LIVRE II. — CHAPITRE VI
se sentait chargé ni de ses plaisirs , ni de ses dépenses , ni de ses guerres même; enfin qui, la balance à la main, n'avait jamais regardé que Dieu et ses devoirs dans toutes les parties de radministration. Toutefois ses péchés, — et qui est le juste qui n'en ait point à se reprocher? — son humilité, les jugements de Dieu si profonds et si terribles, le tenaient dans un abaissement devant lui et dans une crainte qui , sans altérer riiumble confiance , attiraient de plus en plus sur lui la miséricorde, les grâces et les lumières dont il avait besoin. Il était bien éloigné de s'applaudir et de se croire juste, mais il savait qu'il est écrit que celui qui est juste se justifie encore. Ce fut à quoi il consacra tous les moments du reste de sa vie pour profiter de tout, pour augmenter de plus en plus son sacrifice et sa pénitence intérieure, qui fut l'admiration, je dirai plus et avec vérité, qui fut l'effroi de ceux que leur ministère spirituel en rendit témoins , et des autres du plus intime service qui furent spectateurs de ce qu'il ne put dérober à leurs yeux, et cela même avec une paix et une fidélité qui, jusqu'au dernier instant de sa vie, fut incomparable et sublime. C'est ce qui n'a jamais été contesté et qui a été publié partout après sa mort^ »
Un tel roi méritait d'être assisté à sa dernière heure par un saint, et vers la fin d'avril 1643, quinze jours avant sa mort, il envoya chercher M. Vincent.
Notre humble prêtre fut bien étonné en recevant une pareille invitation. Il n'avait jamais vu le roi, à peine entrevu la reine, et il n'avait eu que quelques relations avec le cardinal. Néanmoins il n'hésita pas. Il s'agissait d'une âme, et comme il aurait couru au bagne pour sauver un mourant, il se hâta de se rendre à Saint- Germain-en-Laye, où était Louis XIII.
1 Saint -SiMOx, Parallèle, p. 335.
L'entrée de saint Vincent de Paul dans la chambre où le roi allait mourir eut une sorte de majesté douce et de gravité religieuse qui convenait à la circonstance. M. Vincent salua le roi sur le seuil de la porte par ces paroles: « Sire, timenti Deam bene erit in extremis. » A quoi le roi, profondément versé dans la sainte Ecriture , répondit en achevant le verset : « Et in die defunctionis suse henedicetur. » Alors commencèrent ces entretiens dont le mourant a emporté le secret, et que riiumilité du saint a ensevelis dans un silence aussi profond que la tombe. Un seul mot en a transpiré, qui montre quel en était le grand objet. Le saint entretenait le roi des obligations et des redoutables responsabilités de la dignité royale , au premier rang desquelles il plaçait la nomination des évêques. a monsieur Vincent, répondit le roi, si je retournais en santé, je ne nommerais plus d'évêque qui n'eût passé trois ans auprès de vous. »
Saint Vincent demeura cette première fois environ huit jours à Saint- Germain , voyant sans cesse le roi mourant, et excitant en lui ces sentiments de foi, de mépris de la mort, de soumission à la sainte volonté de Dieu , qui allaient marquer sa mort d'un si haut caractère de vertu.
A la fin de ces huit jours, un de ces mieux trompeurs qui précèdent souvent la mort s'étant déclaré, Vincent de Paul crut pouvoir quitter Saint-Germain et rentrer à Paris, où l'appelaient une foule d'affaires. Il y resta jusqu'au 11 mai; mais tout à coup, le mal ayant fait de grands progrès et la mort n'étant plus éloignée que de trois jours, le roi le fit redemander et le pria de ne plus le quitter, ce qui eut lieu.
Ces trois derniers jours furent des plus mémorables. En même temps qu'il se préparait en chrétien à la mort, Louis XIII s'y préparait en roi; il prenait toutes les mesures nécessaires pour assurer la paix et la pros-