‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 3)Chapitre 19 sur 145 · Duhoixlay, Historia Univ. Paris. , t. VI, p · texte numérisé non relu

Duhoixlay, Historia Univ. Paris. , t. VI, p

2. Theodori Marcilii Orationes IF de laudibus Jcademiae Parisiensis; item alix V de lingua latina. Iii-12, Paris, Denis Dupré,

Marcile, professeur célèbre, qui entra pour régenter en rhétorique à Sainte-Barbe en même temps que Dinet y entra comme principal ; mais Marcile est Téditeur responsable plutôt que Fauteur. La plus grande part du travail appartient à ses élèves ; la sienne est d'avoir fourni la matière et corrigé les fautes de style. Il s'est chargé aussi d'exprimer les sentiments du collège à l'égard du noble principal : de là cette petite pièce de vers qui tient lieu de préface.

Pieri, soUicitae mel vitœ, hilaratîo mentis,

Te sine contingant otia nuUa mihi !

Non facis ad rupicum squarrosa incondita rostra,

Nec tibi felices Plutus et Ambitio Ne fuerint, dum sis melli Jove principe natis,

Qui positi in terris mente per astra meant.

Quos inter, dinete, tui nitet aura decoris,

Lucifer ut roseo provocat ore diem ; Nam neque Pierii saltus est notior umbra

Illis, quorum hederae circumiere caput, Quam tibi, cui scopulos primaevo a flore juventœ

Scaiidere in Aonios maxima cura fuit.

Nec Pylii senis ore fluens tam sermo tenere

Argivi potuit pectora concilii, Quam tua de cœli studiis oratio mentes

Adlicil, ut properent carpere in astra viam ; Nec facile in silices aut sentibus aspera rura

Aut sterilem, populo praetereunte, viam Te jaciente cadunt divini semina verbi,

Unde gravis nunquam surgere spica velit ; Crédita sed sulco et nunquam mendacibus arvis,

Centenis dominum fructibus exhilarant.

Sic tua, dum Christi theatrum vox personat, ima

Hune tibi nos plausum mittimus e cavea.

Les harangues des élèves répondent à divers points

de vue sous lesquels il s'agissait de développer successivement un même thème oratoire. C'était comme une joute, où les rôles étaient distribués de telle sorte que chacun des concurrents parût surpasser celui auquel il succédait dans la carrière.

Le sujet proposé en 1 585 fut la question de savoir quelle est la meilleure latinité à l'usage des modernes.

Un premier orateur se présente comme le champion de l'archaïsme. Avec tout le respect qu'il porte à Cicéron, il pense que le littérateur ne doit pas se borner à l'imitation de ce grand maître. Plante et les fragments de ces tragiques, dont Cicéron lui-même faisait tant de cas, sont une mine précieuse d'expressions et de tournures dont on aurait mauvaise grâce à se refuser d'enrichir le discours.

Un autre succède, et dit qu'il est impossible de tout exprimer, si l'on se borne à la langue de Cicéron et des auteurs qui l'ont précédé. Parce que c'est là la source la plus pure, faut-il s'abstenir de puiser ailleurs pour les besoins auxquels cette source nfe se prête pas? O plaisante superstition des cicéroniens! L'orateur, continuant sur ce ton, tourne en risée les excès auxquels conduit un respect exagéré pour le prince de l'éloquence latine. Au nom du bon sens, il revendique pour Sénèque, pour Tacite, pour Suétone, pour Columelle, même pour Apulée et pour Sidoine Apollinaire, même pour les grammairiens et les jurisconsultes, la place qu'ils doivent occuper dans la mémoire des lettrés. Il faut que les modernes, qui ont à exprimer des idées de tant de sortes, usent d'une latinité éclectique.

Puisqu'on en est aux réhabilitations, pourquoi ne réhabiliterait- on point le latin scolastique? Telle est

la thèse qu'entreprend le troisième orateur. Le ridicule qui poursuit la langue savante du moyen âge ne le déconcerte pas. Elle n'a pas le succès ; taais est-ce le succès qui fait le mérite? Elle est flétrie du nom de bar. barie ; mais Irouvera-t-on mauvais un plaidoyer en faveur de la barbarie dans ime maison qui abrite sa gloire sous la protection de Barbara ? On a beau dire et beau rire, saint Thomas, Duns Scot, Accurse, Bartholde sont devenus et restent des grands hommes par l'usage qu'ils ont fait du latin scolastique. Qu'on trouve une langue plus précise, plus claire, mieux appropriée à la philosophie. Que de choses dites en un mot par saint Thomas, que Cicéron n'aurait pas pu exprimer sans une longue périphrase ! Les cicéroniens du jour ont immolé le fond à la forme ; ils ne rendent que des sons vides de pensée.

