‹ Histoire de saint Martin, évêque de ToursChapitre 43 sur 155 · Sulp. Sev. ViU, n. 24. — Paulin, 1. 4. — Ven. Fort., L · texte numérisé non relu

Sulp. Sev. ViU, n. 24. — Paulin, 1. 4. — Ven. Fort., L

ordinairement représenté tenant k la main un caducée , espèce de verge autour de laquelle s'enroulaient deux serpents. Il avait des ailes à la tête et aux talons. Vénus était la déesse de l'amour charnel. On la représentait le plus souvent avec Capidon , son fils , sur un char traîné par des pigeons , ou par des cygnes , ou par des moineaux , et quelquefois montée sur un bouc. Il n'y a rien de plus abominable que toutes les débauches attribuées par les poètes à cette infâme déesse. On lui avait bâti des temples partout , et ses fêtes se célébraient par toute sorte de turpitudes. Enfin , Minerve était la déesse de la sagesse, de la guerre et des arts. Dans ses images, elle avait le casque en tête et l'égide au bras. Sa main tenait une lance. Près d'elle on voyait une chouette et divers instruments de mathématiques. Sauf cette dernière figure , les trois autres étaient, on le voit, les symboles des vices les plus honteux. € Le diable donc , dit le poète chrétien , prenait des formes dignes de lui , et trahissait ses crimes par ses déguisements mêmes.» Aux attaques d'un pareil ennemi, le saint toujours intrépide, répondait par le sipe de la croix et par la prière. On entendait aussi souvent les injures et les reproches que loi prodiguait la troupe des démons sur les tons les plus insolents. Mais , sachant que toutes leurs paroles n'étaient qu'erreur et fausseté , le saint ne se lassait pas émouvoir de ces invectives. — Plusîeir.rs frères assuraient même avoir entendu un jour le démon reprocher aigrement à Martin la présence dans son monastè re de quelques hommes qui, autrefois, avaient, disait-il, p«erdu leur baptême par toute sorte d'égarements , et qu'après leur conversion , le saint avait reçu au nombre des moines. En \ même temps , le démon détaillait le* fentes de chacun tfeui c. Réfiitant le démon , Martin lui répondait avec fermeté que les anciens déUts étaient effacés par les oeuvres d'tme vie fflf affleure; et que , grâce à la misé-

ricorde du Seigueur , les péchés doivent être pardonnes à ceux qui cessent de pécher. Le diable voulut le contredire et soutint qu*il n'y a point de pardon pour les coupables, et qu'une fois tombés, les hommes n'ont rien à attendre de la clémence du Seigneur. Alors , Martin laissa , dit-on , échapper ce cri : « Toi-même , ô misérable , si tu cessais de tenter les hommes , si , à cette heure encore où le jour du jugement est si proche tu te repentais de tes crimes , moi , j'aurais assez de confiance dans le Seigneur pour te promettre la miséricorde du Christ. 2> 0 sainte présomption en la bonté du Seigneur ! s'écrie à son tour l'historien. A défaut de l'autorité qui lui manque , elle exprime au moins son désir. — Ici , encore , reproduisons sur ce fait les touchantes réflexions de nos deux poètes : «0 heureuse pitié ! dit le premier , un homme a confiance en la bonté de Dieu, au point d'oser promettre de son chef ce qu'il sait bien n'avoir pas été promis! ^ Le second paraphrase ainsi les paroles du saint : « Le Rédempteur est descendu des Cieux sur la terre pour sauver ce qui . était perdu et empêcher de périr ce qui devait périr. Étant luimême sans tache , il est venu pour laver les taches et guérir par ses blessures les ulcères du monde. Sa longue mort fut le gage de notre salut. Oui , les crachats , les fouets , le manteau , le fiel, le vinaigre, la lance, les clous, la croix , son agonie douloureuse, son tombeau , la piçrre, l'enfer, l'ombre, le tyran , tout cela nous sauve. En s'abaissant , il m'élève jusqu'au ciel. Il ne veut donc pas la mort du pécheur, puisque par ses souffrances , il nous a donné des armes de salut. » — Ensuite , le poète ajoute : « C'est ainsi que cet homme miséricordieux essaya d'adoucir ce fléau indompté. Le pasteur promettait au loup un refuge dans la bergerie. A combien plus forte raison , les récompenses du Christ ne seront-elles pas offertes à Ihomme pour qui Dieu même s'est

- il5-

fait bomme , est mort et ressuscité. -^n vieBt de vmr que saint Martin regardait la fia du monde comme proèhaine. C'était une opinion qu'il partageait avec beaucoup d'autres saints du même temps.

