‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 2)Chapitre 63 sur 108 · Lettre du 16 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 16 novembre

2. Séance annuelle de llnstitulion, Maison de Saînte-Barbe, dirigée par M. de Lanneau fils. In-8«, 1823, imprimerie de Crapelet.

familles en leur représentant le peu de garantie d'une maison qui ne subsistait que par tolérance, et que, d*un moment à l'autre, un commissaire de police pouvait venir faire évacuer. La persistance de la calomnie obligea M. A. de Lanneau de faire imprimer, pour la rentrée de 1826, une circulaire où il instruisait de la vérité ses amis et les parents de ses élèves*. Mais trop peu de personnes reçurent cet avertissement, et trop d'autres gardèrent leurs préventions.

L'état des choses resta le même jusqu'à la fin de la Restauration. On eut constamment à souffrir des menées occultes de Tennemi; seulement l'autorité supérieure ne fut plus mise en jeu pour seconder ces menées; et lorsque des agents subalternes cherchèrent à molester la maison, sans même avoir besoin de recourir au ministre, elle trouva aide et confort auprès de rhonorable M. Rousselle, chargé de la direction de r Académie de Paris.

Cependant le Collège de la rue des Postes poussait vivement sa concurrence, et mettait en relief par tous les moyens de publicité les jeunes talents qu'avait déjà développés dans son sein une culture habile. Les élèves de MM. de Fauconpret, Poret, Rinn, Michelet, après avoir brillé dans les concours, furent appelés à se produire dans des solennités qu'un choix de personnages éminents, invités par labbé NicoUe, décoraient de leur présence. C'était la Séance littéraire d'autrefois, renouvelée non pas seulement de l'ancienne Sainte-Barbe, mais aussi de la moderne, car

i . Une page imprimée sous le titre lïaviSy à la date du i^^ juillet j 826.

M. de Lanneau père avait porté dès le commencement ces exercices sur son programme, ils avaient lieu deux fois par an, à la Saint-Jean et à Noël. Us cessèrent lorsque TUniversitë impériale poussa à outrance son système d'uniformité. M. A. de Lanneau fut stimulé par l'exemple de ses rivaux. Au risque de passer pour un plagiaire, lorsqu'il ne faisait que retourner aux errements paternels^ il rétablit les séances littéraires dans sa maison.

Les Débats embouchèrent la trompette pour publier le mérite des exercices de la rue des Postes. Les exercices de la rue de Reims eurent à leur tour des panégyristes dans le Constitutionnel^ dans le Globe et dans d'autres journaux de la presse qui chantait ]a contre - partie des Débats. Pauvre vieille rédaction des Débats ! elle jouissait de son reste. Le plaisir d'agacer notre Sainte-Barbe, qu'elle se donnait depuis vingt-cinq ans, tirait à sa fin, et elle ne s'en doutait nullement. Elle ne prévoyait pas que la cocarde allait changer, que l'esprit se transformerait du même coup, que les pseudo-barbistes, devenus les vrais et seuls barbistes^ seraient sous peu reçus à bras ouverts et logés dans tous les coins du journal. Que de choses incroyables recèle souvent dans son sein l'avenir le moins éloigné I

Donc, depuis 1823 jusqu'en 1830, nos meilleurs humanistes furent admis à faire entendre en public des morceaux de leur composition, qui étaient imprimés ensuite *. Dans l'auditoire qui les écoutait, il

1 . Sous le titre de Séance litténUre annuelle^ ou à' Exercice lit' téraire annuel^ 7 broch. m-8», 1824-1829, imprimerie Crapelet.

n'y avait pas de ducs et pairs, mais beaucoup d'hommes de goût, joints à de grands citoyens. L'ordonnateur de ces fêtes fut au commencement M. Cuvillier-Fieury, préfet des éludes du collège. Il faut noter, comme un signe du temps, qu'une teinte de romantisme apparut dans plusieurs des pièces composées depuis I8269 soit parce que des professeurs introduisaient déjà dans leurs leçons l'analyse des meilleurs morceaux de Lamartine et de Chateaubriand, soit parce qu'il est impossible, avec le régime scolaire de notre siècle, que la jeunesse demeure insensible aux impressions dont le monde est affecté.

