CHAPITRE U
Règlement de la nouvelle Sainte-Barbe. — Caractère de la direction de M. do Lanneau. — L'instruction aux Écoles centrales. — Changements introduits dan» ces écoles. — Succès du collège des Sciences et des Arts dans les concours. — Rupture avec le Prytanée. — Création des lycées. — Sainte-Barbe, Ecole secondaire.
M. de Lanneau y en annonçant au public l'ouverture de son établissement, avait promis de renouer par le Collège des Sciences et des Arls les destinées de l'ancienne Sainte-Barbe*. Cette célèbre maison fut effectivement son modèle. Il s'appropria ce qu'il put recueillir des règles qu'on y avait jadis observées. Plusieurs lui furent inconnues, parce qu'elles étaient tombées en désuétude avant la Révolution ; d'autres avaient cessé d'être applicables. Toujours est-il qu'il imita les traits les plus importants, la hiérarchie, Tordre du travail, la ponctualité sévère, la modestie, la simplicité, et cet air de maison paternelle à la faveur duquel se rétablit l'esprit de famille remarqué autrefois dans la Communauté.
1 . Premier prospectus du Collège des Sciences et des Arts, 2 pages in-S^ de rimprimerie de Bertrand Quinquet, imprimeur du Prytanée français. Le titre.est : « Collège des Sciences et des Arts, 'ci-deyant collège Sainte-Barbe, à Paris. *
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M'imite pas qui veut. Les copies que Ton fait des choses n'ont de valeur qu'autant qu'on y sait mettre du sien. Nous avons dit quelle figure le restaurateur de Sainte^Barbe avait faite au Prytanée, et l'on sait déjà que son gouvernement sur la jeunesse était empreint d'une marque particulieFC. Son talent apparut dans tout son jour lorsqu'il se mit à l'œuvre sur un terrain à lui, et dans un temps où il y avait encore beaucoup de liberté.
Le premier acte de sa direction fut d'écrire, sous le titre de règlement*, un véritable De Officiis, un traité des devoirs par lesquels il entendait enchaîner tout le monde dans sa maison, et lui le* premier, car le chapitre qui concerne le directeur n'est pas celui qui contient les obligations les moins nombreuses. II retoucha plusieurs fois ce travail pour l'accommoder aux métamorphoses incessantes dont la politique affecta Tordre social, et par suite l'éducation publique, dans les premières années du présent siècle. La par- •tie dogmatique se montre surtout développée dans la rédaction de 1806*. M. de Lanneau s'y est peint luimême dès les premières ligne*s*, voici comment il débute :
tt Tout voir, tout embrasser, pénétrer, animer tout,
1 . Règlements du collège des Sciences et des Arts, ci-devant Sainte-Barbe. Paris, Laurent aîné, imprimeur du Collège des Sciences et des Arts (58 pages in-8*»).
2. Règlement général du Collège de Saînte-Barbej école secondaire du département de la Seine. Paris, imprimerie de D. Colas, 1806 (li2 pages in- 8°). — Réimprimé en partie dans le Recueil de Lettres de P.-A.-V. de Lanneau (publié par M. E. de Lanneau) In-8», Paris, 1851.
d6 HISTOIRES
être partout le conseil et le modèle, posséder le double avantage d'un caractère ferme et pliant^ d'un jugement docile et sévère, -des vues libérales, un désintéressement parfait, telles sont les qualités, tels sont les devoirs d'un directeur de collège. » ' Tout voir, dit-il : et en effet il voyait tout. Cette tâche, déjà difficile lorsqu'elle s'étendit à la totalité de l'emplacement occupé par Tancienne Sainte- Barbe, M. de Lanneau l'accomplit avec la même vigilance après que son troupeau fut disséminé sur une plus vaste superficie. Jamais l'œil du maître ne fut plus constamment ouvert. Il ne se contentait pas des rapports qui lui retenaient plusieurs fois par jour de l'inspection faite par ses subordonnés. Il se chargeait lui-même du rôle d'inspecteur, et ses tournées n'avaient pas d'heure fixe. A tout moment du jour et de la nuit, le désordre qui aurait cherché à se dérober dans des cachettes ou à profiter des ténèbres, était menacé de sa présence. Lorsqu'on s'y attendait le moins, le bruit de son passe-partout se faisait enten-. dre dans les serrures, Ja lumière de sa lanterne sourde dessinait dans l'ombre s&n profil redouté. On le savait, et la crainte d'être surpris dissipait les mauvais desseins.