Puisque nous parlons do diable et de ses artifices , 3 ne semble pas hors de propos de raconter ici certaine histoire, bien qu'elle sorte de notre sujets D*abord elle contient quelque portion de la gloire de Martin , et puis un fait si étonnant, dit l'historien, doit être transmis à la postérité, comme un ayer-< tissement pour elle de se tenir en garde si un cas semblable venait encore à se produire quelque part. Ghrus, ou Clair, était le nom d\m jeune homme de très-haute noblesse qui , dans la suite, fut ordonné prêtre, et ne tarda pas à aller jouir de la béatitude dont une heureuse fin le mit en possession. Ayant tout abandonné pour se rendre auprès de Martin , il parvint en peu de temps au plus haut degré de la foi et de toutes les vertus. H avait établi sa demeure à quelque distance da monastère de Vévêque , et un grand nombre de frères , attirés p2ff sa réputation , habitaient ce lieu avec lui et vivaient sous sa direction. Un jeune homme vint aussi le trouver. H 8*appelait Anatolms, et voulait, disait-il, professer la vie monastique. Tout dans son extérieur annonçait l'humilité et rinnocence la plus parfaite. Mats la suite montra combien cette apparence était trompeuse. Il vécut quelque temps en communauté avec les autres , après quoi , il se mit à âh*e que ks anges venaient habituellement converser avec lui. Personne n'ajoutait foi à ses paroles ; alors , il fit certains prodiges qui lui gagnèrent la confiance du plus grand nombre. Enhardi par ce succès , il poussa plus loin ses prétentions , et assura que les anges remplissaient les fonctions de messagers entre

#. Sa^. 6ev. Vlt.)5 b« 24. «^Fatilin, 1 4. ^ ¥en. Fort.j lit

Dieu et lui. Bref, il en vint à se donner pour un des andens prophètes. Et conune Clair, cependant, lui refusait obstinément sa créance , Thypocrite le menaça de la colère du Seipeur dans l'autre vie, et en celle-ci de maux terribles qui le puniraient de n'avoir pas cru aux paroles d'un saint. Enfin , un jour il fit entendre ces mots : « Cette nuit le Seigneur me donnera un habit blanc descendu du ciel, je m'en revêtirai et paraîtrai ainsi au milieu de vous : vous aurez une preuve que je suis la vertu de Dieu, quand Dieu m'aura gratifié d'un habit. » Grande fut l'attente de tout le monde , après une telle déclaration. Donc vers minuit , il se fit comme un bruit de pieds battant le sol qui ébranLi tout le monastère et sembla l'arracher de sa place. En même temps la cellule où le jeune homme était renfermé étincela de mille feux. On y entendait un bruissement de pas précipités et la rumeur confuse d'une multitude de voix. Quand le silence est rétabli, le fourbe sort, appelle un des frères, nommé Sabatius, et lui montre la tunique dont il est revêtu. Stupéfait à cette vue, ce moine rassemble tous les autres. Clair lui-même accourt. On apporte de la lumière. L'habit est attentii^ement examiné par tout le monde. On le trouve extrêmement moelleux , d'une blancheur admirable mariée à une pourpre éblouissante. Mais de quel genre , de quel étoffe est-il , nul ne peut le deviner. Cependant , on a beau le soumettre plus sérieusement encore à l'examen des yeux et des doigts , on n'y peut voir autre chose qu'un habit. L'affaire en était là. Clair engage alors les frères à prier avec ardeur , pour obtenir de Dieu qu'il leur découvre ce que c'est. Le reste de la nuit se passe donc dans chant la des hymnes et des psaumes. Mais , sitôt que le jour brille , Clair prenant l'imposteur par la main se met en devoir de l'entraîner vers Martin, car il savait bien que c'était un homme à qui les artifices du diable ne pouvaient faire illusion.