Ce serait pécher par omission que d'avoir insisté sur la Séance littéraire de Tintérieurdu Collège et de ne rien dire de la Séance littéraire du dehors, car on peut ainsi appeler le régal de vers et de chansons ajouté aux banquets annuels du 4 décembre. Celui de 1 81 6 avait eu cet assaisonnement; la même chose, répétée aux réunions suivantes, fixa l'usage., si bien qu'il subsiste encore aujourd'hui, du moins quant aux chansons. Le Collège, sa patronne, la fraternité dont il est le lien, furent depuis l'origine le sujet intarissable de ces compositions, pour lesquelles les événements du jour fournirent chaque fois la couleur, la' saveur, les traits particuliers qui les*distinguent. De charmants esprits ont fourni beaucoup à ce répertoire : Va tout. Scribe, Varner, Corcellet, Gordon, Bayard, pour ne parler que des morts; et un autre mort, dont le nom se présente ici, c'est Adolphe Nourrit, l'un des fidèles au rendezvous de chaque année, qui chanta souvent ces chansons de sa belle et intelligente voix.

La muse qui se produit à table a le droit d'être sans

façon ^ surtout quand les convives sont tous des camarades* Celle de Sainte-Barbe a usé de la permission, et personne ne s'est jamais choqué de ses négligences, pourvu qu'elle rendît les sentiments dont on était animé. Or c'est ce qu'elle n'a pas une seule fois manqué de faire, soit qu'elle le prît sur le ton belliqueux ou moqueur, soit qu'elle se montrât sérieuse ou attendrie. Par là elle est devenue la messagère qui porte aux absents l'impression du jour, et qui va réveiller en eux la mémoire de Tancienne amitié*

Toutes les vicissitudes du collège, tous les événements heureux ou glorieux pour ses enfants ont eu leur écho dans ces chansons. C'est la chronique du dedans et du dehors. Le changement de fortune, et peut-être aussi celui des mœurs, ont donné avec le temps un tour différent à l'esprit, qui s'est porté de plus en plus à la douceur et à l'indulgence. Depuis des années on se contente de louer ceux qu'on aime, sans mordre ceux qu'on n'aime pas. La plaisanterie, lorsqu'elle trouve sa place, est anodine et ne s'en prend qu'aux généralités. 11 n'en fut pas ainsi du temps de la Restauration. Les chants du banquet étaient alors des chants de guerre et de vengeance. Ils exprimèrent par d'incessantes railleries qu'on ne se tenait pour battu par aucun des ennemis de l'ordre nouveau, qu'on les narguait tous, ultras^ ventrus et jésuites, et que, dans la lutte qui s'agitait, les antiques condisciples Loyola et NicoUe n'auraient pas le dernier. Quels éclats de rire, le jour où l'on put mettre en opposition M. Frayssinous, compatissant pour Sainte-»Barbe, avec les dominateurs qui croyaient tenir

ce ministre dans leurs chaînes^ 1 Quelle allégresse, lorsque Tun des premiers élèves de M. de Lanneau qui atteignît quarante ans, le vicomte Louis Le Mercier, fut élu député de TOrne, avec le mandai d'aller voter pour l'alTranchissement de la presse et contre les envahissements de la congrégation^ l

Mais c'est assez longtemps nous éloigner du collège. M. Cuvillier-Fleury, dont le nom a été prononcé tout à l'heure, nous y ramènera.

M. Cuvillier-Fleury, élève de Louis-le-Grand, remporta le prix d'honneur au concours général de 1 81 9. Ce succès eut un retentissement particulier. L'administration du Collège royal fit peindre le portrait dii lauréat, ce qui fut l'origine d'un usage constamment observé depuis. Le parti libéral se réjouit de voir la première palme dans les luttes universitaires méritée par un orphelin, dont le père avait été aide-de-camp du général Hoche et officier dans le palais du ci- devant roi de Hollande. C'est à la personne de ce prince que s'attacha d'abord M. Fleury. Il alla le rejoindre à Florence dans son exil, et lui servit de secrétaire pendant un an. Revenu en France, il fut recommande par M. Malleval, son ancien professeur, à M. de Lanneau. Nous l'avons vu employé à Sainte-Barbe comme examinateur. Par la manière dont il s'acquitta d'une conférence qui lui fut confiée ensuite, il montra qu'il était fait pour un poste plus élevé. INul ne parut plus digne au vieux Directeur, qui prenait sa retraite , de partager avec son fils le fardeau du gouvernement.