Pénétrant, il l'était comme personne à l'égard de l'enfance. Il lisait au fond des âmes, connai^ait en peu de temps le caractère ainsi que les dispositions de ses nouveaux élèves, et sa manière de parler ^à chacun était conforme au jugepfient qu'il avait porté sur lui. Comme il les savait tous par cœur, il les dépeignait admirablement dans les rapports qu'il rendait sur leur compte à la fin de chaque trimestre. Ces récapitu-
lations périodiques ne suffisaient point à sa sollicitude. Une immense correspondance le tenait en communication perpétuelle avec la plupart des familles. 11 soumettait aux parents ses observations et ses vues, félicitait ceux-ci des progrès accomplis par leurs enfants dans la voie du bien, ou adjurait ceux-là de lui venir .en aide , lorsque ses efforts éprouvaient de la résistance; et il leur enseignait la Conduite qu'ils devaient tenir de leur côte. ♦
Il savait animer, vivifier tout autour de lui, donner à rémulation- une énergie incroyable, et le plus souvent il lui suffisait pour cela d'une simple démonstration. Une fois que Tune de ses classes s'était laissé battre d'une 'manière honteuse à la composition de l'Ecole centrale, il fit tendre en noir^endant toute la journée, le devant de la salle d'étude, de même que l'on tend la façade d'une maison mortuaire. Un sourire à l'un, un froncement de sourcils à la vue d'un autre rappelaient aux élèves qu'il était informé dç leur conduite de tous les moments. Quand il leur parlait, c'était en termes vifs, brefs et d'un effet toujours certain. Il .possédait à un haut degré le talent des allocutions qui conviennent au jeeme âge. Les barbistes du temps du Consulat, transportés par ses discours, les comparaient, dans leur qaïf enthousiasme, à ceux de l'homme étonnant cfui fascinait alors les armées de la France, et la France elle-même, et déjà une partie du monde. Le Directeur leur faisait entendre sa parole régulièrement dans une assemblée générale du collège, qui se tenait tous les mois. Ses harangues, sans cesse rajeunies par l'expression et par le tour, avaient pour sujet uniforme le devoir. C'élu 2
talent de vérital>les mercuriales, nourries d'allusions à rélat présent de la discipline et du travail dans la maison* La louange ou le blâme y étaient 4écernés publiquement à ceux qui s'étaient signalés, soit en bien soit en mal, et Vambition aussi bien que la crainte d'être nommé produisaient un effet sensible sur la conduite de chacun.
Cette mise en scène s6 ressentant un peu trop de répoque à laquelle «lie avait été inaugurée, M. de Lanneau fut obligé d'y renoncer* à l'établissement de l'Université impériale. Depuis lors, ce fut le dimanche, à la distribution des bulletins desortie ou exeat^ qu'il manifesta solennelTement sa puissai^ce. Tous les bulletins étaient sur son bureau, et les élèves de chaquQ classe venaient clgns l'ordre alphabétique chercher le leur. Le cabinet de la Direction avait à ce moment la majesté d'un tribunal. Le cœur battait bien fort, quand on se voyait en présence du juge; on attendait, les yeux baissés, la sentence qui allait sortir de sa bouche. 11 adressait à chacun une apostrophe en rapport avec les notes de la .semaine. Si celles-ci étaient trop mauvaises, il donnait à ses paroles un effet plus saisissant en déchirant Yexeat.
