut ordonné par suite d'un mouvement populaire à peu près semblable.

Des cris dans l'église , comme nous venons d'en entendre , étaient chose inévitable dans ces élections , et ne nuisaient en rien à la piété des fidèles. Ils en étaient, au contraire, souvent l'expression. Le peuple chrétien du iv* siècle , si admirable partout où l'hérésie ne l'aVait pas atteint , avait mis toute sa vie dans la religion. A l'église , il était à son aise, il s'y regardait comme chez lui , et il en avait le droit , car, au témoignage de saint Basile , il y passait souvent la nuit à chanter des psaumes. Aussi, n'avait-il point honte, après l'avoir fait retentir de ses chants sacrés , de la remplir de ses acclamatons, de se5 plaintes et de ses applaudissements. Quand saint Grégoire de Nazianze prêchait, ce peuple lui applaudissait en battant des mains ou faisant des exclamations à sa louange. Quand le même saint, du haut de la chaire, annonça son départ, ce peuple, gens de tout âge, de toute condition, fit éclater par des cris violents sa haine et son amour, son amour pour son pasteur, sa haine pour les ennemis de ce saint. Les mêmes clameurs se faisaient entendre dans l'église de Milan » aux prédications de saint Ambroise. Martin reçut

rimposition des maius un dimanche. Car, alors, l'usage était de n'ordonner les évêqueset les prêtres que la nuit du samedi au dimanche, ou le dimanche matin. Ce fut le 4 juillet de l'année 372. Valentinien. empereur d'Occident se trouvait dans la huitième année de son règne. Saint Martin était le premier moine de l'église des Gaules élevé à l'épiscopat.

Page 1