\, Chanson de Cadet-Gassicourt au banquet de 1824, t. I, p. 171 , des Fêtes annuelles des anciens élèves de Sainte-Barbe. 2. Strophes de James Gordon, aubanquet de 1827, ibid,^ p. 265.

M. Cuvillier-Fleury accéléra de toute Tardeur de sa jeunesse l'impulsion déjà donnée, mais avec une attention extrême à ne pas faire du mieux Fennemi du bien. Il n'admit la nouveauté que dans la mesure approuvée par M. de Lanneau père, dont M. Adolphe et lui ne cessaient d'interroger l'expérience. Par des cours supplémentaires, auxquels il s'employa luimême, il tint les hautes classes incessamment occupées, et il acheva d'éteindre Tesprit de révolte, les élèves n'ayant pas le temps de songer à mal faire. Par les Séances littéraires, il voulut que ces mêmes jeunes gens, mis en présence d'hommes sérieux, entrevissent le vaste champ des appUcatious où leur talent aurait à s'exercer bientôt; et là encore le résultat ne démentit pas son attente. Il n'eut qu'à se louer de l'intelligence et du sentiment qui entrèrent dans les compositions.

Il aurait désiré quelque chose de plus. Choqué du ton uniforme qui fait de la récitation des écoliers une insupportable psalmodie, il jugeait nécessaire de les former à l'art de bien dire: Cet enseignement fit partie des programmes de la Renaissance. Sous Louis XIII, Jean Grangier le prescrivait encore dans son règlement du collège de Beauvais^ Comment et pourquoi s^est^il perdu? On l'ignore, mais il est certain que le mauvais débit de la parole dans les classes procède de l'ancienne Université. C'est une routine entretenue par on ne sait quel respect humain, qui, parmi les jeunes gens, attad^e du ridicule au moindre essai d'une intonation plus soignée.

i. De l'Estat do collège de Dormans, dit de Beaurais, fondé en rUniversilé de Paris. lDi-4% 1638.

Pour remédier à ce mal^ Sainte-Barbe avait commencéy en 1806, des essais qui furent interrompus^ toujours par cette malheureuse prétention de T Université naissante à ne pas souffrir que l'on fît dans les établissements particuliers autre chose que ce qu'elle prescrivait de faire dans les établissements de l'Etat. Du temps de la Restauration, ni les conseils, ni l'attrait de sa faire entendre en public ne purent surmonter la fausse honte de nos bai;bistes. Aux Séances littéraires, il fallut que les maîtres lussent pour eux leurs compositions.

M. Cuvillier-Fleury, désolé de cela, résolut d'établir des exercices réguliers de déclamation. Une première tentative causa plus de dissipation qu'elle n'eut de profit. D'ailleurs elle devint un texte pour la médisance, qui empoisonna la pure et utile in tenticHi de ce cours. Cependant notre préfet des études ne se laissa pas décourager par les obstacles. U comptait opérer sa réforme par un autre moyen. Il n'en eut pas le temps. Il fut eiAevé à Sainte*Barbe, pour aller faire, dans le palais du duc d'Orléans, l'éducation d'un prince qui lui doit de posséder, comme consolation dans son infortune^ non-seulement le goût des belles-lettres, mais encore le talent de les cultiver.

Vers le même temps, notre collège reçut le dernier hommage dont il ait été l'objet de la part dé Topinion libérale. Il fut choisi par le Comité grec de Paris pour recevoir les fils de plusieurs des fondateurs de l'indépendance hellénique. M. de Lasteyrie^ président du Comité, et le général laFayette amenèrent eux-mêmes à M. de Lanneau sept de ces enfants, qu'on avait mis d'abord dans de petites pensions pour les familiariser

avec le français. Dans le nombre figurait l'un des fils de Tamiral Canaris, le malheureux Thémislocle, qui périt dernièrement dans Téchauffourée de la gendarmerie d'Athènes*.