Lorsqu'il s'agissait de maintenir une mesure prise dans l'intérêt du bon ordre, il était inébranlable. Ni les larmes des mères, ni les sollicitations des grands n'avaient le pouvoir de l'amollir , et pour mettre en évidence le côté raisonnable de ses dédisions, il savait s'y prendre de telle sorte que les personnes éconduites s'éloignaient de lui sans murmurer. À Foccasion de l'une des premières fêtes de Pâques qui furent célébrées après le rétablissement du culte, il avait dit
qu'aucun élève ne sortirait avant midk Cependant le préfet de la Seine envoie chercher son fils dès le matin. Un fonctionnaire important de la ville s'était chargé de la c&mmission. Il prie en termes pressants, il dit que M. Frochot demande cela comme un service. Le directeur de Sainte-Barbe refuse à plusieurs reprises; et comme son interlocuteur insiste toujours, il sort avec lui dans la cour, fait sonner la cloche qui donnait le signal des assemblées, et quand tous les écoliers sont réunis : <c Trouvez-vous juste, leur dît-il, que Frochot sorte, lorsque vous êtes tous consignés jusqu'à midi? » On^deviife avec quelle énergie fut prononcé le non qui décida la victoire du Directeur sur l'envoyé du préfet.
Sa fermeté n'était point cette roideur compassée qui procède comme par une impulsion mécanique. Il savait pratiquer avec un tact parfait l'art de la flexibilité ; il la recommandait sans cesse à ses collaborateurs. H s'étudiait à leur faire distinguer les mauvais penchants d'avec l'étourderie à laquelle est condamnée l'enfance ; il leur enseignait la mesure, l'attention, l'esprit de suite, et voulait que dans la distribution des peines ils tinssent compte du tempérament, du caractère, des habitudes connues des délinquants. Il s'égayait de ridée, qui s'était pro(Juite au milieu du débordement des théories, de soumettre l'écolier à un code pénal invariable, afin de le soustraire à l'arbitraire du maître. « Pourquoi, disait-il, ne ferait-on pas pour le médecin un code invariable de retiièdes? » Les avis, les encouragements, lee prières mêriie lui semblaient les moyens qu'on devait préférer, avant d'en venir aux punitions. C'étaient les seuls dont il fît usage pour sa
part. Il disait awc raison qu'une autorité supérieure de collège qui donne àe^ pensums est une autorité perdue. Soji rôle était de sauctidbner l'application des lois, après qu'elle avait été faite par ses ^bordonnés. Si par hasard il ajoutait quelque chose, c'était une marque à lui, suggérée par la circonstance, et qui, sans aggraver la peine, était capable d'en faire mieux ressortir la légitimité. Une fois, par exemple, qu'une bande excitée par le printemps était allée cueillir du lilas dans un jardin fermé, à la campagne, les délinquants, ayant été mis pour le repas suivant au pain et à l'abondance, trouvèrent, en se mettant à table, chacun un brin de lilas planté pour mémoire dans sa ration de pain. Ceux qui subissaient de pareilles punitions étaient les premiers à les approuver.
11 conserva, sauf sur deux points, la gradation de châtiments établie dans l'ancienne Sainte-Barbe. Au désœuvrement du cachot, il substitua h salle de reflexion, la réclusion accompagnée d'un travail forcé de plume ou de ipémoire. Quant à l'abolition du fouet, il n'eut pas à la prononcer ; elle fut le fait de la Révolutiod. Son expérience cependant lui avait appris qu'il est des sujets intraitables, chez qui l'audace unie à la bassesse de cœur défie tous les moyens que la raison suggère. De tels enfants, qui sont une calamité dans un collège, il les chassait de chez lui, et il laissait h décider à l'autorité paternelle si la seule ressource qui lui restât n'était pas de recourir à une hideuse extrémité.