Le quatrième discours est la réfutation des trois précédents. L'argument contre l'apologiste de la barbarie est un argument ad hominem. Ce langage, qu'on prétend si'propre à exprimer ce qu'on veut dire, il a fallu un style tout cicéronien pour en faire tolérer réloge. Quant à l'archaïsme, à quoi sert-il, sinon à faire parade d'érudition ? Il fournit, à la place des expressions naturelles, des expressions étranges, qui ont toutes leur équivalent dans la langue cicéronienne. Le néologisme des écrivains du temps de l'empire n'offre pas plus d'avantage. C'est l'altération du vrai latin par les mauvaises habitudes des provinciaux. Les modèles pour écrire une langue morte sont les auteurs qui l'ont maniée pendant qu'elle était à sa perfection. Le latin à son état de perfection est celui qu'ont écrit Térence, César et Cicéron ; c'est avec ces auteurs que les mo-

dénies doivent se former^ c'est sur leurs écrits que doit pâlir la jeunesse.

Une dernière harangue complète la doctrine énoncée dans la quatrième. Là on établit en faveur des sciences l'exception indispensable de se servir des termes scientifiques; mais en même temps Ion soutient avec une nouvelle insistance que le vocabulaire de Cicéron, de Térence, de César, et avant tout celui de Cicéron suffit au prosateur, quel que soit le genre qu'il ait à traiter. Emprunter une expression à un autre auteur n'a d'excuse que dans le cas très-rare où il serait démontré que ce vocabulaire est insuffisant, et à la condition d'accommoder au génie cicéronien l'emprunt que Ton fait. Il n'y a de maître en latinité que le grand TuUius. La lecture des autres écrivains doit être pour s'instruire de ce qu'ils ont dit, et non de la manière dont ils ont dit.

On sait maintenant le fond de l'enseignement donné par Théodore Marcile aux rhétoriciens de Sainte- Barbe : user de Cicéron comme nourriture, et des autres écrivains comme simple lecture. C'est la doctrine qu'avaient professée les excellents maîtres, contemporains des Gouvéa; mais ceux-ci s'étaient bien gardés de provoquer l'appétit des lectures avant que le goût de leurs élèves eût été formé. Us avaient surtout écarté d'eux les auteurs de la décadence, sachant quel dangereux prestige le brillant de ces auteurs exercerait sur de jeunes esprits. Mais avec le temps on perdit cette discrétion. L'imprimerie, par une production incessante, surexcita la curiosité au préjudice du jugement. Les régents, saturés de lectures, mirent dans leurs explications un pêle-mêle de tous les écrivains, et les

élèves touchèrent à tous les livres à la fois. On avait beau leur prêcher après cela Timitation exclusive de Cicéron. Des enfants qui seraient livrés à eux-mêmes autour d'une table fournie d*un mets substantiel en^ tre beaucoup de friandises, obéiraient-ils à la recom* mandation de ne porter la main qu'au plat du milieu? A la belle latinité succéda celle des chercheurs de traits à la façon de Sénèque, ou celle des archaïstes, ou celle des imitateurs maladroits (non plus le$ cicéroniens, mais les ciceroniànes, cicerordasini^ comme disaient de mauvais plaisants), qui aiTublaient du vocabulaire de Cicéron une pensée sans naturel emprisonnée dans une période obscure. Marcilé et Juste lipse, hommes considérables par le savoir, eurent leur part de ces défauts, qu'ils avaient contractés dan» les écoles de la basse allemagne. Aussi, malgré l'admiration des beaux modèles, qui fut la même chez tous les deux, contribuèrent-ils par leurs écrits à cor* rompre le goût dans notre Université*; tant il est vrai qu'en littérature l'exemple a toujours eu plus de force que le précepte.

Il y a une remarque d'un autre genre à faire sur le plaidoyer en faveur de la barbarie.