— us —

Alors, le misérable imposteur de résister et de crier : il lui était, disait-il, interdit de se montrer à Martin. Sans égard pour ses réclamations , on le contraint à marcher , quand , soudain, entre les mains de ceux qui Tentrainent, son vêtement merveilleux disparaît. « Peut-on s'empêcher , dit le biographe , de voir encore ici un mbacle de Martin , dont le diable, auteur de cette tromperie fantastique, redoutant les regards, n'osa la dissimuler ni la faire durer plus longtemps. — 0 Martin , ajoute le poète , cette robe trompeuse que tu enlèves au cruel tyran , c'est encore un trophée que tu peux suspendre à la croix. 9

On remarqua qu'il y eut vers le même temps , dans les Espagnes, un jeune homme qui, s'étant acquis de l'autorité par une foule de prodiges, en vint à se donner pour Hélie. Bon nombre de gens le crurent sur parole. Alors il alla pius loin et dit qu'il était de Christ. Cette nouvelle imposture lui réussit encore si bien , qu'un évêque nommé Rufus l'adora comme le Seigneur , crime pour lequel il fut plus tard déposé de l'épiscopat. En Orient , il y eut aussi un homme qui voulait se faire passer pour Jean-Baptiste. L'existence de ces faux prophètes faisait alors présumer l'avènement prochain de TAntechrist qui déjà opérait par eux son mystère d'iniquité.

Martin , à la même époque , éprouva , de la part du diable , une tentation des plus artificieuses. Un jour , précédé et environné d'une lueur empourprée , dont l'éclat emprunté devait faciliter l'illusion, couvert du vêtement royal, le front ceint d'un diadème d'or et de pierreries , ayant aux pieds des chaussures brodées d'or , le visage serein , l'air joyeux , sous des dehors enfin qui n'annonçaient rien moins que le diable, dans un moment où le saint priait dans sa cellule , le malin esprit apparut devant lui. Martin, au premier aspect de cette vision , en fut ébloui; c'est pourquoi ils gardèrent longtemps tous deux

lia sileiice profond* Le diable le rompit le premior. c Hartin, ditriU recomiaii celoi que ta as devant les yeux: je sois le ClurisL Pr&s de descendre sur h terre , j'ai voufai auparavant me manifester à toi. c llartin ne répondit pas un mot. Le diable alors osa formuler une seconde foi son audacieuse déclaration : » llartin, comment balances-tu à croire ce que tu V(Hs7 Je suis le Christ. » En ce moment l'Esprit révék au saint la vérité et lui fit connaître que ce personnage était diable et non pafi Dieu. < Le Seigneur Jésus, dit-il, :n'a point annoncé qu'il dût venir couvert de la pourpre, ni couronné d'un diadème éclatant. Pour moi , si je ne vois le Christ avec la figure . et l'extérieur sous lesquels il a souffert, s'il ne porte les^ stigmates de la croix , je ne croirai point que ce soit lui. > -^-* A ces paroles, le fantôme s'évanouit aussitôt comme un»j fumée et remplit la cellule d'une telle infection qu'elle suffi- :i sait seule pour faire reconnaître le diable. — Ce fait, telqûMj nom venons de le raconter , c'est de la bouche même Martin que son premier biographe l'avait appris; il le dans la crainte que quelqu'un ne fût tenté de le regard» J comme une fable. — « Non , reprend le poëte, amplifiant expliquant la réponse du saint au tentateur, non, le Seignew- : n'a pomt dit qu'il dût venir brillant de pourpre. Lorsque ^ figure charnelle était enlevée dans les airs , un ange appiar*TJ aux Galiléens et leur déclara que le Très-Haut reviendrait de la môme manière qu'il s'en allait à cette heure. Ce val éclat n'est donc point l'étendard de mon Roi, mais l'enseigne de l'usurpateur. Le Sauveur doit revenir avec ses plaies, car un vainqueur doit montrer les signes de sa victoire , et les blessures ajoutent à la gloire du triomphe. »

Les mécomptes du démon avec notre évéque ont rendu S(itan la . risée de^ générations chrétiennes. Encore maintcit#MBU toi IfnUQ^lirt iea eo&a^ desompoignes raeeétent ses