l^ar la vie qu'il menait, il ét£iit l'exemple de sa maison. A la façon dont il avait compris ses devoirs, il ne lui restait pas de loisir. Pour lui, jamais de di-
verdissement, pas de réunions brillantes, pas de fréquentation de société, pas de spectacles. La présence de M. de Lanneaii à la première représentation de V Hector de Luce de Lancival, avec qui il était re&té intimement lié depuis le Prytanée, fit époque dans la mémoire de ses élèves. Son unique distraction étail de recevoir à sa table ses amis, bommes distingués pour la plupart dans renseignement, dans la science ou dans les lettres, et dont la rencontre dans un collége ne pouvait causer de surprise à personne : un Arnâult, un JLaromiguière, un Le vaillant, MM. Desrenaudes, Champagne, Mahérault, Goiïaux, Gail, l'abbé Thibault, Tabbé de Pradt, Luce de Lancival, que nous venons de nommer.
Son désintéressement, qui fut à toute épreuve, lui fit toujours une loi de n'accepter qu'après information les enfants qu'on lui présentait. 11 ne suffisait pas qu'on payât pour être ipsçrit au nombre de ses élèves ; il fallait d'abord qu'on lui apportât de bons antécédents. 11 aimait mieux les sujets d'une condition médiocre que ceux qui étaient liés soit dans l'opulence, soit avec l'éclat d'un grand nom ; il appréhendait de la part de ceux-ci des goûls frivoles ou des prétenrions d'un^xemple dangereux, et il appréhendait non moins de la part de leurs parents des habitudes de condescendance incompatibles avec la bonne discipline. En général il se défiait des familles. L'expérience lui avait appris combien celles d'un rang élevé secondent mal les efforts de l'instituteur. Aussi, quand il lui en venait, voulait-il prendre ses précautions vis-à-vis d'ellé§.*ll leur montrait sa maison par ses côtés les moins attrayants, son • règlement par les articles les plus
sévères. Si les gens, effrayes, ne revenaient plus, il s'en réjouissait, comme ayant détourné par sa franchise une occasion de malentendus et probablement une source de désordres.
Mais la vertu pour lui ne se concentrait pas dans' rétroite limite qui consiste à fuir les calculs de Tintérét. Son cœur brûlait d'une charité ardente, et dès le commencement il fit sortir de son administration une source de bienfaits, d'autant plus méritoires qu'ils restèrent le plus souvent un secret entre le bienfaiteur et l'obligé. On peut dire que la plus grande partie de ses bénéfices s'en allèrent en bonnes œuvres par le nombre d'élèves gratuits ou à prix réduit qu'il entretint dans sa* maison. Les aveux de la reconnaissance ont appris cela dans la suite. Plusieurs furent exprimés sur sa tombe. Nous répéterons un mot plein de délicatesse divulgué, à ce moment suprême, par l'honorable M. Bellaigue, qui fut député de l'Yonne en 1830.
M. Bellaigue était élève de Sainte-Barbe en l'an XII, lorsqu'il perdit son père, dont la profession faisait toute la fortune. Le correspondant de la famille étant venu exposer à M. de I^nneau la situation de l'orphelin et l'impossibilité de le laisser dans la maison, il reçut pour réponse cçs propres paroles : « Je vois au contraire l'impossibilité qu'il en sorte. »
Nous avons entendu raconter un trait pareil au sujet de quatre frères dont le père avait fait faillite. M. de Lanneau dit à la personne qui venait pour les retirer : a Moi qui n'ai pas fait faillite, j'entends garder dans ma m'aison des enfants qui y ont toujours ^onné le bon exemple. » On ne saura jamais le nombre de ceux qui ont donné lieu à des actions' de ce genre. Tout bon
sujet devenait pour le directeur de Sainte-Barbe un fils d'adoption y dont il ne consentait plus à se séparer. Aux traits qui viennent d'être esquissés, tout le mondé a déjà reconnu un instituteur de la meilleure • école« En effet Rollin était le maître de qui M. de Lanneaii prenait le plus souvent conseil. Il avait toujours sur son bureau le Traité des études. Il disait que tout instituteur plus amoureux du bien que de la nouveauté devait savoir ce livre par cœur. Une telle parole serait peut-être vulgaire ai^jourd'hui ; elle ne rétait pas §n un temps où la plupart des esprits avancés répudiaient l'expérience des générations antérieures comme inconciliable avec le progrès. En sachant discerner, dans l'héritage du passé, les