‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 2)Chapitre 65 sur 108 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Révolution de 1830. — Fugitif accueilli à Sainte-Barbe. — Orphelins de juillet. — Sainte-Barbe rétablie dans la propriété de son nom. — Revers et embarras financiers. — L'Association amicale. — La Société du collège. — Âcquisilion de rétablissement par les anciens élèves. — Souscription du Roi. — La Commission de surveillance de la Société. — Création de l'École préparatoire. — Retraite de M. Adolphe de Lanneau.

Lé 28 juillet 1830, pendant que la classe du malin se faisait à Louis-le-Grand, le proviseur, M, Laborie, alla dans toutes les salles interrompre la leçon, et prévenir les élèves externes que les maîtres d'étude du collège allaient les reconduire dans leurs pensionnats respectifs. Il n'y avait rien de bien grave, disait-il ; des malveillants, pour alarmer, faisaient partir des boites (en ce moment la fusillade éclatait à la place Saint- Michel); mais comme la tranquillité n'était pas parfaite, l'administration jugeait à propos de prévenir les inquiétudes que les chefs d'établissement pourraient concevoir.

Les barbistes, rentrés chez eux, trouvèrent affichée une proclamation de leur chef, qui les invitait au travail et leur imposait silence sur des événements qu'ils ne devaient pas chercher à pénétrer. Des décharges réitérées les avertirent qu'un grand combat se livrait à peu de distance. C'était l'attaque de l'Hôtel de Ville. Bientôt ils entendirent siffler au-dessus du collège les

boulets tirés de la place de Grève sur le drapeau tricolore, qui flottait déjà au sommet des tours Notre- Dame. On ne put pas leur cacher plus longtemps qu'il y avait une révolution.

Sainte-Barbe a fourni beaucoup de ceux qui prirent part à ce grand mouvement. Le nom d'un élève externe, qui était sorti depuis peu de la classe de commerce, Scroupsal, figure dans la liste des morts gravée sur la colonne de juillet. Eugène Moutardier fut blessé grièvement sur une barricadé; plus heureux, Godefroi Cavaignac, Thomas, Guinard, passèrent les trois jours sous la mitraille sans être atteints. C'est Guinard qui planta le drapeau tricolore sur le fronton du Louvre. Cadet-Gassicourt, Bernard de Rennes, Bert, Adolphe de Lanneau, Ganneron fournirent de beaux traits de courage civil. Ganneron, siégeant au tribunal de commerce, donna le signal de la résistance au coup d'État par un jugement dont le souvenir est devenu impérissable. M. de Lanneau, s'échappant à l'appel de ses concitoyens pour aller prendre possession de la mairie du XIP arrondissement, signa, pendant toute la journée du 28 et du 29, les ordres en vertu desquels la population du faubourg Saint-Marceau et la garde nationale agirent de concert pour la défense des lois.

Dans la soirée du 29, Sainte-Barbe reçut un hôte qu'elle n'attendait pas. Le curé de Saint-Etienne du Mont, M. Olivier, qui mourut évéque d'Évreux, vint frapper à la porte, déguisé et chargé d'un paquet qui contenait les objets les plus précieux de son église. Il n'avait jamais montré que de la froideur à l'égard de la maison. Assistant au service funèbre de M. de Lanneau pèréy il affligea la fanûUe par son attitude. Quels

reproches n'eût-il pas à se faire, lorsque^ au bout de quatre mois, il se vit obligé d'aborder le fils en suppliant? Celui-ci le remercia de la préférence qu'il avait donnée à Sainte-Barbe , et Tassura qu'il était dans un lieu tout plein de la religion que les anciens professaient pour l'hospitalité. Il le tint caché pendant plusieurs jours dans une petite chambre sous les toits.

Le pauvre abbé, qui était très-remuant de sa nature, souffrît horriblement de sa réclusion* H en serait mort, disait-il, si son hôte ne s'était pas prêté à le conduire de nuit eu promenade sur les boulevards extérieurs. Après que le calme fut rétabli, il n'osa dire sa première grand'messe que sous la protection de M. de Lanneau, siégeant au banc d œuvre avec son écharpe municipale.

Le 13 février 1831 , jour du saccagement de l'arche^ véché, il revint non moins alarmé que la première fois, et trouva encore le même accueil.

L'abbé Olivier témoigna sa reconnaissance lors du service anniversaire du défunt Directeur, qu'il célébra lui-même avec toutes les marques de Taflection et de l'émotion.

