LIVRE V. — CHAPITRE I
qu'ils furent ensuite ramenés sur les galères, je leur fis un petit festin , leur faisant distribuer deux bœufs et cinq cents et tant de pains; et de plus je fis donner à chaque galère un quintal de biscuit blanc, pour être départi à ceux d'entre eux qui tomberaient malades dans le voyagea »
Où trouver tant d'argent ? Mais saint Vincent de Paul en trouvait toujours. Rien que pour cette œuvre, la pieuse duchesse d'Aiguillon lui donna une fois quatorze mille livres (quarante -deux mille francs). Une autre fois elle versa dans ses mains jusqu'à quarante mille livres (cent vingt mille francs) pour le même objet. Un simple bourgeois de Paris, qui refusa de dire son nom , lui apporta un matin une somme de trente mille livres. Et que dire d'une foule de petites sommes qu'il recevait chaque jour! La France, attendrie, ne savait plus rien lui refuser. Il put ainsi racheter plus de douze cents esclaves parmi les plus exposés , et envoyer à ses missionnaires pour le soulagement des malheureux captifs près de douze cent mille livres.
Mais ce n'était pas seulement de l'argent que coûtait cette grande œuvre de la rédemption des captifs , c'était du sang. Tous les jours saint Vincent de Paul apprenait les souffrances ou le martyre de quelqu'un de ses missionnaires, « Il y va du feu pour nous , écrivait M. Novelli, si nous étions surpris chez un Turc dans l'exercice de la religion. » — « On ne pouvait mettre le pied dehors, vêtu du costume ecclésiastique , sans être suivi de bandes de Turcs qui vous crachaient au visage et vous donnaient des soufflets. » En allant visiter un bagne, M. Guérin est rencontré par des Turcs qui le chargèrent de coups et essayèrent de l'étrangler. Un jour, M. Le Vacher est appelé chez le dey : (( Sors de la ville , lui dit sans préambule le bar-
* Abelly, t. I, p. 391.
bare, et n'y remets jamais les pieds ; car j'ai appris que par tes artifices tu empêches les chrétiens qui pensent à changer de religion de se faire Turcs et d'embrasser la loi de Mahomet. » M. Guérin est contraint de demeurer caché pendant un mois, attendant l'heure qu'on vînt le prendre pour le faire brûler; ce à quoi il était résolu. Bref, tous les missionnaires étaient sans cesse menacés du feu, de la corde , du bâton et d'autres supplices, et ils en ressentaient à chaque instant les atteintes^. Quand ils ne meurent pas de fatigues ou sous les coups, c'est la peste qui les emporte. M. Novelli , nous l'avons dit , meurt à l'âge de trente ans , après une année seulement d'apostolat, et « sa mort arrache à saint Vincent de Paul bien des larmes à diverses reprises^ ». M. Le Sage et M. Dieppe, qu'on envoie pour remplir le vide , succombent à leur tour à une année de distance (mai 1648-1649), emportés par la peste. M. Guérin, qui a échappé avec tant de peine au bûcher, succombe à son tour, sans autre regret que de n'être pas mort sur le bûcher. « C'était une des âmes les plus pures , les plus détachées , et des plus à Dieu et au prochain que j'aie jamais connues, disait saint Vincent de Paul. Oh ! quelle perte pour les pauvres ! et quelle perte pour nous ! «
Mais la peste n'a qu'un temps , les exactions et les avanies recommencent toujours. Et le titre de consul n'en exempte pas , au contraire. Se sentant protégés par une mer infranchissable, les beys d'Alger et de Tunis ne négligent rien pour les abreuver d'amertume et les obliger à s'en aller. Nous avons déjà vu M. Le Vacher, consul et prêtre, chassé ignominieusement de Tunis. Une autre fois , le bey le fait venir. Un chevalier de Malte lui a enlevé deux cent soixante -quinze
1 Abelly, t. I, p. 364.
2 Ibid., p. 365.