Tome II, p
s'estima Irès-heureux d'accepter une place de professeur, qui lui fut offerte en 1806 au lycée Napoléon. Il céda son établissement à un autre barbiste de la ci-devant Communauté, M. Parmentier, homme plus entendu que lui aux calculs^ qui Favait secondé jusqu'alors dans sa direction. Celui-ci, pour son dé- * but, transporta l'École secondaire de la rue Neuve- Sainte-Geneviève dans la rue des Postes, au lieu où est aujourd'hui le collège Rollin.
M. Parmentier n'était pas seul. Il s'appelait légion;, il menait à sa suite toute la compagnie des dissidents hostiles à la Sainte-Barbe de Lanneau, ou, pour parler plus juste, il était l'instrument de ceux-ci. Ces messieurs l'avaient élu pour endosser leurs exploits, pour être le fondateur d'une autre Sainte-Barbe, une vraie Sainte-Barbe, qui serait dirigée avec leur concours et sous leur inspection. Tout d'abord, ils donnèrent à M. Parmentier un conseil dç douze personnes, prises parmi ceux de leurs amis qui s'entendaient Te mieux à l'enseignement. Ce conseil devait se réunir tous les mois, pour donner son avis sur la marche des études et sur les améliorations à y introduire. Ils l'appelèrent le sénat. MM. de Wailly, Planche, ternaire en firent partie. Quant aux autres soins de la direction, ils furent partagés entre M. Parmentier et un certain abbé Lingois, docteur de l'ex-Sorbonne, jadis intime ami de l'abbé BadueL
L'abbé Lingois, disait-on, était «run des hommes qui avaient le plus réfléchi sur l'éducation» » C'était le professeur universel. I! entendait également bien la philosophie, les mathématiques et Tart du langage. Il était l'auteur d'un traité de géométrie. Comme gram*
mairien, il avait fait un rudiment qui détrônait celui de Lhornond. Il doit aux mêmes amis, qui Font si bien traité en son vivant, d'avoir son article dans la 5/bgraphie universelle^. Là on raconte, comme un trait digne d'être recueilli par la postérité, que le jour du • supplice de Louis XVI, l'abbé Lingois commençant sa classe, dit à ses élèves : « Mes enfants, il s'est passé aujourd'hui un événement dont, tout jeunes que vous êtes, vous ne verrez pas la fin. » En revanche, on a oublié, de dire que ce grand pédagogiste avait proposé de retrancher, des exercices auxquels on soumet l'enfance, la cullure de la mémoire'; que ce docteur imperturbable au milieu des convulsions politiques prêta serment à la constitution civile du clergé, et qu'il consentit à prendre la direction du Plessis, lorsqu'on en dépouilla l'abbé Bertrand-Dupuy. Mais il s'élait amendé depuis lors, et, par son repentir, il mérita un commandement dans l'armée qu'on organisait contre M. de Lanneau.
La marche de l'affaire fut extrêmement ténébreuse. Beaucoup de choses se firent en petit comité, et à l'insu de la plupart de ceux dont on s'était procuré les noms pour faire du bruit aux oreilles du public.
Le 4 décembre 1807 eut lieu le grand banquet de la vieille Sainte-Barbe. Il réunit onze personnes!' Comme MM. Parmentieret Lingois y assistaient, il devient manifeste par ce chiffre qu'on n'éta'it pas même parvenu à obtenir la présence de tout le sénat; et voilà ce qu'était l'unanimité dont on ne tarda pas à se
i . Dans le supplément, t. LXXI.
2. Bibliotheca classica latina de Lemaire, Appendix^ p. 86, note.
DE SAINÏE-BARBE. 81
prévaloir, quand on annonça rétablissement de la rue des Postes en le réprésentant comme le résultat d'une association de tous les anciens barbistes, comme une inspiration née des regrets universels dont la chère Communauté ét^it Tobjet,
La tenue des convives fut, dit-on, pleine de réserve. Ils burent à la prospérité de la future entreprise, dont ils ne découvrirent entre eux que les côtés légitimes, sans mêler aucun propos offensant pour la maison rivale. Lemaire lut encore des vers latins, qui demaur dent qu'on s'y arrête à cause du parti qu'on en tira plus tard.
La facture est exquise, mais la composition est embarrassée; elle sent la contrainte. L'ancien barbiste le prend d'abord sur un ton pompeusement comique. Il s'adresse à ses collègues, les membres du sénat :
Salvete, o socii veteres, venerabile salve Concilium, patres duodeni alterque senatus, Quos de Phœbeis puerorum rébus agentes Menstrua luaa videt : tandem solemnia nostrae Sedibus incertis celebramus festa patronse.
Puis vient une tirade à la louange de l'abbé Lingois, qui représente, dit le poète, les trois grâces de rÉcole, la Logique, la Géométrie et la Grammaire, qui a réduit la simplicité de Lhomond à confesser humblement sa défaite :
Quem repetit logice, que se geome^a jactat, Quem sibi grammatice doctorem vindicat : illum Très etenim hae charités sibi quœque adnectere certant ; Sed nunc grammatice tenet hune felicior omnem. Parturlit methodum quae cuncla obstacula solvit, ni ^ 6
Quse caligantes syntaxis discutit umbras, Qua puer it rapide per prima elementa volatu... . Se victum erubuit simplex Lhomundus, et ictu Lsesa uovô rursum Tricoti* expalluit umbra.
