LIVRE VI. — CHAPITRE I
dans son fauteuil , tout vêtu, dans un calme et une sérénité extraordinaires. La lueur qui avait apparu plusieurs fois sur son visage pendant les trois ou quatre derniers jours augmenta encore après son dernier soupir. Son corps resta aussi souple et maniable qu'il était auparavant , et le visage si plein de majesté et dans une beauté si vénérable , que tous ceux qui vinrent le voir s'en allaient en bénissant Dieu , qui glorifie les saints même en ce monde.
On a malheureusement perdu le procès-verbal de l'autopsie , dont Abelly ne donne quun très court résumé. Les parties nobles furent trouvées fort saines. La rate était durcie et présentait comme un os oblong, assez semblable à un jeton d'ivoire. Le cœur ne paraît avoir donné lieu à aucune observation. On le plaça dans une belle châsse d'argent en forme de cœur, que l'on dut à la pieuse générosité de M"^^ la duchesse d'Aiguillon. Les entrailles furent également retirées et enterrées à part. Le corps , revêtu de ses habits sacerdotaux, fut placé sur un lit de parade, autour duquel, tout le jour et la nuit suivante, six ecclésiastiques en surplis récitèrent l'office des morts. Des foules considérables, parmi lesquelles des évêques , des princes , des magistrats, des religieux, toutes les plus grandes dames de Paris, les prêtres de la Mission, les Filles de la Charité, vinrent le visiter avec larmes. Tous lui faisaient toucher des chapelets et des linges, et lui baisaient les pieds et les mains. De plus indiscrets lui arrachaient les cheveux et la barbe. Il fallut toute l'énergie des missionnaires pour le soustraire à la fureur de cet enthousiasme extraordinaire.
L'enterrement eut lieu le lendemain mardi, 28 septembre , avec un concours immense. Au premier rang étaient les prêtres de la Mission, avec leur nouveau supérieur M. Aimeras, et les Filles de la Charité, dont la nouvelle Mère Marguerite Chétif , par les sanglots
qu'elle ne pouvait retenir, attendrissait tous les spectateurs. Au sortir de la cérémonie, toutes les Filles de" la Charité vinrent , sur la porte de Tég-lise , l'embrasser et lui jurer une obéissance éternelle. Les plu§ grands personnages de Paris avaient tenu à honneur d'assister aux funérailles du pauvre prêtre : le prince de Conti , cousin du roi, le nonce du pape, six évêques, les présidents du parlement et les principaux magistrats. Là étaient aussi la princesse de Conti, la duchesse d'Aiguillon, et une foule de dames des plus considérables. Au milieu de ce cortège imposant, on remarquait les prêtres des conférences du mardi , l'élite du clergé de France; et parmi eux Bossuet, qui n'était encore qu'archidiacre de Metz, et s'était fait un devoir d'accourir à ces funérailles , où il ne réussissait pas à cacher sa profonde douleur. Les pauvres ne se pouvaient compter.
Dans la pensée qu'un jour et bientôt on rouvrirait sa tombe et on en extrairait les reliques sacrées pour les placer sur l'autel, on les avait enfermées dans un double cercueil de plomb et de chêne, qui fut déposé au milieu du chœur de l'église Saint- Lazare. On grava sur cette tombe provisoire l'inscription suivante :
Hic j'acei venerahilis vir Vincentius a, Paulo, preshyier, fundaior, seu institutor, et primus superior generalis congregaiionis Missionis , neç non PueUarum Chariiàtis . Ohiii die 2 7 septemhris anni 1660, œtaiis vero suœ 85. Pr se fuit annis 35.
Deux mois après , les membres de la conférence des mardis , Bossuet en tête , lui firent faire un service solennel à Saint-Germain-l'Auxerrois. Pourquoi Bossuet n'y prit-il pas la parole ? Quelles pages ne nous auraitil pas laissées sur celui qui avait été son Père, qu'il avait tant aimé, qu'il devait toujours pleurer! Il n'étaitqu'archidiacre et on lui préféra l'évêque du Puy, M?' Henri de Maupas de la Tour, ami aussi et disciple de saint Vincent de Paul pendant de longues années. Il parla