CHAPITRE V
Principalat de Martin Lemaistre. — Enseignement de la rhétorique
et de la philosophie morale.
On a vu que Martin Lemaistre était recteur de l'Université au moment de la fondation de Sainte- Barbe. Lorsqu'il y donna son approbation, il était loin de soupçonner que là se dressait le théâtre où brilleraient le plus ses talents, et qu'il acquerrait un jour I 3
une réputation européenne dans ce simple pensionnat muni de classes, le rival prédestiné des grands établissements fondés par les rois et par les princes de rÉglise. Tel en effet il rendit le collège, lui ayant procuré, tandis qu'il le gouverna, tous les genres d'accroissement*. Al sa superficie, déjà augmentée par Jean Lenormant des trois petites maisons situées sur la rue de Reims, il ajouta la propriété de Jean Hubert, qu'il avait achetée quelques années auparavant pour y loger sa famille*. 11 porta à quatorze le nombre de ses classes, et il vit jusqu'à six cents élèves assister journellement aux leçons des maîtres qu'il avait choisis '. S'il fut secondé en cela par les circonstances, par, sa grande fortune, par les hautes relations qu'il avait dans le monde, il appartient à son mérite tout seul d'avoir constitué cet état prospère sur des bases si solides, qu'après lui il se perpétua pendant un siècle, malgré les plus fâcheux accidents. Ni les changements réitérés d'administration, ni la lutte des intérêts privés se disputant la propriété de la maison, ne purent troubler le cours des études, jeter l'alarme et la dispersion parmi le nombreux troupeau. Depuis les dernières années de Louis XI jusqu'au temps de la Ligue, les épithètes de très- fréquentée y très^florissante ^ trèsrenommée^ furent comme inséparables du nom de Sainte-Barbe.
«1. OL Dive Barbare gimnasii primarius ejusdemque ampiiator magnifîcus. » David Cranslon, De fortitudine , préface.
2. Censier de Sainte- Geneviève, aux Archives de TEmpire, S. 1629, fol. 45.
3. Procès-verbal d'une visite judiciaire faite à Sainte-fiarbe en lî)59, aux Archives de TEmpire , S. 6516 , liasse H.
Martin Leniaistre est le premier rejeton illustre d'une famille des plus célèbres dans la magistrature. 11 était né à Tours en 1 432, d'un riche boucher de celte ville. Son père l'envoya étudier à Paris avec quatre autres fils qu'il avaity dont l'un devint médecin, un autre avocat, un autre trésorier de la cathédrale de Beauvais ; le der^ nier mena la vie de gentilhomme\ Martin fut d'abord professeur à Navarre, dont il avait été l'un des élèves les plus distingués '. 11 y débuta comme auxiliaire de GeofTroi Lenormant en 1451 . C'est lui qui parait avoir inauguré dans cette maison l'enseignement de la rhé« torique, absent des programmes de l'Université jusqu'au moment où il fut apporté à Paris par Gregorio Tifernas, un Italien qui s'était éclairé au contact des Grecs'. Cela eut lieu peu de temps après la prise de Constantinople par les Turcs, et avec assez de succès pour qu'on se soit mis aussitôt à expliquer dans les collèges les Institutions de Quintilien et le Traité à Herennius. Mais l'imprimerie n'avait point encore multiplié ces ouvrages; d'ailleurs ils étaient trop difficiles pour des commençants. Martin Lemaistre dégagea de l'un et de l'autre les principes fondamentaux pour en faire un petit corpà de doctrine à l'usage des classes*. Il est ainsi l'un des premiers, sinon le premier parmi les Français, qui écrivit sur l'art oratoire. Quoique son livre se soit perdu, on peut se faire une idée de ce qu'il était par le traité subséquent de Guillaume Tar-
i. Bibliothèqae impériale, Cabinet généalogique, dossier Le^ maistre, -