Moniteur du 26 avril i
• Malgré l'agitation du dehors, le travail se soutenait parmi les élèves, lorsqu'une douloureuse interruption fut causée par les journées de juin. Sainte-Barbe se trouva bloquée au milieu de l'insurrection. Tout au tour d'elle s'élevèrent de formidables barricades, particulièrement au bout de la rue des Sept- Voies et dans la rue Saint-Jacques, à la rencontre de la rue des Grès. Les insurgés eurent des postes dans les boutiques du vieux collège de Reims, dans les bâtiments inachevés de la bibliothèque Sainte-Geneviève et dans le Panthéon, qui fut comme leur place d'armes. Des balles tombaient dans la cour du Collège, d'autres pénétraient par les fenêtres aux étages supérieurs du bâtiment d'entrée. Les écoliers écoutèrent, sérieux et recueillis, le bruit de la fusillade et du canon. Il n'y eut d'effroi que dans l'une des salles d'étude. Elle fpt causée par la vue d'une colonne de flammes, qui s'éleva dans la rue des Grès. C'était le feu d'un'liquide incendiaire qui avait été répandu pour brûler une porte de derrière de l'École de droit. On cherchait à s'introduire dans cet édifice, mais en vain, car déjà la garde mobile et la garde nationale débouchaient à travers les décombres des maisons abattues pour le percement de la nouvelle rue Soufflot. Bientôt le Panthéon fut enlevé au pas de course.
M. Guérard, avec d'autres fonctionnaires de la maison, était sous les armes dans les rangs de la garde nationale. Il est reconnu, rue Soufïlot, par un prisonnier que des gardes mobiles emmenaient pour le fusiller. C'était un nommé Raguinard, ouvrier ciseleur, homme violent qui, lors des dernières élections de la garde nationale, s'était constitué dans les clubs l'ad-
versaire acharné de Sainte-Barbe et de tous ceux qu'il appelait haineusement les professeurs. Raguinard s'élance vers M. Guérard, s'attache à lui, l'invoque, lesupplie de lui sauver la vie. M. Guérard intercède effectivement; il s'emploiede tout son pouvoir pour que le malheureux soit conduit.au quartier général du Luxembourg. Ses efforts sont inutiles; Raguinard, arraché de ses mains, est exécuté à quelques pas de là. En le fouillant, on trouva dans sa poche une espèce de proclamation, où il était écrit que les premiers à expédier, après la victoire, seraient Guérard, Hébert et Duranton fils : M. Guérard, préfet des études de Sainte-Barbe; M. Hébert, alors directeur des études à l'École normale , et M. Duranton, professeur à rÉcole de droit. Raguinard laissait une pauvre vieille mère dans Tindigence. M. Guérard a pris soin d'elle.
Au plus fort du combat engagé devant le Collège, des cris^ dès coups de crosse de fusil se firent entendre à la petite entrée sur la rue de Reims. Des insut^s cherchaient à enfoncer la porte, voulant traverser la maison pour porter secours à leurs amis. M. Labrou^e sortit pour apaiser ces furieux. Il les harangua, monté sur une pierre.
« Que venez-vous faire ici, leur dit-il? Non pas tuer des enfants, je suppose, ni achever plusieurs de vos blessés que je soigne dans mon infirmerie (l'un d'eux mourut à Sainte^Barbe). Vous demandez le passage pour aller vous battre; mais la sortie est étroite; vous n'avancerez que Fun après l'autre sous une grêle de balles, à laquelle personne de vous n*échappera. Croyez-moi, ce que vous avez de mieux à faire «st de
DE SAINTE-BARBE. î«5
rentrer chez vous. » Puis interpellant des gens de connaissance qu'il ^aperçut dans la foule, les uns, ouvriers qui travaillaient pour Sainte-fiarbe, les auti^es, indigents qui avaient ressenti ses bienfaits, il ies exhorta à donner TeKemple de la retraite. La dispersion commença à se mettre dans le rassemblement, qui, au bout de quelques minutes, s'était complètement écoule*
Le Panthéon et ses abords ayant été occupés militairement, des soldats couchèrent dans les vestibules du collège. Toute cette force armée demeura comme oubliée, tant que la tranquillité n'eut pas été rétablie dans la ville. Aucune subsistance n'arrivait; plus de deux mille hommes étaient là, souffrant de la faim. Sainte-Barbe partagea avec eux ses provisions. Pendant trois jours,' ils vinrent au réfectoire cent par cent. On leur donna la soupe, le pain et le vin. Le cellier n'aurait pas suffi, si les élèves ne s'étaient mis à l'eau de leur propre mouvement. Les plus grands d'entre ceux-ci s'acquittèrent du service , qui se fit avec nn ordre parfait. Au commandement de M. Guérard, les mobiles, si indisciplinés ailleurs, rivalisaient de docilité et de bonne tenue avec les vieux soldats d'Afrique, leurs compagnons dans cette campagne.
