L. Regius, Vita Budœi
d'une sorte de petit consistoire qu'il forma près de sa personne, et où il n'appela que des théologiens jeunes encore et d'une doctrine éprouvée pour l'usage qu'il en voulait faire. Les renseignements qu'il prit sur Martin Lemaistre le lui ayant représenté comme un gallican intrépide, il le mit dans ce conseil*. L'homme était fait pour lui plaire ; lorsqu'il eut conversé avec lui, il eut le désir de se l'attacher par un lien plus étroit : il le fit le confident de ses œuvres pieuses, le distributeur de ses aumônes.
Voilà donc notre docteur introduit dans la familiarité du roi, possédant son oreille et celle des princes qu'il admettait auprès de lui, libre de choisir son moment pour faire valoir avec fruit les intérêts des deux choses pour lesquelles il avait le plus d'altachement au monde : son collège et sa doctrine philosophique. Sainte-Barbe gagna à cela les enfants dont le le roi ou les courtisans faisaient faire l'éducation à leurs frais; le noniinalisme fut relevé delà flétrissure sous laquelle il gémissait encore, malgré la revanche qu'il avait su prendre. Au mois d'avril 1481, par un inouvement dans lequel les enthousiastes du parti crurent voir un miracle, Louis XI déchira de ses mains l'ordonnance que son confesseur, alors défunt, lui avait arrachée sept ans auparavant. L'ordre fut envoyé à Paris de déchaîner les livres dans les bibliothèques des collèges, et la doctrine des réalistes reçut par là le coup de grâce ^ On ne parla plus d'elle dans l'école française que pour donner tort à l'Allemagne
i . Robert Gaguin, De gestisFrancormp^ édit*. de 1 M 4, fol. 286. 2. Duhoulày, Hist» Unw»y t. V, p. 741.
et à ritalie qui y restèrent encore attachées pendant un demi-siècle ; ou si quelques récalcitrants l'introduisirent dans leurs expositions , ce fut en la déguisant de leur mieux. Après la Renaissance elle tomba tout à fait en oubli. Son nom n'aurait plus été prononcé, si les jésuites n'avaient pas essayé de s'abriter derrière elle, dans les temps qui précédèrent la réforme cartésienne *.
Tout succédait ainsi au gré de Martin Lemaistre, lorsqu'une compétition malheureuse vint mettre un chagrin cuisant dans sa vie. L'acerbe Chàteaufort ayant terminé sa tracassière existence, il eut l'^vie de le remplacer comme grand maître de Navarre, non pas à cause des avantages temporels de la position, qui étaient très-minces, mais pour la gloire de gouverner une jeunesse plus noipbreuse , et afin de rattacher son collège à rétablissement célèbre dont des susceptibilités jalouses l'avaient injustement séparé. Par là Sainte-Barbe aurait été le petit Navarre, une succursale qui aurait nécessairement conservé le patronage des rois, une école préparatoire aux classes de théologie, pour lesquelles le grand collège était encore sans rival. Quelcjue chose d'analogue avait lieu, à la Sorbonne. Cette maison, qui était l'asile des théologiens pauvres, se recrutait par le collège de Calvi, collège sans dotation, comme Sainte-Barbe , soutenu seulement par les bienfaits de ceux des sorbotniçtes qui parvenaient aux bénéfices. C'est à cette organisation que la Sorbonne dut en partie sa fortune ultérieure et l'avantage non-seulement de primer Na-
h Salabert, Philosophia nominalium (findicata, p. 4 et 12â.
varre, mais encore d'absorber en elle toute la faculté de théologie.
11 est possible que Martin Lemaistre ait pressenti Téclipse de Navarre ; dans tous les cas la réunion de Sainte-Barbe aurait été d'un utile secours à ce collège. Il se présenta donc à la succession de Châteaufort; et comme, pour arriver là, il fallait réunir le consentement de révêque de Senlis, de l'abbé de Saint- Denis, du chancelier de Notre-Dame et de la Faculté de théologie, il se fit donner par le roi et par les princes de telles recommandations qu'il, put croire le succès de ses démarches assuré. Mais il avait compté sans les jalousies de cour.
Il y avait alors auprès de Louis XI un vieux favori, l'archevêque de Narbonne, qui depuis longtemps voyait avec déplaisir de quel pas accéléré maître Martin s'avançait dans le chemin de la faveur et des honneurs. Il lui suscita un rival en la personne de Jean Raulin, un sien protégé, auquel il avait fait faire ses études à Navarre et qui lui était resté attaché par la plus vive reconnaissance. Raulin était en même temps l'un des brillants élèves de Martin Lemaistre. Au talent il joignait la vertu. Jamais on ne vit homme plus modeste, plus désintéressé, ni qui s'accommodât mieux d'être pauvre. Les premières ouvertures de l'archevêque de Narbonne lui parurent une plaisanterie, parce qu'il n'avait pas un denier vaillant lorsqu'il les reçut, et que personne n'aurait songé à commencer des démarches la bourse vide, en un temps où les plus grands seigneurs ne rougissaient pas de fixer euxmêmes le prix de leurs recommandations. D'ailleurs il était lié avec Martin Lemaistre, et il ne comprenait
pas qu'on lui conseillât de se mettre en travers sur son passage. Mais l'archevêque insista, et lorsque ses exhortations devinrent des ordres, Raulin, ayant à opter entre son bienfaiteur ou son ami, céda aux vœux du bienfaiteur. Il n'eut qu'à se laisser couler sur une pente que les écus du prélat avaient singulièrement adoucie. On lui annonça un matin qu'il était grand maître de Navarre'.