choses qui avaient fait leur temps de celles qui constituent le fonds immuable de la sagesse . humaine, le restaurateur de Sainte- Barbe mérita de passer aux yeux de ses contemporains pour l'homme quf comprenait le mieux l'organisation d'un collège. Cet hommage lui fut rendu par François de Neufchâteau , par Fourcroy , par Frochot, par Lacépède, lorsqu'ils venaient présider les exercices publics de la maison ; par M. de Fontanes, lorsqu'il faisait, pour son instruction de grand maître,, une étude particulière du règlement dont nous parlions tout à l'heure; par l'abbé Sicard, lorsqu'il vantait comme « un monument de la connaissance la plus parfaite de toutes les parties qui regardent la conduite des jeunes gensS) des instructions que M. de Lanneau lui avait tracées sur sa demande pour l'Institut des
1. Recueil de Lettres de P.-A.-V. de Lanneau (in-8o, Paris, 4851), p. 362.
Sourds-Muets; par MM. Massin, Goubaux^ Guyet de . Fernex, Jubé, Dufau, et tant d'autres instituteurs renommés, qui, de même, empruntèrent d'utiles dispositions au code de Sainle-Barbe ou se guidèrent par les conseils de son chef; enfin par le dernier oratorîen' placé à la tête de Juilly, le vénérable P. Miel, qui, ne sachant encore en quelles mains il remettrait cette maison, pensa plus d'une fois à M. de Lanueau, et dit avec l'expression du. regret : w Voilà l'homme qu'il nous faudrait pour continuer notre œuvre. »
C'est assez anticiper sur les événemenls, Revenons à Tan Vil qui fut le premier de l'existence de la nouvelle Sainte-Barbe.
11 n'y avait alors ni législation ni autorité qui réglassent la forme des études dans les maisons d'éducation. Le gouvernement exhortait lea chefs de ces établissements à envoyer la partie mûre de leurs élèves aux Écoles centrales, par conséquent à, introduire chez * eux un ordre et des méthodes qui répondissent au nouveau système; mais la plupart se moquaient du nouveau système, ne voulaient entendre parler que de l'ancien, et ne .se rendirent pas à une invitation qui n'était pas suivie de contrainte. Une conception trèsélevée, et au fond de laquelle apparaissait l'avantage d'une liberté immense, ne parut pas à M. de I^nneau devoir être traitée avec ce dédain. 11 crut les Écoles centrales capables de durer et de se perfectionner par la pratique, si chacun se prétait à en favoriser le développement. D'ailleurs, après une si fâcheuse interruption des études, le premier des devoirs n'était-il pas de profiter de ce qui existait pour les remettre en activité ?
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Les Écoles centrales, avons-nous dit, ne donnaient pas toutes les parties de l'instruction, mais seulement les parties supérieures de l'instruction. Par leur programme, elles sont à comparer tout ensemble aux hautes classes des Ivcées actuels et aux Facultés. Elles prenaient les langues anciennes au point où l'élude de celles-ci peut être combinée avec celle du mécanisme de la pensée, et, dans leur enseignement, la logique ne faisait qu'un avec les humanités. Le devoir des professeurs était d'exposer chaque chose par son côté rationnel : le vocabulaire par les radicaux, la grammaire par ses ressources comparatives, le langage par ses procédés comme instrument de l'intelligence. L'analyse des auteurs grecs et latins devait être un moyen d'amener les jeunes gens à la connaissance approfondie du français. Des leçons 4'éioquence, de poésie, de grammaire générale, complétaient renseignement littéraire. Des cours de géographie et d'histoire, de législation, de mathématiques, de sciences naturelles et de dessin, étaient professés simultanément pour ouvrir aux esprits l'accès de toutes les connaissances utiles. Cette vaste et sérieuse instruction était distribuée en trois étapes, dans le parcours desquelles on pouvait s'arrêter sans inconvénient, ou négliger telle partie pour laquelle on ne se serait pas senti de disposition. Une bibliothèque publique, ouverte près de chaque école, devait fournir les ressources nécessaires pour l'étude. L'ancienne Bibliothèque de Sainte- Geneviève, administrée par Daunou, fut, dès l'an Vy accessible aiix élèves de l'École du Panthéon, et servie avec l'intelligence supérieure de l'homme qui avait tracé les programmes du nouvel enseignement.