Les Grecs furent bien accueillis dans une maison où Ton avait salué avec enthousiasme la régénération de leur pays. Les désastres de Pargaet d'Ipsara inspirèrent, en 1823 et 1824, Télève Petiljean, Tun des bons humanistes de Sainte-Barbe *^ les honneurs de la Séance littéraire de 1826 furent pour un Grec de Zanthe, Napoléon Zambelly, qui y apporta un avantgoût de ces chants nationaux, dont Fauriel allait donner la traduction. Zambelly n'était point sous la tutelle du Comité philhellène. Les îles Ioniennes, dont Zanthe fait partie, jouissant de l'autonomie' sous le protectorat anglais, n'avaient pas eu à s'engager dans la guerre de l'indépendance. C'est le cas de rappeler que ces îles furent à deux reprises réunies à la France, du temps de la République et du temps de l'Empire. Notre Collège avait eu des rapports avec elles dès Tépoque de leur première annexion. Lorsque M. de Lanneau venait de rouvrir la maison, il y reçut deux jeunes gens de la famille Bourbaky, envoyés avec d'autres, sur l'ordre de Bonaparte, pour prendre à Paris notre instruction et nos mœurs. Voilà où en était l'alliance hellénique à Sainte-Barbe en 1827.

Les jeunes protégés du Comité grec furent l'objet d'un empressement universel. Dans le grand monde libéral, on sollicita comme une faveur la permission

i. Octobre 1862.

2. Deux pièces de vers latins, imprimées dans le livret des Scances littéraires de i823 et 4824.

de les faire sortir du collège les jours de congé. A une représentation du Théâtre-Français, Canaris, qui avait dix ans, ayant paru dans la loge du duc d'Orléans, tout le parterre se leva et applaudit. Après une maladie que fit cet enfant, dans l'été de 1827, le séjour de la campagne fut jugé nécessaire pour le rétablir. Lafayette voulait à toute force Tavoir chez lui, à son château de La Grange. M. de Lanneau, qui jugeait plus salutaire la solitude de Bard, fut obligé , pour l'emporter, de revendiquer son droit et celui du raisin qui mûrit aux coteaux bourguignons. Les autres personnages de marque, dont on se rappelle la sollicitude assidue pour la petite colonie grecque, sont le comte Capo d'Istrias, Casimir Delavigne , Ambroise Fîrmin- Didot, secrétaire du Comité, et Mme Récamier, qui était attachée à l'association en qualité de dame quêteuse. Cependant M. de Lanneau père, dont l'activité n'avait pas pu se plier à la vie de campagne, en était revenu à passer la plus grande partie de Tannée à Paris. 11 emproyait son temps à un cours de français qu'il faisait dans une institution de demoiselles, tenue par sa fille aînée, Mme Dupré de Lanneau. Après le départ fort regretté de M. Cuvillier-Flem y, jugeant que quatre ans de retraite avaient assoupi lescolères, et que sa participation aux travaux de Sainte-Barbe ne ferait plus tirer le canon d'alarme, il tint à honneur de remplir lui-même les fonctions de préfet des études. Il donna à la jeunesse le touchant exemple d'un père vétéran , qui consacre sa vieillesse au service et à la gloire de son fils. Mais l'entreprise fut au-dessus de sa force. Quoique d'une constitution robuste, l'inquiétude sous toutes ses formes n'avait point cessé de fas- III • 14

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saillir depuis quarante ans. Il se sentait miné^ et ne voulait ni le dire ni le laisser paraître.

En deux campagnes, il acheva de s'user. Des douleurs rhumatismales, qu'il contracta pendant l'automne humide et malsain de 1829, s'aggravèrent d'un accident de poitrine. Il prit le lit en février, au milieu des froids rigoureux de 1830. Des docteurs déjà renommés, ses anciens élèves, Jules Cloquet, Andral, Émeric Smith, Déguise, associèrent inutilement leurs efforts à ceux de M. BafTos, médecin en titre de la maison. Il expira le 31 mars. Ses dernières pensées furent pour ce qu'il avait le plus aimé en ce monde, ses enfants, son collège, son pays. A plusieurs reprises, il exprima le regret de ne pas vivre assez pour voir changer le ministère, le funeste ministère Polignac, dont gémissaient alors tous les amis de la liberté. Il ne prévit pas que les ministres ne tomberaient qu'avec la dynastie, ni qu'une révolution prochaine réparerait l'injustice dont il avait été victime.