Marcile fut l'adversaire assez déclaré du moyen âge pour qu'on ne le soupçonne pas d'avoir cherché à préniunir ses élèves contre l'une de ses affections, lorsqu'il livrait à leurs assauts la langue scolastique* Cette démonstration hostile fut donc inspirée par un autre motif, que voici.

\ . Richer, Apologia pro S, C. adversus scholx Lexovex jxxranonum^ p. 54; Historia Académies Parisiemis, t. IV, adarm. 4600, ms. suppl. 1., n. 64, Ji la Bibh imp.

DE SAmTE-BARBË. 77

Les jésuites déblatéraient coDtre renseignement philosophique de l'Université. Us signalaient comme une chose absurde qu'on en fût venu dans les collèges à expliquer les livres d'Aristote delà même façon qu'on expliquait les ouvrages de littérature, et, prétendant que la vraie philosophie avait été perdue de vue depuis soixante ans, ils reprenaient la science au point où l'avait laissée Jean Majora De là la nécessité pour eux d'adopter une langue qui^ sans être tout à fait celle des anciens scolastiques, empruntait beaucoup de mots au vocabulaire de ces auteurs. C'est contre ce mauvais exemple qu'il s'agissait de protester.

Parlons maintenant de l'exercice littéraire de 1586. On y entendit quatre rhétoriciens, appelés à faire l'un après l'autre l'éloge de l'Université.

Une partie de la première harangue est dirigée contre les jésuites, mais d'une manière si détournée, que cela est digne d'attention. Généralement dans les collèges la liberté de médire fut sans bornes, toutes les fois qu'on aborda ce sujet. Pour qu'il en ait été autrement à Sainte-Barbe, il faut que le principal Tait voulu. Celui-ci, en effet, ne pouvait pas souffrir qu'on le brouiUât avec des gens qu'il était forcé de coudoyer tous les jours dans les appartements du Louvre ; peutêtre aussi eut-on à ménager les susceptibilités de quelqu'un des invités à la fête. Quoi qu'il en soit, l'élève de Théodore Marcile obtint pour toute permission de réfuter une vieille légende dont les jé-

i. Béfensfs des jésuiles contre le plaidoyer d'Amauld, dans Palma Cayet, Chronologie novennaire, ad ann. 1594.

stiites se prévalaient au détriment de l'honneur académique.

On lit dans l'histoire fabuleuse de Charlemagne que, du temps de ce roi, deux savants irlandais ayant abordé en France avec une compagnie de marchands anglais, lorsque la cargaison fut exposée pour la vente, eux qui n'avaient rien à mettre en étalage, commencèrent à crier devant la foule : ce Qui veut acheter de la science vienne à nous, car c'est là ce que nous ven* dons. » Or les jésuites, rattachant ce conte à la prétendue fondation de F Université de Paris par Charlemiagne, reprochaient à ce corps d'être né et de s'être perpétué parle commerce, et ils disaient : w Le règne de Charles IX est bi^i plus fortuné que celui de Charlemagne; car si l'un a vu venir les aventuriers qui vendaient la science, l'autre est signalé par l'avénement de nous^ les maîtres de bonne réputation, qui la donnons gratuitement \ »

L'écolier disserte en érudit pour démontrer l'injustice d'un reproche qui n'a pas d'autre fondement qu'une anecdote invraisemblable. Le reste de son discours est tout en lieux communs.

Celui de ses condisciples qui se présente après lui prend pour exorde l'embarras où le met ce qu'il vient d'entendre. Le sujet lui semble épuisé. Ne sachant plus que dire, il demande la permission de raconter un songe qu'il a eu. Alors il récite une pièce de vers latins, dont voici la substance :

II voyait un jardin riant, arrosé par un clair ruisseau.

i. Dere litteraria orationes très habit» in Àcademia Parisicmi per Claudium Minoem Dmonensem^ p. 67.

Au milieu de ce jardin un laurier étalait ses branches^ sur lesquelles était perchée une bande de perroquets. Cet oiseau, à ce qu'il parait, n'était pas encore le symbole qu'il est devenu depuis. Aux cris des perroquets arrivait une multitude de bétes sauvages, lions, loups, taureaux, béliers et le reste. Séduite par la limpidité de Peau, la troupe se mettait à boire. O miracle ! à mesure que les bétes s'abreuvaient, elles étaient changées en hommes, et ceux-ci ne quittaient plus les lieux, que l'un des perroquets n'eût fait tomber dans leurs mains un brin de laurier.