Il est évident que ce système avait du bon , car il a formé les esprits les plus puissants de notre siècle ; mais il est évident aussi qu'il supposait une instruction préliminaire donnée à ceux qui venaient s'asseoir sur les bancs de l'École centrale. Avant d'arriver là , il eut été indispensable de passer par Je degré secondaire inscrit dans le plan de Condorcet. C'est cette initiation que les maîtres de pension auraient dû don* ner/et qu'ils ne donnèrent pas. Les uns continuèrent à exercer en pédagogues de l'ancien régime; les autres, dès qu'ils virent quelque part des professeurs rétribués par l'État, se débarrassèrent des leurs , et envoyèrent aux Écoles centrales des élèves le plus souvent incapables d'y profiter. Des littérateurs chargés d'un enseignement transcendant virent arriver à leurs cours des jeunes gens qui savaient à peine décliner ou mettre l'orthographe, efJ'on s'indigna que ceux-ci ne comprissent rien aux leçons.
Que fallait-il faire? Rétablir aux frais de la République le rouage qui manquait au mécanisme , et. en même temps pourvoir par des mesures efficaces au recrutement des élèves. Mais il n'était plus temps d'exécuter cela. Trop de personnes étaient intéressées à ce que les écoles républicaines succombassent sous les plaintes inconsidérées de ceux qui leur reprochaient de n'avoir pas remplacé les collèges. Tout l'effort des hommes de la Révolution , réunis pour sauver ces écoles , ne réussit qu'à remplir davantage le cadre de l'enseignement afin d'y faire entrer les premiers principes. Encore cela n'eut-il lieu qu'à Paris , et grâce à M. Frochot, préfet de la Seine, investi comme tel de la direction supérieure des Écoles de la capi-
taie. Par raugmentation du nombre des chaires et de celui des matières d'enseignement dans la partie des langues anciennes , Téchelle fut graduée de manière à rappeler le plus possible l'instruction classique d'autrefois. Tel fut Tétat des choses depuis le commencement de l'an X (année scolaire 1801-1802),
». de sorte que les trois Écoles de Paris, à la fin de leur existence, furent à très-peu de chose près ce que sont les gymnases, de l'Allemagne , ce qu'avaient été pour
* Jes martinets du seizième siècle les collèges de l'Université de Paris.
Après comme avant cette réforme, M. deLanneau s'employa avec une entière loyauté, et malgré la mauvaise humeur de beaucoup de personnes*, à faire sortir de l'ordre établi tous les fruits qu'il pouvait rendre. Déjà son séjour au Prytanée avait été marqué par une distribution de l'enseignement telle, «que les cours de cette maison fussent d'abord un acheminement et plus
• tard un complément à ceux des Écoles centrales. Dès 1 800,1e Collège des Sciences et des Arts reçut la mpme organisation. Il y eut sept classes, dont les élèves, suivant leurs dispositions et leur mérite, furent envoyés soit au Panthéon soit au Prytanée , ou même dans ces deux établissements à' la fois, tandis que les autres reçurent leur instruction à Tintérieur. Les professeurs de la maison servirent en même temps de répétiteurs aux élèves qui étudiaient dehors. En outre, des cours supplémentaires, par exemple pour la- géographie , pour l'italien , pour l'anglais et pour l'allemand , furent communs aux sujets de toutes les catégories dans