LIVRE VI. — CHAPITRE IV
part, et de Fautre parce qu'elle avait été opérée sur un prêtre de la Mission, supérieur du séminaire de Chartres, destiné à être peu après supérieur général de la congrégation : M. Jean Bonnet. On s'émut enfin, et on se décida à porter la cause au tribunal du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, premier juge nécessaire en pareil cas. Ce prélat , célèbre par son amour des pauvres , pour le soulagement desquels il fît fondre son argenterie, institua immédiatement un tribunal composé de personnages éminents, docteurs en théologie, en droit canon, auxquels il donna pleins pouvoirs pour instruire le procès, dit informa.tify sur la vie , les vertus , les miracles et la réputation de sainteté du serviteur de Dieu.
Pendant neuf mois consécutifs, dans plus de soixante séances, les commissaires entendirent deux cents témoins, qui tous avaient connu le saint, et dont les belles dépositions firent tant regretter qu'on n'eût pas commencé le procès vingt ans plus tôt; car la mort avait déjà fait bien des vides dans les disciples et les admirateurs du saint.
Pendant ce temps d'autres commissaires, nommés également à cet effet , parcouraient les provinces pour y recueillir les témoignages des personnes qui , ou trop âgées ou trop infirmes, ne pouvaient se rendre à Paris. De tout cela résulta , malgré la trop modeste lenteur des prêtres de la Mission, un des plus beaux procès de béatification et des plus riches en preuves qui aient jamais existé. On en fit immédiatement une copie authentique, qu'on envoya à Rome, et on garda l'original dans les archives de Farchevêché de Paris ; mais malheureusement, moins de trente ans après, il ne s'y trouvait plus. Qu'était -il devenu? qui l'avait dérobé? On ne Fa jamais su. Peut-être ne se hasarderait-on pas trop en soupçonnant ici la main des jansénistes. M&'^de Noailles fut trop circonvenu par eux pendant la seconde
partie de sa vie; son successeur, Achille de Harlay, leur fut entièrement livré; et ceux-ci ne surent jamais dissimuler la haine que leur inspirait le nom seul de saint Vincent de Paul ; du moins , s'ils dérobèrent l'orig-inal, ils ne purent mettre la main sur la copie authentique qui avait été envoyée à Rome ; ce qui sauva tout. A ce premier procès était joint le procès de non cultu fait également par l'autorité de l'archevêque de Paris, et qui avait pour but d'établir que, quelle que fût la vénération dont on entourait le saint, on n'avait pas prévenu le jugement du Saint-Siège, et que ni les prêtres de la Mission, ni les Filles de la Charité, ni les fidèles ne lui avaient rendu aucun culte avant l'autorisation de l'Eglise. Onze témoins furent interrogés; après quoi le cardinal voulut faire en personne la visite de l'église Saint-Lazare, de la tombe du saint, et des archives où se conservaient les objets qui lui avaient appartenu. Tout y respirait la piété filiale et la vénération pour le serviteur de Dieu.- Rien n'y indiquait aucune espèce de culte; ni auréole autour de ses portraits, ni ex-voto sur sa tombe. De tout cela procès-verbal fut dressé immédiatement, signé par le cardinal de Noailles et par les témoins, et envoyé à Rome. Prosper Lambertini, célèbre déjà par sa science dans la question de canonisation des saints , et qui monta plus tard sur le trône de saint Pierre sous le nom de Benoît XIV, était alors avocat consistorial et suppléant du promoteur de la foi. Il examina les deux procès avec cette sévérité savante qui le distinguait, et, n'y ayant rien trouvé à reprendre , l'affaire se trouva prête à être examinée souverainement à Rome.
En même temps que s'achevaient les deux procès, commençaient à arriver au Souverain Pontife les supplications de la France; ce n'est pas assez dire, de l'Europe tout entière. Louis XIV était en tête, rappelant dans sa lettre l'estime qu'avaient eue pour le serviteur