Tandis que le Collée était témoin de ces étranges scènes, ses vieux enfants accomplissaient dignement leur devoir sur tous les points où était le dangar. Lés mêmes qui, en juillet 1830, avaient combattu poar les lots contre un gouvernement parjure, les défendaient encore cette fois contre une multitude égai^ée. Les promotions ultérieures avaient considéralilement grossi ieur nombre. De glorieuses victimes tombèrent :
Masson, chef de bataillon de la 11* légion; Mermilliod, artilleur de la garde nationale; Dupont-Delporte, capitaine au 7* de ligne. M. Alexandre Bixio, représentant du peuple, fut traversé d'une balle, tandis qu'il portait des paroles de paix sur les barricades de la rue Saint-Jacques. Sa noble femme, conduite par le jeune barbiste Lîsle, alla chercher sous le JTeu son corps, qu elle rapporta presque inanimé. Tout autre eût succombé à une pareille blessure : l'énergique nature de M. Bixio le sauva. Au bout de six semaines, il était sur piedj il présidait la distribution des prix du Collège.
Sainte- Barbe qe reverra jamais une solennité pareille à celle du 11 août 1848. Douze des anciens élèves, portant à leur boutonnière la cocarde de représentant du peuple , vinrent honorer de leur présence le couronnement des jeunes lauréats de Tannée. On voyait dans le nombre plusieurs ministres futurs de la République ; on y voyait le chef du pouvoir exécutif, le vertueux général Cavaignac, vers lequel se dirigeaient en ce moment les bénédictions de la France entière. Il avait habitué depuis longtemps le Collège à être fier de lui. Ses succès dans les classes, surtout dans celles de mathématiques, furent le prélude de ses beaux faits d'armes en Algérie.
Cavaignac entra, prêtant l'appui de son bras au camarade convalescent qui avait été choisi pour être le premier dans cette fête de famille. L'émotion était à son comble ; mais l'élan des cœurs était contenu par la tristesse empreinte sur tous les visages. M. Bixio voulut parler debout ; il prononça de nobles et mélancoliques paroles. Cavaignac lui épargna la fatigue
de donner aux jeunes gens les couronnes et l'accolade. Les succès obtenus au dehors étaient dignes d'une si majestueuse assistance. Le Collège avait recueilli onze prix au concours général, et cent et un au Lycée.
Tous les journaux de 1 848 ont célébré la valeur du garde mobile Hyacinthe Martin, qui, sous une grêle de balles, alla prendre le drapeau rouge qui ralliait tous les efforts de l'insurrection dans la rue de Ménilmontant. Cavaignac, à qui il fut amené, lui attacha de sa main la croix d'honneur sur la poitrine, en lui disant : « Tu l'as bien gagnée ! » Martin était un enfant des rués ; il savait à peine lire. Le général le mit à Sainte-Barbe, dans l'espoir de le faire entrer plus tard à Saint-Cyr. Ce fut la répétition de l'épreuve tentée^avec les orphelins de 1830. Pour être devenu un beau jeune homme décoré, Martin n*en fut pas plus propre à contracter l'habitude du travail. Il avait passé l'âge où l'on apprend ; les plus simples éléments des sciences ne purent pas se loger dans sa tête. Mortifié de faire si triste figure au Collège, tandis que dehors il recevait des ovations partout où il se montrait, il renonça aux études après six mois d'essai.