Les collèges furent rouverts dès le 2 août 1 830 pour l'achèvement des compositions de fin d'année. Saintefiarbe remporta le prix d'honneur de rhétorique au concours général*. A toutes les distributions de prix de cette année, on sentit le frémissement de la jeunesse exaltée par les derniers événements, et qui s'attendait* à être bientôt appelée sur les champs de bataille. La

i. Élève Oddoul.

suppression des cloches, qui furent remplacées de nou- ^'^^

veau par le tambour, renseignement de Texercice des '^®'

armes introduit dans le premier moment pour les élè- ^"^

ves des hautes classes, la nouvelle des révolutions de '™"

Belgique, de Pologne, d'Italie, entretinrent pendant *P^^

plus d'un an cette fièvre, qne finit par dissiper la con- ^^

tinuation de la paix. ^pr

C'est ici le lieu de mentionner un acte de la recon- ^le

naissance publique, pour l'accomplissement duquel ''^^

on choisit plusieurs institutions, du nombre desquelles ;<fed(

fut Sainte-Barbe. Nous voulons parler de l'éducation ^^jés

donnée aux orphelins de juillet. Ces pauvres enfants ^500^

furent, dans le premier moment, l'objet d'un intérêt «se

universel. On recueillit des souscriptions à lein» profit ; arlia

là ville de Paris se chargea de les faire élever. Malheu- finj

reusement la bonne intention fut gâtée par le peu de i\

discernement avec lequel on procéda. Sans tenir ^\^

compte des antécédents , sans consulter les disposi- ians

tions ni l'aptitude, on mit en pension pour étudier, fooi

comme s'ils avaient été préparés à cela dès l'enfance, sen

des garçons de douze et quatorze ans, qui jusque là (

n'avaient fait que vagabonder dans les rues. Malgré la le

peine que les maîtres se donnèrent après eux, c'est %

tout au plus s'ils parvinrent à apprendre l'orthographe. ik

Ils perdirent au collège le temps qu'il aurait fallu em- s(

ployer à leur mettre dans la main un métier, de sorte p

qu'à l'âge où il était trop tard pour qu'ils devinssent i

des ouvriers, ils se trouvèrent sans moyens d'existence. 1 Telle est du moins la triste histoire des cinq qui furent mis à Sainte-Barbe.

Cependant M. Gannerou, appelé au Conseil général du département, avait ouvert les yeux de M. Odilon

DE SAINTE-BARBE. 2£l

Barrot, alors préfet delà Seine, sur rintriguecoiisoni* mée en 1821 au détriment de MM. de Lanneau. 11 lui avait démontré que la Ville, propriétaire du collège de la rue des Postes, ne pouvait pas profiter plus longtemps d'une usurpation de nom contraire à tous les principes de Téquité et du droit. Le préfet savait déjà une partie de l'affaire et par le bruit qu'elle avait fait dans le public, et par Tindignation qu'il se rappelait avoir vu témoigner à M. Labbey de Pompières, grandpère de sa femme, Tun des députés qui s'étaient employés dans le temps pour Sainte-Barbe. D'ailleurs le gouvernement venait de prendre vis-à-vis de la jeunesse l'engagement de rompre avec les habitudes de partialité. M. le duc de Broglie, ministre de l'Instruction publique, avait dit aux lauréats du concours général : (c Les maîtres habiles qui président à vos travaux et qui dirigent vos jeunes esprits, trouveront désormais dans nos lois et dans le respect de l'administration pour ses devoirs une garantie mieux assurée de leurs services. »

Un mémoire tendant à ce que la maison de la rue de Reims rentrât dans la propriété exclusive de son nom, fut soumis par le préfet lui-même au Conseil général, faisant fonctions de Conseil municipal. Le Conseil adopta à l'unanimité les conclusions de ce mémoire par un arrêté en date du 1 Tseptembre 1 830. Le Conseil royal de l'Instruction publique put, à son tour, statuer dans le même sens, sans avoir à se déjuger; car si autrefois il avait érigé en collège l'institution de M. Nicolle, il ne lui avait pas donné le nom de Sainte- Barbe. Dans sa séance du 6 octobre, il assura également la propriété exclusive de ce nom à rinslilution de M. de

22i HISTOIRE

Lanneau^ Quant au collège delà rue des Postes, il fut appelé le Collège Rollin par un acte de justice qu*on peut regarder comme le digne pendant de Tautre, car ce fut consacrer la mémoire du Saint de C Université^ que de l'associer à l'existence d'un de nos meilleurs établissements d'instruction. Sainte-Barbe se félicite d'avoir fourni pour des rivaux qu'elle estime la pensée d'un si respectable patronage. C'est M. Delabarre, chef de sa comptabilité et l'un de ses plus dévoués fonctionnaires, qui trouva le nom de Rollin. On le fit parvenir par l'Hôtel de Ville au ministère de l'Instruction publique.

Les anciens barbistes, afin de témoigner leur reconnaissance à M* Odilon Barrot, le prièrent d'agréer le titre de citoyen dans la petite patrie à laquelle il venait de restituer son nom. C'est le premier acte de naturalisation qu'ils aient décerné ; et depuis, ils n'ont renouvelé la même faveur que deux fois, pour récompenser, après plus de vingt ans de service, le dévouement des deux directeurs des études, qui aujourd'hui consacrent leurs veilles à la prospérité et à la gloire de la maison.

Le 12 octobre 1830, un banquet fut offert au préfet pour célébrer son accession au sein de la famille barbiste. Voici sa réponse au toast qui lui fut adressé à la fin du repas :

« Mes amis, c'est trop apprécier un acte si simple et si nécessaire. La maison de Sainte-Barbe^ qui a prO" duit tant d'exemples de talent^ de vertu, de patriotisme, devait, comme la France, avoir ses vicissitudes.

i . Décision signifiée par le ministre de l'Instruction publique, le 14 octobre 1830.