^liHlé^ sôus mille formés grotesqtieâ et febuletâes, $ans ^^ûte, mais cej^ndânt dUégoriquel Aucun dé ces rédû Populaires tie mérite de figurer dans une histoire sérieuse, *i ce n'est pettt-étre un seul que Tàuteûr de céè lignes t ''flcuèiili en Italie. Le diable , sous Textérieur d'un mendiant , ^ s^âlt présenté à Martin en lui demandant l'anmdne. Le ^ut lui donne une pièce de monnaie. Aussitôt le malin esprit mte dé côté son déguisement , et se moque de Martin qni i ^'t raumôtte au démon. Mais Martin Taccable de cette ^Ponse : € Qu'importe ! je l'ai felt pour l'amour de Dieu. * I^a déclaration par laquelle notre historien termine son ^^i*nîer récit ôte , ce me semble , tout sujet de doute k utlé ^Htique raisonnable et chrétienne. Quant h la critique aveugle ^^ îtierédtiie qui sourira aux pieuses narrations de te livre , t*ar Punique motif qu'elles révèlent des faits stimâtilrbls bit ^^ttpaordinâires, ce n'est pas seuiettient l'histoire de saint iHin tpi'elle attaque , c'est enfeore l'Évangile et l'histoire presque tous les Saints. Pour ne point sortir du it* siècle, ^^oî de plus connu, par exemple, que les combats de saint "^^ïloiné contre les démons ? lui-même en a rendu témoignage, ■-•or «qu'il vint à Alexandrie pour anathématiser les ariens ; *^iit le monde voulait le vbir. Quelques personnes, croyant que ^ foule pourrait l'importuner , voulaient la faire relireK II ^^ur dit , sans s'émouvoir : « Ils ne sont pas en plus grand Nombre que les démons avec qui nous combattons sur la Montagne. » Les saints Pères ont tous attribué au démon une panda part dans les affaires de ce monde, «t II s'est élevé , dit Lactance, beaucoup d'hérésies, et le peuple de Dieu a été divisé par l'instigation des démons. Il faut donc savoir avant tout que le Christ et ses apôtres ont prédit qu'il y aurait plusieurs sectes et hérésies , et nous ont averti de prendre lien garde k ne pas tomber dans les pièges de cet adversaire contre lequel Dieu veut que nous combattions. »

Du reste il nous a paru curieux de rapprocher des faits racontés plus haut , ce qui est dit d*un contemporain de saint Martin. Libanius, panégjTiste de Julien l'apostat, nous assure que ce prince vivait dans un commerce habituel avec les dieux et les déesses, que ces divinités descendaient sur la terre pour jouir de la conversation de leur héros favori, qu'elles interrompaient doucement son sommeil en touchant ses mains et ses cheveux, qu'elles l'avertissaient de tous les dangers dont il se trouvait menacé , que leur sagesse infailh'ble le guidait dans chacune des actions de sa vie, et qu'enfin, il était si familiarisé avec elles qu'il distinguait sur-le-champ la voix de Jupiter de celle de Minerve, et la figure d'Apollon des formes d'Hercule. Julien se vantait luimême et ses amis le vantaient aussi comme un homme en commerce avec les démons , nourri par les démons , instruit par les démons, assis avec les démons, suivant les paroles mômes de Libanius. — Ainsi les faits les plus extraordinaires de la vie de saint Martin reçoivent une confirmation indirecte des défenseurs du paganisme.

Ce qui nous reste à dire ne peut plus étonner après ce que nous venons de voir. — Il y avait entre le monastère du bienheureux et la cité la distance* de deux milles ^ Cependant toutes les fois qu'il mettait le pied hors de sa cellule pour veuir à l'église, on entendait pai* toute l'enceinte sacrée retentir les hurlements des énergumènes et on les voyait trembler comme une troupe de criminels h l'approche de leur juge. Ainsi les clercs qui ignoraient la prochaine arrivée de Tévêque l'apprenaient par les gémissements des démous. J ai vu, ditGallus, h l'approche de Martin , im possédé enlevé en l'air , les mains élevées vers le ciel, demeurer ainsi suspendu sans que ses

Page 1