CHAPITRE XIV
Prîncipalat de François Menassier. — Retour et mort de Simon Menassier. — Prédicateurs Jésuites à Sainte-Barbe. — Principalat de Jacques Delamaison. -^ Abolition de la Société de Jésus. — Réunion des petits collèges de l'Université.
François Menassier, qui succéda à Simon Menassier, fut, de même que son oncle, docteur en théologie et prêtre habitué de Notre-Dame. On ne connaît l'emploi qu'il fît de son autorité que par des dépenses inusitées auxquelles il appliqua le revenu du collège :
1** Institution d'un office solennel en l'honneur de Robert Dugast, le lendemain de la sainte Barbe. Cette dépense ne fut pas maintenue après lui, attendu que le collège payait pour le même objet une rente annuelle à la fabrique de Saint-Hilaire, et que les boursiers grands et petits assistaient au service qui se faisait de ces deniers.
2° Achat de bois et de pièces d'artifice pour les feux de la saint Jean, pour la naissance du dauphin et pour celle du duc d'Anjou, fils de Louis XV.
3** Distribution d'argent à tout le personnel du collège pour son assistance au convoi du professeur Viel, qui décéda en 1728 étant recteur, et fut inhumé tout simplement dans sa paroisse, le gouvernement n'ayant
pas souffert qu'on le portât à Saint-Denis, selon Tantique usagée
Nous réservons pour l'histoire de la Communauté le récit d'une exécution de police qui eut lieu à Sainte- Barbe en 1 730. Comme elle ne concernait aucune des personnes composant le collège proprement dit^ François Menassier n'y figura pas autrement qu'en simple spectateur.
Ce principal se démit de ses fonctions à la fin de 1731, nous n'avons pas pu trouver pour quel motif. Sa retraite fît revenir au gouvernement du collège Simon Menassier, toujours actif, toujours véhément^ mais déchu enfîn de ses espérances, et ne conservant plus de ses beaux projets que l'amertume de les avoir vus cfouler. Des infîrmités graves dont il était atteint achevèrent de l'aigrir. 11 chercha tous les moyens de se rendre désagréable à l'Université, et trouva certainement le plus efficace en appelant des Jésuites à prêcher dans sa chapelle.
11 n'eut pas le plaisir de voir le déchaînement qu'il attendait de cette taquinerie. Il 'venait de rendre l'âme lorsque l'alarme fut sonnée dans le camp académique.
L'attentat fut poursuivi avec une solennité sans exemple. Pourchot, qui exerçait encore les fonctions de ministère public auprès du corps enseignant, déclara qu'il n'entendait pas requérir contre la mémoire d'un mort, mais qu'il fallait qu'on se mit en mesure de prévenir le retour d'un pareil acte de révolte ; et il
i. Comptes du collège de 1727 ù 1733, Archives de l'Empire, H. 2808'.
<lonna lecture des anciens décrets qui interdisaient aux prédicateurs et confesseurs jésuites Taceès ée» collèges de rUniversité. Avec ces vieux textes fut refaite une nouvelle loi^ dont les considérants exprimèrenl: Fhorreur de ce qui venait d'arriver à Sainte^Barbeu Tout cela Fut voté d'acclamation, imprimé et répandu .à des milliers d'exemplaires*.
C'est avec cette oraison funèbre que fut congédié du monde des vivants l'homme dont on peut dire qu'il «st, dans les temps anciens^ celui qui a le plus aimé Sainte-Barbe. Il mourut le 1 9 novembre 1 732, ayant résumé ses volontés dernières dans ce distique, qui est écrit de sa main à la fin de son testament :
Corpus, opes, libros, missas bursamque relinquo Barbaricis, cor avis, et sua cuncta Deo^,
Son cœur fut porté effectivement dans le tombeau de sa famille, à Notre-Dame de Semur, Son corps, inhumé à Sainte- Barbe, dans la chapelle qu'il avait construite, fut retrouvé en 1 846, lors de la démotition de cette chapelle ; mais l'édifice ayant changé depuis longtemps de destination, et personne ne sachant qu'un principal du collège eût été enterré là, les écoliers , à la vue des ossements , composèrent une légende sinistre. Ces restes-, suivant eux, étaient ceux
1 Decretum Unwersitatis extractum e commentariis Universel tcaiSy die 30 décembres y 173â. Id-4, signé : Ingoot, vice^scriba.
â. Acte olographe du i^'juin 1732, conservé dans Tétùde de M" Berge, notaire à Paris. Un barbiste des temps modernes, M. Baudelocque, aujourd'hui membre du Conseil d'admimstration du collège, a possédé cette étude avant M. Berge.
DE SAINTE-BARBE. â27
d'un maître d'étude que ses élèves avaient assassiné et enfoui sous le carreau de leur salle.
. Quant aux dons assignés au collège, ils étaient considérables pour le t^mps; mais par Teffetde la plus opiniâtre nonchalance, ils s'arrêtèrent indéfiniment entre les mains de Jacques Menassier, frère du défunt, qui l'avait institué son exécuteur testamentaire « sans avoir à rendre compte à'personne. » Un très-bel appartement, une bibliothèque de prix, des tentures, des ustensiles de toute sorte, gardés sous les scellés pendant quarante ans, ne rapportèrent pas le dixième de leur valeur lorsqu'on les vendît au bout de ce terme, passés de mode, détériorés par les vers et par la poussière*. La bourse créée en faveur des Menassier eut le même sort. Le fondateur n'ayant pu la régler définitivement, à cause des désastres financiers dont tout le monde se ressentit sous la régence du duc d'Orléans, elle resta suspendue] usqu'en 1783*. Sainte- Barl>e ne put entrer en jouissance que des ornements d'église de Simon Menassier, et d'une rente de 31 livres qu'il avait constituée pour son anniversaire.
