LIVRE II. — CHAPITRE V
jansénisme. L'abbé de Saint-Gyran disait : « Dieu est terrible. » Saint Vincent de Paul disait : « Dieu est bon. )) L'abbé de Saint-Gyran disait: « Dieu n'est pas mort pour tous les hommes. » Saint Vincent de Paul disait : « Il est tellement mort pour tous, que, s'il l'eût fallu, il serait mort pour chaque homme en particulier. » L'abbé de Saint-Gyran disait: « La communion est un mystère terrible, dont presque personne n'est digne de s'approcher. » Saint Vincent de Paul disait : « La communion est si sainte , que nul sans doute n'est digne de s'en approcher; mais elle est si douce, si aimable, ce chef-d'œuvre de l'amour infini, que nul ne s'en approchera jamais assez. » Voilà saint Vincent de Paul. Oh I non, il n'était pas, il ne pouvait pas être janséniste. Il n'avait, il ne pouvait avoir que de l'horreur pour une pareille doctrine. Bon, affectueux au début avec Saint-Gyran; puis attristé, mais discret, sachant plus de choses qu'il n'en laissait paraître ; espérant toujours, ne voulant pas condamner celui que l'Eglise n'a pas condamné, et ayant peut-être été pieusement aux obsèques de Saint-Gyran, pour tout couvrir du manteau de la charité ; mais quand l'Eglise a parlé , quand le jansénisme s'est démasqué, aussi ferme et énergique contre ses doctrines qu'il a été doux, patient, discret vis-à-vis des personnes : voilà saint Vincent de Paul.
Avec quel tact exquis, quel bon sens admirable, il note chacune des pages du livre de la Fréquente Cornmunion ! Quel zèle pour défendre la piété menacée , pour maintenir l'usage fréquent de la sainte communion ! A ceux qui s'autorisaient du mauvais usage qu'on en fait quelquefois : « Il est vrai, disait-il, qu'il n'y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi, misérable plus que tous les hommes du monde, je vous prie de m'aider à en demander pardon à Dieu. Mais la lecture de ce livre, au lieu d'af-
fectionner les hommes à la fréquente communion, en retire plutôt. L'on ne voit plus cette hantise du sacrement qu'on voyait, non pas même à Pâques. Plusieurs curés de Paris se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint- Sulpice en a trois mille moins. M. le curé de Saint- Nicolas-du-Ghardonnet, ayant visité les familles de la paroisse, après Pâques, en personne et par d'autres, nous dit dernièrement qu'il a trouvé quinze cents de ses paroissiens qui n'ont point communié, et ainsi des autres. L'on ne voit quasi plus personne qui s'en approche les premiers dimanches des mois et les bonnes fêtes, ou très peu. » A d'autres qui lui vantaient les bons effets que produisait la lecture du livre de la Fréquente Communion :
« Il peut être vrai, disait-il, que quelques personnes ont pu profiter de ce livre en France et en Italie ; mais d'une centaine qu'il y en a peut-être qui en ont profité à Paris , en les rendant plus respectueux en l'usage des sacrements, il y en a pour le moins dix mille à qui il a nui en les retirant tout à fait. » Il insistait sur ce point capital, et il le prouvait : a Quant à ce qu'on attribue au livre de la Fréquente Communion de retirer le monde de la fréquente hantise des saints sacrements, je vous répondrai qu'il est véritable que ce livre détourne puissamment tout le monde de la hantise fréquente de la sainte communion et de la sainte confession , quoiqu'il fasse semblant, pour mieux couvrir son jeu, d'être fort éloigné de ce dessein. En effet, ne loue-t-il pas hautement dans sa préface, p. 36, la piété de ceux qui voudraient différer leur communion jusqu'à la fin de leur vie, comme s'estimant indignes d'approcher du corps de Jésus- Christ ? Et n'assure-t-il pas qu'on satisfait plus à Dieu par cette humilité que par toutes sortes de bonnes œuvres ? Ne dit-il pas, au contraire, dans le ch. n de la troisième partie, que c'est parler indigne-