‹ Histoire de Saint Paulin de NoleChapitre 166 sur 186 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

des noces et la sainteté du lit conjugal, et n'osant aspirer ni à la félicité de sa sœur Eustochium ni à l'austérité de Paula sa mère, elle aima mieux cheminer en sécurité dans les humbles sentiers de la plaine que de marcher d'un pas chancelant sur les hauteurs. » Tous quatre, Pauleet Eustochium, Paulina et Pammachius, représentaient à saint Jérôme ce quadrige mystérieux que vit Ézéchiel , et que conduit Jésus- Christ lui-même. « Tous quatre marchaient, dit-il, non d'un pas égal, mais d'une ardeur pareille. Leur couleur aussi différait, mais leur volonté était la même pour porter le joug du Seigneur, dociles à la seule voix du guide divin qui les menait, » Mais tout à coup « cette pierre précieuse, cette verte émeraude, comme parle encore saint Jérôme, fut brisée; cette fleur naissante, ce bouton de rose qui commençait à s'épanouir, fut cueiUi prématurément avant d'avoir pu déployer ses feuilles et ouvrir son calice. » Paulina mourut, « comme Rachel, » dans un enfantement laborieux. La douleur de Pammachius fut sans bornes. Mais en chrétien qu'il était , il ne versa pas que des larmes sur cette chère épouse. « D'ordinaire, dit encore saint Jérôme, les maris répandent sur la tombe de leurs épouses des violettes, des roses, des lis, des fleurs purpurines, et cherchent à consoler, par ces soins pieux, leur douleur; notre cher Pammachius a embaumé dans les parfums de la charité une cendre sacrée et des ossements vénérables. » Il fit à sa- jeune épouse des funérailles magnifiques, comme le comportaient son rang

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et son opulence; et, selon un usage romain que les chrétiens avaient conservé en le transformant, il donna aux pauvres de Rome, dans la basilique de Saint-Pi'erre, un repas funéraire accompagné de larges aumônes, pour que les pauvres à leur tour fissent à Paulina l'aumône de leurs prières.

Paulina était morte vers la fin de l'année 397 ; Paulin n'en apprit la nouvelle que quelques mois plus tard, par une lettre d'un autre ami qu'il avait à Rome, Olympius. Nul mieux que lui ne pouvait sentir combien ce coup devait être affreux pour Pammachius. Quoique sans doute ils se fussent connus au sénat, cependant ils ne s'étaient liés d'amitié véritable que depuis trois années, et leurs relations n'avaient pas dû être fréquentes, puisque Paulin, retiré à près de soixante lieues de Rome, n'y allait qu'une fois par an, pour les fêtes de saint Pierre. Il fut néanmoins désolé d'avoir connu si tard ce malheur, et sa première pensée fut de courir vers son ami; mais il était souffrant, et l'hiver durait encore. Ne pouvant entreprendre dans de telles conditions ce voyage, il voulut au moins écrire à Pammachius pour excuser son silence involontaire, lui témoigner quelle part il prenait à sa douleur, et lui offrir les seules consolations qu'un pareil deuil comporte, les consolations de la foi, de l'espérance et de la charité. Après quelques paroles d'excuse sur les retards de sa lettre, motivés par son éloignement, sa retraite, la rareté des visites qu'il reçoit à Noie, il dit à Pammachius combien dans la tendre, quoique si récente affection qui

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les unit en Jésus-Christ, il a ressenti sa blessure et mêlé ses larmes aux siennes. Ces larmes, il loue Pammachius de les avoir versées, caria sainte Écriture elle-même les approuve; c'est ainsi qu'Abraham a pleuré Sara, et Jacob Rachel, et David un jeune enfant, et le Christ lui-même Lazare. C'est donc pour nous une œuvre de piété que de pleurer nos morts ; « ces larmes sont saintes*. » Mais il ne faut pas seulement pleurer, il faut aussi prier. Il loue donc Pammachius de ne s'en être pas tenu aux larmes ni à la vaine pompe des funérailles , « comme font ceux qui « n'ont pas d'espérance, » mais encore d'avoir donné à Paulina de salutaires secours, d'avoir répandu sur sa tombe « l'abondante rosée de la charité ».

Quel beau spectacle, en effet, a donné Pammachius au ciel et à la terre, en convoquant à l'église de l'Apôtre les pauvres, « ces patrons de nos âmes*, » comme Paulin les appelle si chrétiennement; et de quel pieux et touchant tumulte ont frémi toutes les rues de Rome alors que ces multitudes de malheureux accouraient à son appel de tous les points de la cité, et remplissaient de leurs flots pressés l'immense basilique ! « Il y en avait et dans ce vaste espace qui s'étend au milieu de l'édifice sous la coupole élevée, là où la Confession de l'Apôtre, par l'éclat dont elle brille, éblouit les regards et réjouit les cœurs, lorsqu'on met le pied sur le seuil; et dans ces

1 Lacrymœ sancta? et piae. (Epist. xiii, ad Pammachium.)

2 Patronos animarum nostrarum pauperes. (ILid.)

longues nefs qui s'étendent des deux côtés sous le même toit; et dans ce vaste et brillant vestibule, où se trouve celte fontaine qui verse des eaux pour la purification des mains et du visage, et que recouvre un baldaquin de bronze massif, soutenu par quatre colonnes qui entourent, non sans une intention mystique, les eaux jaillissantes : un tel monument convient bien, en effet, à l'entrée d'une église, pour figurer aux yeux, sur le seuil même du temple, l'invisible mystère qui s'accomplit au dedans '. » A tous ces malheureux, Pammachius distribuait des aliments et des largesses, mais que le Christ payait immédiatement à Paulina. « 0 Rome, s'écrie Pauhn ému, tu pourrais braver les menaces fulminées contre toi dans l'Apocalypse, si tes sénateurs donnaient souvent de tels spectacles. » Et il prend de là occasion d'exalter le pauvre et ce qu'on fait pour le pauvre : « Comment, dit -il, dédaignons -nous de faire participer à nos biens terrestres ceux qui ont le même père que

1 Quam laetum Deo el sanctis angelis ejus spectaculum exhibebas, cum tolam Apostoli basilicam densis inoputn cœlibus stipavisses; vel qua sub alto sui cùlminis mediis ampla laquearibus longum palet, el aposlolico eminus solio coruscans, ingredienlium lumina stringit et corda lœlifical; vel qua sub eadem mole tectorum geminis ulrinque porlicibus latera dilTundil; quave preelento nitens alrio, fusa veslibulo est, ubi canlharum niinistra manibus et oribus noslris fjuenla ruclanlem, fasligiatus solide œre Iholus ornât et inumbrat, non sine mystica specie quatuor columnis salientcs aquas ambieiis. Decel enim ingressum ecclesise talis ornatus, ut quod inlus myslerio salulari geritur, spectabili pro foribus opère signetur. (Epist. xiii, adPinamachlum.) Ce texte est précieux pour l'archi'ologie.

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