C'est ensuite le tour de M. de Wailly, le traducteur d'Horace, alors proviseur du lycéie Napoléon, dont l'un des fils, M. Alfred de Wailly, après avoir dirigé à son tour le même établissement et rempli les fonctions d'inspecteur général de l'Université, est aujourd'hui lecteur de l'importante académie de Bordeaux. Lemaire félicite M. de Wailly des trentç prix que son lycée a obtenus au dernier concours général : en quoi il rendait un hommage indirect à nptre Sainte- Barbe, qui avait la plus grosse part dans cette moisson de. trente prix.
Mais le dindon traditionnel apparatt sur la table.^ Honneur à l'oiseau sacré des barbistes, barhicolis aies sanciissimaï Puis un développement sur cette pensée, d'où l'auteur s'éloigne bientôt par une boutade d'un goût douteux, que lui a inspirée la présence à Paris du docteur Gall : « Qu'on porte au docteur le crâne de l'oiseau, pour qu'il y cherche la bosse où se sont formées toutes les sottises dont les Parisiens font leurs délices y et les âneries de la grammaire de Domergue, et les calembours de Brunet^ et les traits soi-disant comiques de V Homme aux trais çisages*. Mais non> M. Gall a quelque chose de plus sérieux à faire. S'il est venu en France, c'est certainement pour étudier le crâne des Françaft. Il veut trouver dans la confor-
1 . Tricot était Tailteur de la grammaire qui fut détrônée par le rudiment de Lhomond.
S. Pièce de la Gaîté^ qui faisait alors courir tout Paris.
mation de nos têtes le secret des exploits qui font de nous la grande nation. » Et le poète entame là-dessus réloge de Napoléon. C'est la fin de la pièce.
Qui le croirait? cet ouvrage d'un esprit enjoué fut choisi pour servir de prospectus à rétablissement de la rue des Postes ! Il fut imprimé avec un avertissement où l'on instruisait le public qu'un grand vide allait être comblé dans l'instruction de la jeunesse ; que M. Parmentier allait ouvrir une nouvelle ^ainte- Barbe, sinon dans les murs^ du moins sur la règle et les principes de l'ancienne; et la coopération de l'abbé Lingois ainsi que la formation du conseil des Douze étaient annoncées en même temps ^
La brochure à peine parue, M. Cussault s'en empara pour en rendre compte dans le Journal des Débats, alors Journal de F Empire. Là commença à se montrer le fiel de la haine, et la méchante intention d'une concurrence qui se proposait de décrier ceux dont elle usurpait le titre. Voici en quels termes le feuilletoniste commentait les vers inoffensifs de Lemaire :
«L'objet de cette pièce est de célébrer le rétablissement de Sainte-Barbe sous les auspices et sous la direction de MM. Parmentier et Lingois. La joie que ce rétablissement cause à tous les anciens élèves de cette maison devoît nécessairement s'exprimer en latin, et. ne pouvoit avoir un meilleur interprèle que M. Le-
1» Carmen in sanctœ Barharœ festuni» N. E. Lemaire ad socios festum sanctx Barharœ solemni convivio célébrantes. 4807. Une demi-feuille in-S**, irapr. Lenormant. Cette pièce est réimprimée, sans TÀvertissement, dans ^Appendice à la Bibliothèque latine de Lemaire.
maire : c'est dans la langue et sur les instruments de son pays qu'une colonie longtemps dispersée doit chanter sa réunion. Les vers latins ont sans doute peu de faveur aujourd'hui dans le monde : la raison n'en est que trop évidente ; à peine veut-on pardonner à un journaliste qui en cite quelques-uns. J'espère cependant obtenir ma grâce à cause du motif qui m'anime. Je crois aussi que quelques personnes se rappelleront que les vers latins et les compositions latines de toute espèce ont été les préludes de tant de beaux ouvrages, qui font le charme de la nation françoise et la gloire de sa littérature. Boileau, Racine, Voltaire s*essayoient, en latin, à bien écrire en françois. M. Lemaire n'avoitrien à braver en parlant latin devant des barbistes, et sa pièce, imprimée, trouvera encore de bons juges qui auroient été très-dignes de l'entendre, et qui reconnoitront l'excellent latiniste, l'humaniste distingué, dont le nom brillera toujours parmi les souvenirs glorieux de l'ancienne Sainte-Barbe, et dont la voix étoit faite pour en célébrer la restauration. Si l'on trouve dans ses vers quelques plaisanteries légères sur les personnes et sur les choses, du moins oq n'y remarque aucune trace de cette amertume qui auroit pu, dans une telle circonstance, animer la verve d'un autre poète, et que peut-être on auroit .pardonnée au zèle d'un vrai* barbiste. Nul emportement, nul trait contre ceux qui peuvent avoir spéculé sur le nom et la réputation de cette célèbre Communauté; nulle allusion aux efforts qu'ils ont faits pour se mettre moralement à la place de la Communauté détruite, après s'y être mis physiquement. Le poète a'a vu sans doute dans cette espèce d'usurpation des
pseudobarbistes qu'un hommage rendu à la gloire d'une école fameuse, et la colère poétique a été dés-
armée*.
