août
3. Papiers trouvés sur l'abbé Baduel, Archives de la police; Procès fameux, avant et depuis la Révolution, t. XYIII,
dol, homme dépensier et de mœurs dissolues, excommandant de la garde nationale de Saint-Flour.
Ce misérable, témoin des terreurs de son parent, résolut de s'en servir pour l'attirer dans un guetapens et l'assassiner. Son unique mobile fut la convoitise d'une montre et de quelques l^uis d'or qu'il avait aperçus dans la poche de la victime. Il attira Baduel chez lui, et se fit son intermédiaire officieux pour ob- * tenir le passe-port en question. Quoique Roland et Pétion eussent appuyé la demande de cette pièce, Bardol se dispensa de l'aller chercher à la Commune. Il revint disant qu'elle lui avait été refusée, qu'il fallait y renoncer et néanmoins partir. 11 exposerait sa tête pour sauver celle du proscrit ; il serait son guide jusqu'à Rouen.
x\yant fait semblant de retenir deux places à la diligence, il persuada à Baduel qu'au lieu de monter en voiture à Paris, il valait mieux prendre les devants et aller attendre hors de la ville. Par cette ruse il entraîna le malheureux homme dans les Champs-Elysées vers quatre- heures du matin, le 14 septembre 1792, et là sur l'un des fossés qui bordaient le Cours-la- Reine, il l'assomma d'une pince qu'il tenait cachée sous son. habit. Jl frappa à plusieurs reprisés, et avec t«nt de violence que la tête fût rendue absolument oiéconnaissable. Après avoir fait son butin, il jeta sur la voie publique l'instrument de son crime, et alla se cacher dans un mauvais lieu^
1. Michelet, Histoire de la révolution, t. IV, p. .^25; Gazette des tribunaux et mémorial des corps ad mi&istratifs municipaux, t. VI, p. 7 et suivantes.
Un ouvrier se rendant à son ouvrage trouva, deux Ijeures après, le cadavre encore chaud. Les deux jambes étaient liées d'une corde, comme si l'assassin avait eu r intention de le traîner à la rivière. Il avait conservé tout son habillement, qui était celui d'un homme aisé à la mode du jour. Le commissaire de police du quartier, appelé sur les lieux, retira de l'une des poches un exemplairje imprimé de la loi contre les prêtres et le brouillon des lettres que Baduel avait écrites à Roland et à Manuel* On apprit par là qui il était.
Bardol, en laissant ces pièces accusatrices, avait espéré sans doute qu'on ne ferait pas de recherches à l'occasion d'un prêtre assassiné. Il fut déçu dans son .calcul. Malgré les angoisses du jour, le pays n'ayant pas encore de gouvernement, le conseil général de la Commune continuant ù répandre l'épouvante par l'organe de Marat, les nouvelles arrivant à la fois de la première démonstration des Vendéens et de la perte des frontières jusqu'à Chàlons, il y eut dans Paris un moment de pitié pour une victime dont le nom rappelait des souvenirs honorables. Peu de personnes connaissaient Pabbé Baduel; tout le monde avait entendu parler du supérieur de Sainte-Barbe, et la réprobation fut d'autant plus marquée que le public n'était pas sans remords à l'égard des horreurs qu'il avait laissé commettre les jours précédents. Une loi rendue le 1 1 septembre, pour réprimer les attentats sur ^les personnes, fut invoquée contre le crime, aussitôt qu'il eut été constaté. On n'eiit pas de peine à établir la culpabilité de Bardol. Toutes les pièces à conviction furent trouvées dans son appartement. Fouquier-Iin-
\ille requit contre lui la peine de mort. Il fut condamné le 12 octobre*.
L'opinion du public et des juges, opinion peu vraisemblable, était qu'il avait eu des complices. Après la condamnation, le président du tribunal Padjura en ces termes de les déclarer :
« Homme désormais effacé par la loi du nombre des vivants, chez un peuple libre dont la loyauté fut toujours le partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs de T hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les droits de l'amitié : écoute sans pâlir la peine de ton crime. Tu as su montrer de la fermeté dans l'instruction, du courage dans tes défenses; veux-tu mériter les regrets de tes pairs qui t'gnt jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la compassion dans l'âme de tes juges? Rends, avant de mourir, un service à la patrie : fais-lui connaître tes complices. En empor-
i . Jugement rendu par la section du tribunal criminel établi au Palais à Paris par les loix des 17 août et H septembre derniers, Tan premier de la République, qui, sur la déclaration du jure du jugement portant 4° qu'il est constant qu'il a été commis nn bomicide prémédité suivi de vol en la personne d'A. Baduel, cidevant supérieur de la maison de Sainte-Barbe, dans la nuit du 13 au 14 septembre, depuis environ onzebeures du soir jusqu'à quatre heures du malin, aux Champs-Elysées ; 2° que P. Bardol est convaincu d'être l'auteur ou le complice de cet assassinat suivi de vol ; 3* qu'il Ta fait méchamment et hors le cas légitime : condamne Pierre Bardol àla peine de mort, conformément aux ai'ticles 11 et 14 delà 1^* section du titre 10* de la 2* partie du code pénal, icelui préalablement conduit au lieu de l'exécution revêtu d'une chemise rouge^ en exécution de l'art. 4 du titre premier de la première partie du code pénal. In-4 de 12 pages, Patris, imprimeur du tribunal.
tant leurs noms au tombeau , tu laisserais à ton pays des monstres qu'il doit vomir; en lui faisant une dénonciation salutaire, lu marqueras ta mort par un acte de patriotisme ; ton âme elle-même, dégagée d'un poids qui doit l'accabler, se relèvera à sa véritable hauteur*. »
Bardol répondit qu'il élait innocent. Il fut exécuté le surlendemain, lorsque la guillotine n'avait encore abattu que des têtes de criminels.
Telle fut la fin tragique de l'abbé Antoine Baduel. 11 venait d'atteindre sa cinquante-quatriènie année, étant né le 12 août 1739. Plus heureux que lui, ses contemporains ou collaborateurs à Sainte-Barbe qui avaient refusé le serment (ceux du moins que nous connaissons) arrivèrent sains et saufs sur la terre étrangère. Joseph Planche, qui s'était soumis à la constitulion, fut dispensé de fuir. Bientôt il abjura la profession ecclésiastique, et put ainsi maintenir la petite Communauté de Gentilly jusqu'en 1794. Emprisonné dans les derniers jours de la Terreur pour avoir fait passer de l'argent à des amis émigrés, il dut son salut au 9 ihermidor. Dans le parti de la réaction, où l'avaient jeté les circonstances, il retrouva bon nombre de ses anciens condisciples, les uns honteux d'avoir (Jonné dans les excès des années précédentes, les autres n'ayant jamais cessé d'être fidèles aux principes de leur éducation. Ces derniers s'étaient réfugiés dans le journalisme. Ils V formèrent, avec les frères Bertin et d'autres connaissances du Plessis, le noyau d'opposition monarchique d'où sortit la rédaction du Journal des Dé-
i. Gazette des tribunaux. Voy, ci-dessus, p. 406, n<> \.
bats. On retrouvera ces messieurs dans la suite de la présente histoire .
Quant aux élèves des promotions dispersées en 91 , ils allèrent où alla toute la jeunesse de leur temps, sur les champs de bataille.