Ses obsèques furent un bel hommage rendu à ses services et à ses vertus. Le cercueil de ce modeste instituteur fut suivi d'une escorte aussi nombreuse que s'il s'était agi d'un citoyen enlevé à la popularité au milieu des triomphes de la vie politique. L'église de Saint-Etienne du Mont ne suffit pas pour contenir la multitude des assistants. L'abbé Siret, qui était encore curé de Saint-Séverin , voulut associer sa paroisse au deuil profond qu'il portait dans son cœur. Il fit sonner le glas au moment où le convoi passa dans la rue Saint-Jacques. Lorsqu'on fut arrivé au champ du repos, mille bras se disputèrent l'honneur de porter le corps jusqu'au lieu de lasépulture, et les larmes

sufFoqùèrent la plupart de ceux qui élevèrent la voix pour lui adresser le dernier adieu.

M. de Lanneau est inhumé au cimetière du Père-la^ Chaise, sous un mausolée de marbre qui Fut élevé' par souscription. 11 repose là, en vue de la docte montagne où s'écoula la dernière moitié de sa vie, à côté de Tabbé Sicard et du maréchal Lefebvre, deux hommes illustres, qui l'avaient autrefois connu et ap^ précié.

Enlevé de ce monde lorsqu'il venait d'entrer dans sa soixante-douzième année, il ne fut point atteint par la décrépitude. Jusqu'à sa dernière maladie, il conserva la plénitude de ses facultés, la noblesse de son maintien et la beauté de son visage. Il était petit de taille, mais bien proportionné et portant haut la tête. Sa chevelure, rejetée en arrière, à la mode du dixhuitième siècle, laissait voir à découvert un front magnifique; d'épais sourcils ombrageaient ses yeux noirs et perçants, que, suivant l'occasion, il savait rendre doux ou courroucés. Tous ses traits étaient façonnés dans le grand, et portaient l'empreinte d'une âme élevée. Il fut en effet de ces hommes qui, ne consid errant les choses que par le côté philosophique, mettent un assaisonnement de dignité à tout ce qu'ils font, disent ou pensent; et c'est par là qu'il rendit si distingué son talent à conduire un grand établissement d'instruction publique.

Comme administrateur, il lui manqua de connaître le pouvoir de Targent, ou plutôt il ne connut de ce pouvoir que l'avantage qu'il y trouvait de se livrer aux mouvements de sa bienfaisance. Il éprouvait une sorte de pudeur à s'occuper de ses affaires. « L'argent,

les comptes, les chiffres, disait-il, sont la partie honteuse de notre état. » Il avait encore pour maxime qu'un instituteur ne doit pas chercher à s'enrichir. Le bon état des finances consistait pour lui à pouvoir payer les notes lorsqu'elles étaient présentées. De cette façon, il n'eut jamais de réserve. La mauvaise gestion de son premier associé et le marché ruineux par lequel il y mit fin, Tinfidélité d'agents comptables qu'il employa au commencement de son entreprise, les désastres de 1814 et de 1815, l'obligation qui lui fut imposée de se pourvoir d'un prête-nom en 1816, furent pour lui l'occasion de pertes immenses. Malgré tout cela, il fit donner à ses frais l'instruction primaire à plus de quatre cents enfants pendant treize ans que subsista sa petite école ; il entretint à Sainte- Barbe plus de boursiers qu'il n'y en avait eu dans la plupart des collèges fondés de l'ancien régime; il fournit la subsistance et souvent paya des pensions de retraite aux maîtres et aux domestiques qui avaient vieilli dans le service de sa maison.

