LIVRE VI. — CHAPITRE V
13 juillet 1789, la veille et Favant-veille de la destruction de la Bastille, deux cents brigands, qui ne cherchaient qu'un prétexte, se jetèrent sur la maison et commencèrent à la piller. On visita d'abord les caves , et bientôt la înaison fut inondée d'hommes, de femmes, d'enfants à moitié ivres, et qui ne respectaient plus rien. La bibliothèque fut dévastée, les archives jetées parles fenêtres, les objets les plus précieux brisés et foulés aux pieds. Là disparurent des parchemins inestimables, les titres des propriétés et des privilèges de la Congrégation , et des milliers de lettres de saint Vincent de Paul. Là disparurent ses deux portraits, la vieille natte de chaume sur laquelle il était mort, le chandelier qui avait éclairé son dernier soupir, le bâton où s'appuyait sa vieillesse, et une foule d'objets qui lui avaient appartenu et qu'on conservait comme des reliques. Heureusement, dans ce pillage opéré par des gens ivres, la chapelle fut épargnée. Ils ne la connurent pas ou ils la respectèrent. Et le corps du saint demeura dans la châsse d'or et d'argent au-dessus du grand autel. Mais ce que le peuple même en fureur avait respecté , la rapacité d'un gouvernement révolutionnaire ne devait pas tarder à s'en emparer. Quatre ans après , en 1792, des commissaires du gouvernement se présentèrent à Saint-Lazare, réclamant tous les objets d'or et d'argent que possédait la chapelle. Il fallut livrer jusqu'à la châsse du saint , et on put craindre un instant que ses restes sacrés ne fussent profanés et jetés au vent. Mais soit mépris , comme chose n'ayant point de valeur vénale, soit reste de foi enfoui même dans un cœur révolutionnaire, le commissaire du gouvernement, après avoir pris l'or et l'argent de la châsse, consentit à laisser aux prêtres de la Mission les reliques de leur saint fondateur. On les fit immédiatement disparaître , de peur d'un retour offensif de la Révolution. Par les soins de M. Daudet, procureur général de la Gongré-
gation, elles furent remises à M. Clairet, notaire de la maison de Saint -Lazare, qui les garda pendant tout le temps de la Terreur, jusqu'en 1795, et les remit ensuite à MM. de Saint-Lazare. Environ dix ans plus tard, le 18 juillet 1806, le vicaire général de la Congrégation, M. Brunet, les fit transporter au noviciat des Filles de la Charité, qui était alors rue du Vieux- Colombier. Quand plus tard, en 1815, celles-ci prirent possession de leur grande maison de la rue du Bac, elles placèrent le saint corps sous un des autels de leur chapelle.
Mais il ne devait pas y rester. Ces différentes translations s'étaient faites sans bruit et sans pompe : M?"^ de Quélen , archevêque de Paris , eut l'honneur de rendre au grand saint de plus solennels hommages. Les prêtres de la Mission avaient abandonné les ruines de Saint- Lazare et s'étaient établis rue de Sèvres , et ils demandaient qu'on leur rendît le corps de leur Père , comme c'était justice. Ms'^ de Quélen y consentit, et tout se prépara pour une magnifique translation.
Un superbe mandement l'annonça aux fidèles ; on y lisait les paroles suivantes :
« Ce corps vénérable, vous le savez, N. T. C. F., était autrefois religieusement conservé dans l'église de cette vaste maison de Saint-Lazare, que l'on pouvait appeler à juste titre la maison des prêtres et des pauvres, parce que les uns venaient perpétuellement s'y renouveler dans l'esprit de leur vocation, et que les autres n'en réclamaient jamais en vain du secours dans leurs nombreuses nécessités. Il n'est pas un ancien du sanctuaire , pas un vieillard indigent qui n'ait prié devant cette châsse riche, mais modeste, où semblait dormir d'un sommeil tranquille, au milieu de tant d'heureux qu'il avait faits , le véritable ami de Dieu et des hommes. Une philanthropie ingrate et spoliatrice troubla ce repos ; elle envia quelques parcelles de ce métal qu'il avait versé à pleines mains , et dont la piété