CHAPITRE IL
BAPTÊME PE SiUNT MARTIN.
La faveur céleste qu'il venait d'éprouver n'excita dans le cœur de Martin aucun sentiment d'orgueil. Il ne vit dans tout cet événement qu'une seule chose , la bonté de Dieu , et comme s'il eût voulu y correspondre, il courut au baptême. Il avait alors dix-huit ans. Pourquoi avait-il différé jusquelà de recevoir le sacrement qui fait les chrétiens ? Pour se conformer k l'usage de son temps. Beaucoup de fidèles, craignant d'exposer la grâce du sacrement , remettaient leur baptême à leur âge mûr ; plusieurs même, du nombre desquels fut l'empereur Constantin , attendaient leurs derniers moments et ne se faisaient baptiser qu'au lit de la mort. Un si long retard n'avait pas toujours sa source dans une négligence coupable. Saint Césaire , frère de saint Grégoire de Nazianze , reçut le baptême peu de temps avant sa mort. Sainte Gorgonie,
leur sœur, ne fut aussi baptisée que vers la fin de ses jours. On ne désespérait pas même , s'ils avaient bien vécu , du salut de ceux que la mort surprenait simples catéchumènes , car on leur attribuait le baptême de désir. Quant à ceux qui voulaient recevoir le sacrement de la régénération , ils devaient d'avance donner leurs noms. Ils prenaient alors le nom de compétents, lis étaient longtemps éprouvés par l'abstinence du vin et de la chair, par la fréquente imposition des mains , par les confessions , les veilles , lès cilices , les prostrations , les prières. Le temps consacré à cette préparation était ordinairement le carême. Car le sacrement ne s'administrait alors qu'aux jours de Pâques et de la Pentecôte. En effet , comme le plus grand nombre des compétents étaient adultes , l'ÉgUse , pour les mieux disposer à la grâce du baptême , l'avait fixée à des époques rares et solennelles. Martin n'eut sans doute pas de peine à obtenir, sous des empereurs chrétiens, la permission de s'absenter quelques mois de l'armée pour se préparer à ce grand acte.
Suivant la légende citée *, Martin reçut le baptême à Constantinople , des mains du saint patriarche Paul qui, déjà , l'avait fait catéchumène. Saint Paul, célèbre par le témoignage qu'il rendit à la divinité de J.-C, fut plus tard exilé par l'empereur Constance en Cappadoce , où il périt étranglé par les ariens. En Hongrie , dans la ville de Szombathely , qui dispute à celle de Szent-Marton l'honneur d'avoir vu naître notre saint, on montre, près d'une église, un puits de l'eau duquel Martin fut , dit-on , baptisé. Nous ne connaissons aucun fondement à cette prétention. D'un autre côté , il y avait au vu** siècle , dans TégUse de Saint-Denis , un vase de porphyre long de quatre pieds et demi , où , assurait-on , saint Martin
i II. vu Dorm. , c, 2.
avait été régénéré. Les catéchumènes étaient alors plongés trois fois dans Veau du baptistère , et recevaient ainsi le baptéaie par immersion. Au sortir des fonts sacrés , ils étaient revêtus d'habits blancs qu'ils devaient porter huit jours. Immédiatement après leur baptême , les néophytes recevaient la confirmation et l'eucharistie. C'est pourquoi ces trois sacrements , se trouvent expliqués dans les discours adressés ce jour-là aux nouveaux chrétiens. A cette époque, on se gardait scrupuleusement de donner ce# explications plus tôt : c'eût été trahir le secret des mystères. Le nom de Martin qui , peut-être , pour notre saint , remplaça celui de Florus , était déjà honoré dans l'église. On reconnaissait un saint Martin , évêque de Vienne, disciple des apôtres.
Martin portait le baudrier depuis trois ans. Les lois romaines avaient fixé la durée du service militaire h vingtquatre. Mais enrôlé avant l'âge requis par ces mômes lois , jouissant d'un grade acquis par ses hauts faits, il avait bien droit, ce semble, d'abandonner les aigles romaines. Son baptême lui en faisait une sorte d'obligation. L'Église ne condamnait pas seulement ceux qui , ayant quitté les armes pour faire pénitence publique , les reprenaient ensuite ; elle excluait aussi de la cléricature celui qui, après son baptême, aurait embrassé cette profession ou l'aurait seulement continuée. De plus , sous les empereurs païens , l'état militaire avait presque toujours paru aux chrétiens imcompatible avec les devoirs de leur religion. Ces préventions subsistaient encore chez un grand nombre de fidèles. Si Martin ne renonça pas , dès lors, ouvertement au service, c'est qu'il céda aux prières de son tribun. Ils habitaient ensemble et vivaient dans l'intimité. Sans doute le saint lui avait ouvert son cœur et fait la confidence de ses projets de retraite. Cet homme, de son côté, promettait que , le temps de son tribunat écoulé , il renonce-
rait à la vie da siècle. 'Cette espérance tint en dûspens Martin » qui resta encore à Tarroée environ deux ans; mais il ti*était déjà plus soldat que de nom. L'occasion se présenta enfin, pour lui, de se débarrasser même de ce nom incommode. Depuis deux siècles la ligne du Rhin n*avait cessé d'être gardée par cinquante mille soldats d*élite retranchés dans vingt forteresses.' Des hordes de Germains s'aggloméraient en effet sur la rive droite de ce fleuve. Leur pays, encore trèsboisé, nourrissait avec peint ses habitants. La Gaule, au contraire , était dans le plus brillant état de prospérité. Les vieilles forêts druidiques avaient presque toutes disparu avec le culte mystérieux auquel elles servaient d'asile. Elles avaient fait place à des champs bien cultivés et à d'élégantes villas ro» maines. Car depuis longtemps déjà notre patrie était le refuge préféré des grands de Tempire disgraciés ou dégoûtés des affaires. Son luxe égalait celui de l'Italie. Le Rhin séparait donc un peuple très-misérable d*un peuple très-heureux. Les Germains ne cessaient de jeter des regards de convoitise sur cette Gaule si productive. Bientôt ils brûlèrent du désir de faire la conquête de ce pays estimé par eux comme un spléndide banquet auquel ils voulaient s'asseoir. Ils firent donc irruption dans nos contrées. C'était en 336. Le césar Jules rassembla ses troupes près de la cité des Vangions, aujourd'hui Worms *. Là , il se mit à leur faire une distribution d'argent. Comme c'était la coutume , chaque soldat était appelé à son tour. Celui de Martin arriva. Il crut le moment favorable pour demander son congé. Car , résolu à ne plus servir, il pensait ne pouvoir, sans injustice, accepter cet argent destiné à ceux qui devaient prendre part à l'expédition.