Quelle haine que celle pour qui Tabsence d'insinuations blessantes dans un ouvrage est un motif d'en tempérer Téloge, et comme il devient clair par là que l'article de M. Dussault fut moralement et physiquement une mauvaise action !
Accusé de spéculation et d'usurpation, traduit devant l'opinion publique comme un fabricant de pseudobarbistes, M. de Lanneau écrivit immédiatement au proviseur du lycée Napoléon pour lui exprimer sa surprise de ce que des vers, récités dans une cérémonie à laquelle il avait assisté, eussent servi de prétexte à des paroles dirigées contre sa propre considération. M. de Wailly témoignait journellement la satisfaction que lui causaient les élèves de Sainte- Barbe; il leur avait fait l'honneur de venir fêter avec eux leur patronne, le 5 décembre précédent : était-il possible • que sa présence au banquet de la rue des Postes eût encouragé l'agression dont M. de Lanneau avait à se plaindre ?
Cette lettre n'était pas encore arrivée à sou adresse, que M. de Wailly, prenant les devants, écrivait en ces termes au Directeur de Sainte-Barbe (c'est le titre qui est sur l'adresse) :
« J'ai lu avec peine, Monsieur, dans le Journal de r Empire, un article dont quelques phrases semblent dirigées contre votre établissement. Je suis entièrement étranger à cet article, quoique mon nom s'y trouve
i , Journal île V Empire ^ n° du 27 décembre 1807.
cité à roccasion d'une pièce de vers latins dont rend compte ce journal. î
«M. Parmentier, élève de la Communauté de Sainte- Barbe, où j'ai fait mes études, a désiré que sa maison eût uri conseil d'administration, composé d'anciens camarades. Je n'ai pas refusé d'en faire partie^ parce que je prends et je dois prendre un véritable intérêt et à rinslitulion de M. Parmentier et à M* Parmenlier lui-méilie. Mais cet intérêt ne me rendra injuste envers aucun établissement du même genre, et encore moins envers le voire, Monsieur, dont les élèves, ainsi que je me plais à le reconnaître, ont par leurs succès essentiellement contribué à la gloire du lycée Napoléon. Si donc, ce que je verrais avec peine, il s'élevait quelque difficulté entre M. Parmentier et vous, je vous prie de me regarder comme neutre*.»
Par une autre lettre du même jour, M. de Wailly autorisa M. de I^nneau à rendre public son désaveu'; maïs la conduite dès choses n'était pas dans la main de M. de Wailly, et les regrets qu'il exprima n'empêchèrent pas les hostilités de se poursuivre.
Le Publiciste porta son coup après le Journal de FEmpirej et d'une manière encore plus brutale, car on y lisait entre autre amabilités : « Sainte-Barbe n'existe plus; l'asyle de sa gloire antique est tombé. Sur les débris de ses murs, d'adroits étrangers sont
d. D'après Toriginal, du 29 décembre 1807.
%, « Vous pouvez direàtoiit le inonde et même écrire que je suis tout à fait étranger à cet article. » Cette seconde lettre, fondue avec la première, est imprimée dans le Journal de Paris du 2 janvier 1808, et dans le Publiciste du 4 janvier.
venus élever une nouvelle écc4e, qui s'enrichit du nom de l'ancienne encore plus qu'elle ne s'en honore\j»
Ce fut ensuite le tour du Journal du soir*.
11 était impossible qu'une attaque si publique restât ignorée de la jeunesse, qu'elle concernait aussi. Malgré les précautions de M. de Lanneau pour tenir ses élèves en dehors du débat, ceux-ci apprirent de quelle provocation ils avaient été l'objet, et l'outrage infligé à leur cher collège. Un vengeur se leva parmi eux. Ce fut le jeune Vatout, alors élève de rhétorique. Facû indignatio ifersum ; c'est en vers, et en vers latins, pour se mettre au diapason des agresseurs, que cet esprit aimable entreprit la défense d'un maître vénéré et de la Sainte-Barbe de la rue de Reims, la seule Sainte*Barbe, celle dont le nom reposait sur la double légitimité d'une transmission régulière, puisqu'elle avait été consentie par les ayants droit, et d'une pos» session honorable, glorieuse même, puisqu'il n'y avait qu^une voix sur la belle tenue de la maison*
Le poème de Yatout est dans la forme d'une apostrophe adressée par notre Sainte-Barbe à sa rivale :
Quae nova se nobis fallaci Barbara vultu
Objicit? *
Qui êtes-vous donc, dit-elle à ces hommes moroses ? Je crois vous reconnaître :
Dum te, dôctorum patiiim venerande senatus, Âspicio, grandes agitantem in pectore curas, Agnosco genus ambiguum ingratosque nepotes.
i. N"" du 3adécembre 1807.