Un successeur était tout prêt et tout fait en la personne de Jacques Delamaison, procureur depuis 1727, que le feu principal, son oncle, avait eu la précaution de faire nommer son coadjuteur dans les derniers lemps de sa vie. Il n*y eut qu'à accomplir les formalités de la prise de possession.
1. Procès-verbal de la vente faite le 4 juillet 1770^ Archives de l'Empire, M. 189.
2. Recueil de toutes les délibérations impoi*tantes prises depuis 4763 par le Bureau d'administration du collège deLouis-le-Grand, p. 653 et suiv.
M. Delamaison fut docteur en théologie, bon prêtre et bon universitaire, assidu aux réunions de la nation de France, qui le fit son prélat en 1747. Le prélat, dans chacune des quatre nations, était l'ecclésiastique chargé de célébrer les offices particuliers de la compagnie*. Notre docteur fut en outre investi successivement d'une chapellenie à l'église du Saint-Sépulcre, puis d'une autre chapellenie à Notre-Dame, et enfin d'un canonicat à Saint-Etienne des Grès. De 1747 à 1 750 il exerça les fonctions de secrétaire près le chapitre de la cathédrale*. Il n'y a à recueillir sur son compte que le silence qui entoure les actions des hommes doux et pacifiques. Il eut avec la Communauté qui habitait le collège une discussion de peu de durée, dont il sera parlé en son lieu. Peut-être lui revient-il une petite part de l'anathème lancé par les Jansénistes contre l'église de Saint-Etienne des Grès, qui était signalée dans le parti comme « le réceptacle de toutes les dévotions jésuitiques. » Il y avait en effet dans cette église une ancienne dévotion à une très-vieille image de la Sainte- Vierge, dévotion qui fut cause qu'un principal du collège de Tours y transporta, au déclin du règne de Louis XV, une confrérie de pauvres gens qu'il avait formée près la chapelle de son collège, sous le nom de Congrégation des exercices spirituels. On crut voir un parti pris de ramener la religion aux pratiques du moyen âge, et de là les murmures. Les chanoines de Saint-Étienne des Grès firent d'abord la sourde oreille, puis finirent
i. Ms. de la bibliothèque Mazarine, n<> 1935 F. p. 137. 2. Aichives de l'Empire, L. 564.
par congédier la confrérie. Elle se tint depuis 1774 à Saint-Julien le pauvret
La seule chose vraiment remarquable du règne de M. Delamaison à Sainte-Barbe est l'événement qui y mit fîn^ et qui éteignit en la personne de ce principal la dynastie fondée par Robert Dugast. Nous en 'parlerons dans un instant.
Ses collègues ne paraissent pas non plus avoir été des trouble-fêtes. La chapelle n'eut sous lui qu'un seul et même titulaire, Jean-Baptiste-Louis Delaroche, docteur de Sorbonne. La procure au contraire changea trois fois demain. Pe Pierre Thébault elle passa à Philippe Ménage, et de Philippe Ménage à Antoine Vicaire".
M. Delaroche se fit remarquer par la rigueur de ses principes dans la fameuse affaire de Tabbé de Prades, qui mit en émoi l'église, la cour et la ville. Cet abbé, lié avec Diderot et les autres encyclopédistes, avait glissé dans sa thèse de licence plusieurs propositions où l'on crut reconnaître des tendances au déisme. Cependant ni le syndic de la Faculté de théologie ni les autres membres du bureau de la Sorbonne ne s'étaient aperçus de cela; l'éclat eut lieu pendant la soutenance. Lorsque le cri d'alarme eut été jeté, im procès en règle s'instruisit contre le candidat et contre ses examinateurs. Notre chapelain fut d'avis qu'il fallait châtier tout le monde. On se borna à exclure l'abbé de Prades de la licence; naais celui-ci n'en fut pas quitte à si bon marché. Le parlement et l'archevêque s'étant mis après lui, il s'enfuit à Potsdam, où
i. Nouvelles ecclésiastiques, i 6 juillet et 26 septembre 1774. 2. Comptes du collège, Archives de TEmpire, H. 2808'.
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le récit de son avenlnre fit sortir de la plume de Voir taire le Tombeau de la Sôrbonne\
Quant aux procureurs que nous avons nommés tout à riieure, voici ce qu'il y a à dire à leur égard.
Les deux premiers, administrateurs négligents, laissèrent à leur succession le soin de rendre leurs comptes ; mais M. Vicaire peut passer pour Fun des meilleurs comptables qui aient géré les affaires du collège. Il fut appelé à ce poste étant recteur, et déjà continué par deux élections dans sa magistrature, qu'il garda pendant deux années entières. Par là le nom du chef de l'Université fut porté encore une fois sur nos cadres, ce qui n'était point arrivé depuis cent quatre-vingts ans. Mais, à l'inverse des temps anciens où l'on avait vu le rectorat échoir à Sainte- Barbe, ce fut alors Sainte-Barbe qui échut au rectorat. La place de procureur fut donnée à M. Vicaire pour le mettre en état de soutenir sa dignité, et sans qu'il remplît la condition de naissance exigée pour cela. Il appartenait à la nation de Picardie, où il fut procureur, puis doyen de la tribu de Noyon*.
Ce professeur occupait la chaire de rhétorique au collège de Navarre. Pefsonne en son temps ne sut mieux que lui tourner une bacangue oU' un panegyrique^ Il remporta le premier, en 4750, le prix d'élo»
1 . Noayelles ecclésiastiques , n» du 5 mars ; Barbier, Journal du règne de Louis XT, r. lU, p. 334, 336, 346 et 334.