LIVRE IV. — CHAPITRE IV
semblée ne répondit que par ses larmes et vota à l'unanimité qu'on continuerait l'œuvre à tout prix.
Mais que valent ces résolutions enlevées d'enthousiasme ? Six mois après , par suite des mêmes circonstances difficiles, l'œuvre retombait dans une nouvelle crise. Saint Vincent de Paul, auquel sa vaste expérience faisait sentir que des elForts comme celui de 1648 ne peuvent pas se renouveler indéfiniment, résolut de travailler de toutes ses forces à trouver deux choses sans lesquelles il estimait que l'œuvre des Enfants- Trouvés ne serait pas fondée : une maison qui fût à elle et des rentes qui ne dépendissent pas des événements. On avait déjà du roi Louis XIII une rente de quatre mille livres ; la régente Anne d'Autriche consentit à la porter à douze mille. D'autre part, le parlement de Paris ordonna que les seigneurs haut justiciers y contribueraient pour une somme annuelle de quinze mille livres, ce qui faisait déjà vingt-sept mille francs d'assurés, la charité des fidèles pouvant faire le reste en attendant que les pouvoirs publics ou des fondations privées complétassent la somme de quarante mille francs, sans lesquels l'œuvre ne pouvait pas vivre. Ce fut Louis XIV qui la compléta, en décidant qu'on prendrait sur son domaine vingt mille francs par an au profit des enfants trouvés. Les rentes assurées, on chercha une maison. La reine offrit d'abord le château de Bicêtre, où on s'installa, mais où on fut si mal pour la santé des enfants, qu'on ne put y demeurer. On finit par trouver, au faubourg- Saint- Antoine, un vaste emplacement où on bâtit l'hôpital des Enfants -Trouvés. On y mit douze sœurs ; et plus tard on y installa un tour pour recevoir les enfants sans qu'on vît la personne qui les présentait : « ing'énieuse invention de la charité , a dit M. de Lamartine , qui a des mains pour recevoir, qui n'a point d'yeux pour voir et point de bouche pour révéler. »
Ainsi fut achevé, dans les années, il est vrai, qui suivirent la mort du saint , mais d'après ses plans et en suivant ses indications, ce vaste hôpital des Enfants- Trouvés, qui, de Paris s'étendant à la province, multipliant ses copies ou ses succursales à Lyon, à Marseille, à Toulon, à Dijon, par toute la France, mutilé par la Révolution sans pouvoir être remplacé, forme par la hardiesse de sa conception, par la délicatesse de ses procédés , par la grandeur de ses bienfaits , une des plus belles créations de saint Vincent de Paul. Pendant qu'il achevait cette œuvre , il en commençait ou plutôt il en relevait une qui n'avait pas moins d'importance : l'œuvre des Petites-Ecoles pour les enfants pauvres. De cette œuvre , il n'était pas l'inventeur ; car l'Eg-lise depuis quinze siècles n'avait pas cessé de s'en occuper. Par ses évêques, par ses conciles, autour de ses cathédrales et de ses monastères , elle avait multiplié , avec un luxe que révèlent chaque jour les travaux de l'érudition contemporaine, les écoles gratuites pour l'éducation du peuple. Malheureusement ces écoles fondées au moyen âge avaient péri pendant les guerres de la Ligue , et celles qui s'étaient relevées au prix d'efï'orts inouïs, sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII, venaient de s'abîmer dans les désastres de la guerre et de la Fronde. Il fallait donc remédier aii plus tôt à une telle lacune , et heureusement les Filles de la Charité étaient prêtes à la combler. Déjà, dans leur berceau, saint Vincent de Paul leur avait assig"né l'éducation des petites filles du peuple comme un des deux buts essentiels de leur institut ; déjà il leur avait demandé à toutes d'apprendre à lire et à écrire, afin d'être capables d'enseigner, et, dès 1641, il avait ouvert de petites écoles, fait rédig-er un catéchisme élémentaire par demandes et par réponses, et des manuels d'instruction populaire. La première Fille de Charité, Marguerite Nazeau, n'avait -elle pas été saintement passionnée pour l'édu-