Les événements qui suivirent, pas plus que ceux de juin^ et de février , n'affectèrent d'une manière sensible la conduite ni l'esprit de la jeunesse. A Sainte- Barbe du moihs cela fut ainsi. Si l'on remarqua chez les rhétoricîens du temps de la République des distractions qui n'eurent pas toujours les muses pour objet, il ne se produisit aucun trouble, aucun désordre regrettable. Le travail fut excellent, l'émulation surexcitée par l'accroisement continuel du nombre des élèves, et par les succès de la maison dans toutes les
luttes où elle envoyait des combattante £a 4 850 elfe remporta au concours général les trois prîJL d'honneur, de mathématiques, de philosophie et de ]4ietorique.
Ce fut un succès sans pareil, dont le G>nseîl d'administration a voulu que le souvenir fût conservé par on monument. Un tableau, exposé dans le parloir de Sainte-Barbe, représente les trois lauréats de 4850, Guery en uniforme de l'École polytechnique, Befin avec les palmes de normalien sur son habit , Laohelier avec Tuniforme de Sainte-Barbe.
La distribution intérieure où fut proclamé ce magnifique résultat eut pour président M. Devinc^^ président du tril^unal de commerce, et pour assistants un grand nombre d'Orientaux, sujets delà Sublime-Porte, que le Collège compte parmi ses nourrissons ; car de même que MM. de Lanneau avaient morigène des Grecs , M. Labrouste a morigéné des Turcs , et un uléma ainsi qu'un diplomate ottoman sont sortis de ses mains. Artin-Dadian, le diplomate S l'un des bons barlnstes qu'il y ait, est le premier de sa nation qui emporta de Paris le diplôme de bachelier. Le feu sultan Âbd-ul-Medjid trouva c^la si honorable qu'il voulut avcâr une répétition de l'examen , laquelle eut lieu en sa présence et à sa très-grande satisfaction, car aussitôt après il envoya à M. Labrouste la décorer tionen diamants du Nichan Iftihar. Le firman, conçu dans les termes les plus gracîeu]!^ pour Sainte-Barbe et pour son directeur, est daté de Stamboul la Bien-
i . Il est aujourdTiuî premier secrétaire de Fambassade ottomane à Paris.
gardée, fin du noble mois dç Zilhidjë, an 1262 de rbëgy^e^
Cette décoration noos amène à parler de celle de la Légion d'honneur, que M. Labrouste reçut au nom du président de la République, à la distribution des prix de 1849. Ce fut une surprise. M. Lacrosse, alors ministre des Travaux publics, invité à présider la cérémonie, avait pris ses mesures de concert avec son collègue de l'Instruction publique. Jamais péroraison ne fit plus d'effet que l'acte qui termina le discours du ministre. Lorsqu'on vit celui-ci attacher la croix sur la poitrine . de son vieux camarade, des cris de transport éclatèrent dans toute l'assemblée. Ils furent redoublés par les paroles que prononça le Directeur .'« Mes enfants, dit-il, je suis trop ému pour exprimer ma vive et profonde reconnaissance de l'honneur qui est fait en ma personne à cette maison. Ce n'est point une fausse modestie ; mais vous savez, comme moi, que ce n'est pas à moi seul que ce ruban est donné, et que, si je le partageais entre tous ceux qui l'ont mérité devant moi, autour de moi, à côté de moi, il en resterait à peine un fil à ma boutonnière. » Le président de la République', devenu empereur, a exaucé le vœu de M. Labrouste en accordant la même distinction à ses deux collaborateurs, MM. Guérard et Blanchet*; et il a exaucé le vœu de l'Université et du public en élevant M. Labrouste lui-même au grade d'officier*.
La même année 1849, le choléra fit sa seconde apparition à Paris. Au commencement du mois de juin,
i Bu 1 au 20 décembre i 846.
â. Décrets du 13 août 18o3 et du 13 août 1857.