Ce manège dura très-longtemps, de nouvelles bétes arrivant à mesure qu'il s'éloignait des humains, quand tout à coup Circé apparaît. Elle s'indigne de voir ces métamorphoses^ qui sont la contre-partie de celles qu'elle opère ; d'un coup de sa baguette elle dessèche le laurier, et rend les oiseaux muets. Heureusement Apollon et Minerve sont là pour punir l'enchanteresse. Apollon veut la percer de ses flèches ; Minerve prouve qu'il vaut mieux qu'elle la pétrifie en lui présentant la télé de Méduse. Ainsi est-il fait, et les métamorphoses recommencent autour du laurier reverdi.

Quel sera l'OEdipe de cette énigme ? L'un des orateurs subséquents essaye de s'en tirer; mais il est si mal avisé, qu'il ne sait proposer que des conjectures. Selon lui, le laurier peut représenter l'insigne collège, arbre de science, qui naguère menaçait de se dessécher, et qui, grâce à l'administration bienfaisante de Pierre J>inet, se montre à présent plus touffu et plus chargé de fruits que jamais; il peut représenter l'Université, qui a recouvré son peuple d'écoliers et de maîtres, que la peste de 1 583 lui avait ravi ; il peut représenter

sa HISTOIRE

la ville de Paris, remise de ses souffrances par la bonté divine ; il peut représenter la France entière, délivrée du fléau de la guerre civile par le plus puissant des rois ; il peut enfin représenter la chrétienté, à qui les efforts simultanés de ïlenri III et de Sixte V promettent Textinction prochaine del'hérésie. L'écolier n'ose pas en dire davantage, mais l'allégorie était assez transparente pour recevoir une autre explication des bons universitaires. Circé n'était-elle pas la société de Jésus, qui avait déjà fait tant de mal à l'Université, et que les dieux lutélaires de celle-ci ne pouvaient pas manquer de punir prochainement ?

Ce serait fatiguer le lecteur que d'insister davantage sur ces compositions de mauvais aloi. On sait maintenant à quoi aboutissaient les études au déclin du seizième siècle, jusqu'à quel point le bel esprit menaçait d'étouffer le véritable sentiment littéraire, et combien la rhétorique s'abandonnait à son tour à la futilité, dont elle s'était fait une arme cinquante ans auparavant pour battre en brèche la philosophie. La rhétorique avait trop effacé cette sœur, dont la compagnie lui est indispensable. Les cerveaux s'étaient rétrécis ; l'ardeur dont ils restaient échauffés n'était point d'un bon augure.

Nous pouvons reprendre le fil des événements.

La prospérité de Sainte -Barbe sous Pierre Dinet fut une de ces lueurs que jettent les feux qui s'éteignent. En dépit de tout ce qui se déclamait au collège à la gloire du gouvernement de Henri III, jamais le pays ne s'était trouvé dans une situation plus critique. La ruine menaçait toutes les fortunes, la guerre une partie des provinces, et la division était parmi les calho-

liques. Bientôt le travail languit dans l'Université, troublée par les menées de la Ligue. De ce même collège Fortet, d'où étaient parties les premières étincelles du calvinisme, les lettrés de la Sainte-Union agitaient le corps enseignant*. Après la journée des Barricades, le roi ayant déserté Paris, notre principal alla rejoindre la cour dans son' exil. Alors le troupeau, privé de son chef, resta sous la surveillance du chapelain de la maison. C'était un docteur de Sorbonne, nommé Jean ColombeP. Il n'eut pas la force de résister aux entreprises des factieux qui venaient à tout moment chercher les enfants des collèges pour les mettre dans leurs processions, processions de jour et de nuit, où Ton allait nu-pieds et un cierge à la main, tantôt en sarreau, tantôt en chemise*. Ces promenades furent les saturnales de la bizarre révolution qui venait d'éclater. Enfin les classes cessèrent dans les derniers jours de juin 1 589, lorsque Paris se mit en défense contre les armées confédérées du roi de France et du roi dé Navarre*.

Les classes cessèrent et le collège fut abandonné de tous ceux qui l'habitaient, élèves, régenta, pédagogues. Jean Colombel lui-même, quoiqu'il ail été considéré en son temps comme un pilier de résignation *, prit la fuite. Le procureur seul demeura comme le gardien d'un tombeau.

i. Journal de Lestoile, (Collection Michaud), p. SI 5.

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