Nul homme ne fut plus serviable. Il aida de ses conseils et de ses démarches tous ceux qui eurent besoin de lui.* Sa sollicitude était surtout acquise à ses anciens élèves. 11 les suivait d'un œil attentif apiès leur sortie du collège; leurs succès étaient les siens, et quand il les revoyait, c'était avec la joie d'un père reconnaissant de ce que ses fils ont répondu à son attente.

Les écoliers, devant qui il. avait l'attention de ne jamais se départir de sa gravité, ne pouvaient pas croire qu'il fût susceptible d'abandon. Us se le figuraient armé toujours de cette parole brève, de ces

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regards expressifs qui les frappaient de crainte ou les remplissaient d'exaltation. Dans son intérieur cependant, et partout où cessait l'obligation de la discipline, il était familier, affectueux, aimable. Quelle que fût la condition de ses interlocuteurs, il se mettait avec une aisance sans pareille à leur portée. Sa conversation était charmante, pleine de raison et de vivacité, d'originalité et de grâce, quelquefois avec une pointe d'ironie, le grain de sel bourguignon, qui chez lui n'a jamais exclu la bienveillance.

Il écrivait comme il parlait. Quelques lettres, échappées au naufrage de la vaste correspondance qui occupa une partie de .sa vie, ont été recueillies par son plus jeune fils, M. Eugène de Lanneau*.. On dirait un mélange de l'esprit du seizième siècle et de celui des temps qui précédèrent la Révolution, mélange accommodé d'un style qui n'appartient qu'à l'auteur. Des tours saccadés, des loculions hasardées, des incorrections, nulle recherche; mais du feu, de la couleur, des traits exquis de sentiment, de beaux raisonnements et de fines observations, extrêmement bien exprimées. 11 eut pour premier maître, sous le toit paternel, un secrétaire de Buiïon, qui lui apprit à lire dansla prose cadencée de l'illustre écrivain. Ce maître était toujours à parler de l'harmonie du langage. Il racontait comme quoi M. de BufTon, lorsqu'il avait achevé quelque chose, le lui donnait à lire tout haut,

i. Recueil de lettres de P.. A. Victor de Lanneau, fondateur et chef de l'institution de Sainte-Barbe, précédées d'une notice biographique par M. L. Quicherat, bibliothécaire à la bibliothèque Sainte -Geneviève. — In-8°, Paris, 1831, imprimerie de Duverger; tiré à cent-soixante exemplaires.

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en se tenant à un bout de la grande galerie du château de Monlbard, tandis que le secrétaire était à l'autre bout, et il jugeait ainsi de l'effet musical de son style. Cette école n'aurait point été celle de M. de I^anneau, s'il se fût livré à la composition littéraire. Il était fait pour concevoir et exécuter rapidement. Il était animé du souffle de l'improvisation.

Il a laissé quelques ouvrages, fruits du loisir de sa retraite momentanée, et qui ne sont que des instruments de travail : un cours gradué de grammaire française S plusieurs dictionnaires de poche \ Sa grammaire en valait d'autres qui rapportèrent des millions à leurs auteurs. Elle eut un succès dont il fut presque honteux ; rien ne put le décider à solliciter pour elle l'approbation de l'Université. Le petit dictionnaire de la langue française se r^impnme encore aujourd'hui. Son meilleur titre littéraire est le règlement de Sainte-Barbe, dont nous avons parlé au commen-^ cément de ce volume *.

A.U moment de sa mort, la plupart des feuilles pu-

1 . Grammaire des enfants qui passent de la lecture et de récriture à l'étude du français. In-.I2, 1824, 1825, 1826. ArthusBer* trand. «-^ Grammaire élémeotaire par deEnai>^3 et par réponses, en faveur des commençants. Ia-12, 1834. — Grammaire française par demandes et par réponses, en faveur des premières ckvsses de latin. In-12, 1824. — Cours ou leçons pratiques de grammaire française, smyies de la syntaxe, en faveur du second et du troisième âge. In-12, 1824.

2. Diotionnaire de poch« de )a langue française, rédigé d'après r Académie. Gr. in^32, 1824. Baudouin frères. ^^ Dicliennaire portatif des rimes françaises, }n-3â, 1828> Fix)meDt, — • Dictiom- «ftire de poche latin français, im-^ty 1829, Baudouin.

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