C'est une des gloires de Sainte-Barbe d'avoir soulTerl, combattu, triompbé avec elle, et il était juste qu'elle redevînt libre quand la France a été affranchie. J'ai été heureux de me trouver appelé à lui rendre cette justice, et je vous assure que j'ai eu bien besoin de me convaincre que c'était un acte de justice, pour me persuader que je ne cédais pas dans cette circonstance à d'anciens souvenirs et à des affections de famille. »

Quelqu'un manquait à cette fête. C'est le fondateur dont l'œuvre venait d'être réhabilitée. Tout le monde le sentit et le dit ; personne ne l'exprima mieux que son fils*. Quelques mois ajoutés à son existence lui auraient apporté cette immense consolation. Empressons-nous d'ajouter que si la joie du triomphe lui fut refusée, il ne connut pas non plus une grande amertume qui en fut Taccompagnement.

Son administration désintéressée, souvent mal servie et trop peu prévoyante, celle de son fils également étrangère à l'esprit d'entreprise , l'obligation où tous les deux s'étaient trouvés de faire si longtemps la guerre à leurs frais, tout cela avait rendu redoutable pour l'établissement le contre-coup des commotions extérieures. La révolution de juillet fit apparaître le mal dans toute son étendue. Sainte- Barbe fut mise à deux doigts de sa perte, à la fois par la crise financière qui suivit, et par le revirement qui s'opéra dans les esprits le lendemain même de la victoire. Les deux grands partis qui venaient de diviser la nation ces-

n Fêtes annuelles des anciens élèves de Sainte-Barbe, t. II, p. 9.

sèrent d'exister. A la place il s'en forma une infinité d'autres, en dehors desquels resta la masse, devenue tout d'un coup indiflerente. On ne se soucia plus des luttes ni des services passés; l'opposition de quinze ans fut oubliée ou^ mise au rang des souvenirs importuns, et notre Collège cessa d'être un lieu où l'on se fit gloire par opinion de placer ses enfants.

Joignez à cela une recherche de bien-être qui devint aussitôt la préoccupation du jour, et que les familles exigèrent des maisons d'éducation, de sorte que la vogue fut pour celles où il y avait cuisine succulente, salles d'étude bien chauffées, dortoirs frottés, et le reste. Or, la pauvre Sainte-Barbe n'avait rien de tout cela à offrir. Son défunt directeur avait toujours affecté à l'égard de ces choses un superbe dédain. Elle, se montrait aux visiteurs avec un air d'austérité qui les faisait fuir.

Pour ces diverses raisons, elle fut délaissée incontinent. Les rentrées de 1830 et 1831 furent telles, que le nombre des élèves pensionnaires tomba à cent-cinquante.

M. de Lanneau, désespéré, fit part de sa douleur à un ancien camarade que la reconnaissance avait attaché par le lien de la plus étroite amitié à sa faoïille et , à Sainte-Barbe. C'était M. Bellaigue, nommé député de l'Yonne aux élections de 1830.

Esprit ferme, d'une sagesse accommodée de beaucoup de philosophie, et amoureux de Tordre dans tous ses détails, M. Bellaigue aurait été l'associé de M. de Lanneau père, en 1 81 4, si son goût l'avait porté à l'éducation de la jeunesse. Il était fait pour administrer. Etant sur les bancs de la rhétorique, il rendit au Coi-

lëgè de petite services de comptabilité. Lorsqu'il fut instruit de sa détresse, il exprima la résolution de le sauver. Ses journées étant consacrées tout entières à ses devoirs politiques, il prit sur son sommeil pour l'accomplissement du nouveau mandat que sa conscience lui imposait. Installé dès sis heures du matin dans les bureaux de Sainte- Barbe, il dressa le bilan de la situation.

Les créanciers étaient nombreux et pressants. Comment les satisfaire? On était dans un moment de pénurie; Targent ne se montrait nulle part. M. Bellaigue eut le bon sens de compter comme une ressource Taffection des anciens barbistes pour la maison. 11 lui parut possible de former avec les plus dévoués d'entre eux une société en commandite^ dont l'intérêt serait de sauver Sainte-Barbe en venant au secours de soq digne chef. L'empressement avec lequel fut accueilli son projet prouva qu'il avait calculé juste. Les actionnaires furent fournis par V Association amicale des anciens élèves de Sainte-Barbe^ association qui s'était formée aux banquets de la Sainte-Barbe, et qu'il est temps de faire connaître.

Nous avons raconlé l'origine de la fête célébrée hors du Collège, le 4 décembre de chaque année*. Protestation politique contre l'arbitraire, puis hommage public de reconnaissance envers un maître vénéré, en dernier lieu témoignage et lien de la fraternité barbiste, le banquet eut lieu depuis 1816, avec la plus grande régularité, et toujours en observant le même cérémonial. Une allocution du président pré-

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