LIVRE II. — CHAPITRE V
éclaire aujourd'hui , étaient alors enveloppées de ténèbres, si bien que la sortie de prison de l'abbé de Saint- Gyran apparaissait à beaucoup comme la réparation d'une injustice.
L'abbé de Saint- Gyran ne jouit pas long-temps de sa liberté. Il mourut deux mois après, d'une attaque d'apoplexie qui l'emporta dans la journée. Les obsèques furent très solennelles; plusieurs archevêques et évoques y assistèrent, avec nombre de personnes de condition. Saint Vincent de Paul y assistait-il ? Vint-il jeter l'eau bénite sur le corps ? C'a été matière à des disputes acharnées ; mais on ne voit pas pourquoi il n'y serait pas venu. L'abbé de Saint- Gyran n'avait pas été condamné. S'il avait des opinions singulières, il ne les avait pas émises en public. Il était mort dans la communion extérieure de l'Eglise. Des évêques assistaient à ses obsèques avec des princes et une foule d'hommes de qualité. Saint Vincent de Paul put assister à ses obsèques, il dut y venir. La foi ne le lui défendait pas , et son cœur le lui commandait.
Mais si saint Vincent de Paul était si bon vis-à-vis des personnes , il était inflexible quand il s'agissait des doctrines. Jamais, même dans le temps de sa grande liaison avec l'abbé de Saint-Gyran , il n'avait pu supporter sans frémir le moindre mot qui blessât tant soit peu la foi... « Sachez, Monsieur, disait -il à un prêtre de sa congrégation, que cette nouvelle erreur du jansénisme est une des plus dangereuses qui aient jamais troublé l'Eglise ; et je suis très particulièrement obligé de bénir Dieu et de le remercier de ce qu'il n'a pas permis que les premiers et les plus considérables d'entre ceux qui professent cette doctrine, que j'ai connus de près et qui étaient mes amis, aient pu me persuader leurs sentiments. Je ne vous saurais exprimer la peine qu'ils y ont prise et les raisons qu'ils m'ont proposées pour cela ; mais je leur opposais, entre
autres choses, l'autorité du concile de Trente, qui leur est manifestement contraire ; et , voyant qu'ils continuaient toujours, au lieu de leur répondre je récitais tout bas mon Credo ; et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique *. »
Cette répugnance instinctive se changea en répulsion raisonnée , quand, au lieu de quelques paroles murmurées aux oreilles et sur le sens desquelles on pouvait se méprendre , il eut sous les yeux les deux grands ouvrages où la secte avait condensé sa double erreur, théorique et pratique. Le premier, composé par Jansénius, évêque d'Ypres , et intitulé Augustinus, avait paru en 1640. Mais ce livre, écrit en latin, dans les matières très obscures de la grâce, avait mis du temps pour arriver en France, et en 1643 on ne s'en occupait pas encore. Le second, intitulé De la Fréquente Communion, et que les malins intitulaient Contre la fréquente Communion , écrit en français et quoiqu'un peu lourd , plus facile à entendre , remplissait de son bruit les cabinets des hommes d'étude et jusqu'aux salons des dames. Il avait certainement été inspiré par l'abbé de Saint-Gyran, plusieurs parties faites entièrement par lui, et il avait paru deux mois avant sa mort (août 1643), Mais il n'avait pas voulu qu'on y mît son nom, et il l'avait fait signer par le plus savant de ses disciples , Antoine Arnault. Ce fut ce dernier ouvrage que lut d'abord saint Vincent de Paul. Il en fut atterré. Gomment a-t-on pu imaginer qu'il était nécessaire de défendre saint Vincent de Paul contre les accusations des jansénistes qui essayaient de le tirer à eux ? Son cœur seul suffisait à le défendre. Sa manière de concevoir Dieu si bon, si tendre, si aimant, si miséricordieux^ si incliné à pardonner aux pécheurs, ne pouvait se concilier d'aucune façon avec les doctrines effrayantes du
* Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 515-516.