LIVRE II. — CHAPITRE VI
périté du royaume. L'avenir n'était pas sans obscurité. Il laissait pour successeur un enfant de quatre ans , et pour tuteurs nécessaires deux personnes en qui il n'avait qu'une médiocre confiance : la reine Anne d'Autriche , son épouse , dont il ne connaissait que trop la faiblesse , la mobilité , la passion pour les intérêts espagnols , facile à gouverner et changeant sans cesse de conducteurs; et son frère, Gaston d'Orléans, léger, ambitieux, sans portée dans l'esprit, qui n'avait aucun genre de courage avec très peu de sens et de discernement ; toujours prêt à se brouiller, et encore plus prêt à s'en repentir; alors le moins propre à conseiller, à soutenir, à diriger, à gouverner. Il est vrai que Richelieu mourant lui avait recommandé Mazarin; mais il n'y avait que cinq mois que ce dernier était aux affaires, et bien qu'il eût déjà donné des preuves de haute capacité, on ne soupçonnait pas encore la position qu'il allait prendre ; et le roi , qui le connaissait à peine, ne se souciait pas de lui donner la place de premier ministre laissée vacante par la mort de Richelieu.
Le résultat de ces réflexions fut un testament que Louis XIII dicta à Chavigny, ministre et secrétaire d'Etat, dans lequel il nommait la reine régente et son frère Gaston lieutenant général du royaume sous elle. Il était impossible qu'il fît autrement; mais il leur adjoignait le prince de Condé comme chef du conseil de régence , et tous les ministres actuels , membres nécessaires et inamovibles du conseil , espérant par ce contrepoids , rendu aussi fort que possible , avoir fait tout ce qui était en lui pour laisser un gouvernement sage et solide.
« Cette précaution fondamentale prise , il jugea très sagement y en devoir ajouter une autre pour acquérir à ce testament toute la plus possible solidité. Il manda tout ce qu'il y avait de grand et de considérable pour lors , à la cour et à Paris , dans sa chambre , où la reine
et Monsieur se trouvèrent, et où il fit entrer en même temps le premier président à la tête d'une très nombreuse députation du parlement, que ce prince avait ordonné qui lui fût envoyée.
« De son lit il leur fit un discours plein de religion , de piété, de majesté, des plus grandes maximes d'Etat; et, en présence de la reine et de Monsieur, leur expliqua comment il voulait qu'il fût gouverné après sa mort jusqu'à la majorité de son fils. Il les recommanda l'un et l'autre à la fidélité de tant d'illustres témoins avec une fermeté d'âme incomparable qui parut faire un puissant effet sur tous ; puis , retombant sur luimême, il les étonna et les attendrit encore plus par le judicieux mélange de courage et de tendresse, d'humilité et de dignité ; en sorte qu'on était là dans la plus grande admiration d'entendre un discours si sage , si prévoyant tout, si judicieux, sortir avec force et avec étendue de la bouche d'un squelette mourant parmi de si grandes douleurs, sans rien perdre de sa majesté ni rien de ce qui pouvait édifier, et traitant de sa mort si prochaine avec la même simplicité , avec la même indifférence que s'il eût parlé de celle d'un autre. Enfin il commanda à Chavigny de lire son testament à haute voix, distinctement et posément, pour que chacun pût entendre quelles étaient ses dispositions. La lecture achevée , Louis demanda aux assistants ce qu'il leur en semblait et leur commanda de le dire librement. Tovis les approuvèrent avec acclamation. Alors il commanda à Chavigny de remettre ce testament entre les mains du premier président, et à lui et aux autres députés du parlement de l'y faire enregistrer pour qu'il servît de loi , puisqu'il étaitapprouvé d'eux tous, présents dans sa chambre; ensuite les congédia tendrement, fermement, majestueusement, en les faisant souvenir de la fidélité qu'ils venaient tous de lui promettre pour son successeur et pour l'Etat. Quelque épuisé qu'il fût, il retint quelques