LIVRE V. — CHAPITRE I
ques Turcs et de son patron même qui venait d'exercer sur lui sa rage, se sentant néanmoins touché d'un si triste spectacle , et fortifié d'une grâce particulière , il entra courageusement dans la chambre , et , s'approchant de son cher ami, lui demanda en présence de ces infidèles ce qu'il aimait davantage, ou Jésus- Christ ou Mahomet; et le pauvre petit Anglais parmi ses douleurs ayant répondu hautement que c'était Jésus- Christ, qu'il était chrétien et qu'il voulait mourir chrétien , les Turcs , l'ayant entendu , se mirent en grande colère contre le Français, et l'un d'eux, qui portait deux couteaux à ses côtés , le menaça de lui en couper les oreilles ; et comme il s'avançait vers lui pour cet effet, ce petit champion de Jésus -Christ ne lui en donna pas le temps ; car, dès qu'il le vit approcher, il se jeta sur ses couteaux et lui en prit un, duquel aussitôt il se coupa lui-même une oreille, pour montrer à ces barbares qu'il ne craignait point leurs menaces ; et, la tenant à la main toute sanglante , il eut la hardiesse de leur demander s'ils voulaient encore l'autre, et il l'aurait , en effet , coupée pour témoigner l'estime qu'il faisait de sa religion et sa résolution de souffrir la mort plutôt que d'y renoncer, si on ne lui eût ôté le couteau des mains.
« Le courage de ces deux jeunes chrétiens étonna tellement ces infidèles, qu'ils perdirent toute espérance de leur pouvoir faire abandonner la foi de Jésus-Christ. Ce fut pourquoi ils ne leur en parlèrent plus ; et Dieu , après avoir ainsi éprouvé leur fidélité et leur constance, les tira à lui l'année suivante par une maladie contagieuse, qui acheva de purifier leurs âmes et de les rendre dignes de la couronne qu'il leur avait préparée dans le ciel*. »
A chacune de ces nouvelles , saint Vincent de Paul
1 Abelly, t. 1, p. 398 à 400.
tressaillait. Tant de foi , un courage si héroïque le ravissait. Il épanchait sa joie, sa reconnaissance, dans des lettres admirables. Il remerciait ses missionnaiz^es avec effusion. Mais, grand Dieu! qu'il leur en coûtait d'argent , de fatigues , d'efforts , de sueurs et de sang pour arriver à de tels résultats ! « Hélas ! écrivait M. Le Vacher, qu'une partie de tant de millions qu'on emploie parmi les chrétiens en vaines superfluités et délices seraient ici bien mieux employés pour soulager ces pauvres âmes au milieu de tant d'amertumes qui les suffoquent ! J'ai tâché , avec le secours de la grâce de Dieu , d'assister les hommes et les femmes , selon mon petit pouvoir ; mais nous sommes en un pays où il faut acheter à beaux deniers comptants la permission de bien faire aux misérables ; car, pour obtenir licence de leur parler, il m'a fallu donner de bon argent à leurs patrons, aussi bien que pour faire déchaîner les esclaves de quelques galères qui étaient prêtes à faire voyage et me les faire amener dans les bagnes, non pas toutes les chiourmes à la fois , mais les unes après les autres , pour les confesser, leur dire la sainte messe et les communier ; ce qui a été fait avec fruit et bénédiction, par la miséricorde de Dieu, » Et dans une autre lettre : « Deux galères , dit-il , partirent hier pour aller en course, sur lesquelles il y a plus de cinq cents esclaves chrétiens , qui tous , par la grâce de Dieu , se sont mis en bon état. Oh ! combien cette journée leur fut douloureuse , et combien de bastonnades furent déchargées sur leurs pauvres corps par les infâmes renégats qui font la charge de comités ! Je sais bien que les forçats des galères de France ne sont pas mieux traités ; mais il y a cette différence , que les forçats de France y sont condamnés pour leurs crimes, et que les esclaves de Barbarie ne sont dans toutes leurs peines et souffrances que parce qu'ils sont bons chrétiens et fidèles à Dieu, Le jour que ces pauvres gens communièrent et