CHAPITRE QUATORZIÈME
nous? Ne l'oublions pas , dans tout indigent et tout pauvre, c'est le Christ qu'on assiste. »
Cependant, si Pammachius fait bien de pleurer, il faut aussi qu'il se relève « dans l'espérance et la foi aux promesses divines ». — « Il n'a plus , il est vrai, Paulina, mais il l'a eue! Rare bonheur! » Mot profond et délicat, car c'est une grâce encore, et précieuse, que celte vision bénie, cette pure image que laisse d'elle-même, en nous quittant, une âme chère et sainte, dans un immortel souvenir. Et l'a-t-il donc pour jamais perdue? Non, car « ceux qui sont morts dans le Christ, l'Apôtre dit qu'ils dorment; par conséquent ils se réveilleront un jour. Et notre foi en notre immortalité, nous ne la puisons pas dans les opinions humaines, dans les fabuleuses rêveries des poètes ou les imaginations des philosophes, mais à la source même de la vérité. Eh! qui peut connaître les choses de l'autre vie que Dieu, qui sait bien, certes, quelles sont ses pensées, à lui, et ses œuvres '? Or, c'est lui, le Fils de Dieu, par qui tout a été fait, et sans qui rien n'a été fait, qui nous l'a attesté : Je suis, a-t-il dit, la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra pas de la mert éternelle. Oui, l'immortalité nous est promise, seulement il
1 Speramus quod Veritas ipsa promiltit. Non enim ab humanis opinionibus, nec a fabulosis poetarum somniis, aut philosophorum phantasmatis, post hominem futura coUigimus, sed ab ipso fonle veritalis liaurimus fidem rerum. Quis autera potest divina magis quam Deus ipse, operum et stafutorum suorum conscius, nosse? (Epist. xiii, ad Pammachium.)
faut savoir la mériter : la promesse de Dieu est certaine, que noire infidélité ne nous en fasse pas perdre le fruit. A tous la vie, à tous la voie, à tous la porte est ouverte ; loin de fermer à qui que ce soit son royaume, il nous demande d'y entrer de vive force. « Pammachius était digne d'entendre ce grand langage. Paulina, en mourant, l'enfanta, dit saint Jérôme, à la vie parfaite à laquelle elle avait projeté, pendant sa vie, de l'amener. Il versa dans le sein des pauvres ses immenses richesses; et, ce qui ne s'était pas encore vu à Rome, il prit comme Paulin, lui, sénateur, l'habit plébéien des moines, et tout entier au service des malheureux, de concert avec Fabiola, il bâtit, au port romain, Oslie, un hospice pour les étrangers; et il se fit plus que jamais le champion de l'Église. Du fond de sa retraite de Belhléhem , sainte Paule bénissait Dieu d'avoir tiré un tel bien du deuil qui avait déchiré son cœur de mère, et Jérôme, ravi, s'écriait : « Qui eût jamais cru qu'un petit-fils de consuls, la gloire de la maison des Camille, pût se résoudre à faire paraître la bure monastique à côté de la pourpre, et braverait les regards du sénat et ses railleries? Les hommes noblement élevés sont plus sensibles quelquefois à la confusion qu'à la crainte; eh bien, voilà un homme noble, éloquent, opulent, qui descend du plus haut rang à celui de compagnon de la plèbe romaine, et qui, candidat du consulat céleste, conquiert les suffrages des pauvres par des largesses plus puissantes que les jeux et les spectacles; mais plus il s'abaisse, plus il se grandit.»
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Et pour qu'il se soutînt à une telle hauteur, Jérôme ne craignait pas de lui donner d'austères et fortes leçons : « Se dépouiller de ses biens, ce n'est pas assez ; Cratès de Thèbes a fait cela, Antisthènes aussi : or un chrétien doit faire plus qu'un philosophe, animal de gloire, esclave vendu à la faveur et aux applaudissements populaires; c'est vous-même qu'il faut offrir à Jésus- Christ comme une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu ; avec ses richesses donner son âme à Jésus-Ghrist, voilà le vrai sacrifice \ » C'est ce que fît Pammachius, et pendant treize ans qu'il vécut encore, il fut l'édification de Rome et du monde; et bientôt nous entendrons saint Jérôme les proposer, lui et Paulin, aux grands chrétiens de son temps comme des modèles.
Le deuil de son ami réveilla dans l'âme de Paulin ses propres douleurs : en Aquitaine reposaient ceux de qui il tenait le jour. Il avait pourvu, nous l'avons déjà dit, à ce qu'un service religieux pour leur âme fijt accompli régulièrement dans l'église d'Alingone, où ils étaient inhumés. Ce service était alors confié au prêtre Exupère. Est-ce le vénérable Exupère que saint Jérôme, dans sa lettre à Furia, écrite vers l'an 394, offrait pour guide à cette jeune veuve? Paulin, qui put le voir à Rome dès cette époque, le détermina-t-il à retourner en Aquitaine et à se charger de
' fl Peut-être, dit le docteur Busé, est-ce le mariage de Pammactiius avec la fille de sainte Paule qui le mit en relation de lettres avec saint Jérôme. » (P. 284.) Non, ils avaient été condisciples à l'école des rliétuurs; Jérôme lui-même le dit.
ce service? Est-ce le même qui fut plus tard le grand évêque de Toulouse, dont la charité est demeurée si célèbre, et qui, à l'exemple de saint Ambroise, vendit pendant les invasions les vases de son église pour racheter les captifs? Baronius l'a cru, et rien ne prouve le contraire. Paulin voulut lui adjoindre un auxiliaire ou lui donner un successeur, et il envoya dans ce but, à Delphinus, un de ses affranchis, qui l'avait suivi à Noie, Sanamarius : le jugeant digne du sacerdoce, il demandait à Delphinus de l'ordonner.
Un acte de charité avait motivé aussi l'envoi de Sanamarius : un vieux et vénérable prôtre de Gapoue, nommé Basile, se trouvait en litige avec de riches Aquitains , nommés Daducii , qui possédaient des biens en Gampanie, pour la maison qu'il habitait, et dont ceux-ci menaçaient de l'exproprier. Mais par bonheur Paulin était là, et Paulin, charitable, influent, c'était pour ce pauvre prêtre le salut. Il le supplia d'intervenir auprès de ses opulents compatriotes. Aux lettres que Sanamarius emportait pour Delphinus et Amandus , Paulin donc en joignit une pour ces Daducii, qu'il connaissait sans doute, puisqu'il les appelle ses frères, et il pria l'évêque de Bordeaux et Amandus d'appuyer sa requête, ce qu'ils firent avec un plein succès, nous le verrons.
La lettre à Delphinus est perdue; il nous reste celle à Amandus', et elle est très précieuse pour nous faire connaître les pensées qui remplissaient
^ Epist. xu, ad Amandum.