Grande colère de Martin Lemaistre. Il crie à l'ingratitude, à l'injustice, à l'intrigue; il porte plainte à Louis XI , qui l'engage à faire naître un procès et à déférer sa cause au grand conseil. Rien n'était plus facile qiie de trouver des côtés faibles à une élection pour laquelle tant de personnes avaient été mises en mouvement. Jean Raulin est donc assigné au grand conseil. Mais le grand conseil siégeait là où se tenait le roi ; le roi était en Touraine, et il existât un privilège en vertu duquel les universitaires n'étaient justiciables d'aucune autorité hors de l'enceinte de Paris. Sur ce fondement l'Université est saisie de l'afiaire.
Les deux contendants comparurent à l'assemblée générale du 7 mars 1 482 , demandant l'un et l'autre V adjonction j c'est-à-dire l'assistance du corps, l'un pour être favorisé dans la poursuite de son droit, l'autre pour empêcher la violation des privilèges. L'assistance témoigna une vive affliction de ce que deux aniis, deux grands docteurs respectables à tant de titres, s'affichassent de la sorte par le spectacle
i. Lettre de Raulin à Standonck, dans Duboulay, Hist. Unw,y t. V, p. 896; Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. XI, p. 217.
d'une misérable querelle d'intérêt. Non-seulement elle ne voulut se prononcer ni pour Tun ni pour l'autre, mais elle les mit en demeure de se réconcilier*; et il faut qu'ils en aient passé par ce jugement, car Jean Raulin resta grand maître de Navarre, et il ne fut plus question de procès au grand conseil. Sainte-Barbe, bien entendu, continua d'être ce qu'elle avait été par \e passé.
Quelques mois après cet échec, Martin Lemaistre fut frappé d'un autre coup bien plus cruel. Au retour d'un pèlerinage à Saint-Claude, dans les montagnes du Jura, où il avait accompagné Louis XI, il ressentit les atteintes d'une épidémie qui désolait le royaume. C'était une sorte de fièvre maligne, qui se terminait d'ordinaire par des transports au cerveau, et du moment que la tête était prise, les médecins ne connaissaient plus^de remède. Il expira de la sorte, au mois de juin 1482, dans un hôtel de Cléry-sur- Loire, où le cortège royal s'était arrêté*. Il n'avait pas cinquante ans accomplis. Tout le monde plaignit sa mort prématurée, personne plus que Louis XI, qui montra l'étendue de ses regrets par l'honneur qu'il fit rendre à sa dépouille mortelle. Cléry était précisément le lieu que le roi avait élu pour sa sépulture : dans cette vue il en avait fait réédifier l'église avec la plus grande magnificence; son tombeau y était déjà tout dressé. Il voulut que la fosse du principal de Sainte-Barbe fut creusée à côté, pour avoir encore auprès de lui après
i. DubovUay y Hist, Unw.^ t. V, p. 746; Archives de l'Université, registres n« 10, fol. 66, v<»; nMl, fol. 172, et n° 12, fol. 36, v^
â. Chronique scandaleuse, A^/a/?/2. 1482.
sa mort celui dont là compagnie lui avait été si agréable en son vivant ^
Martin Lemaistre fut réellement le dernier astre de la pléiade scolastique. Ses disciples ne sont pas les seuls qui aient proclamé son mérite : il reçut les suffrages même des classiques, dont Tinfluence com-^ mença à se faire sentir de son temps. Lorsque le savant ïrithème composait son répertoire des philo* sophes et théologiens de renom, Robert G agiiin, malgré son dédain pour les arrangeurs de syllogismes, lui écrivit pour lui recommander de ne pas omettre Martin Lemaistre ^ SiTrithème ne tint pas compte de cet avertissement, il faut l'attribuer à une brouillerie qui ne tarda pas de survenir entre Gaguin et lui. Son silence n'empêcha pas le chef des nominalistes parisiens d'être tenu en grande estime dans toutes les universités de France, d'Espagne et d'Ecosse. Mais la forme philosophique du moyen âge ne lui survécut pas assez pour que sa renommée ait pu être consacrée par le tetaps. Du moment que le genre de discussion dans lequel il avait montré son talent fut banni des écoles, on cessa de le lire et de parler de lui.
Comme instituteur de la jeunesse, il est de ceux qui ont fait marcher de pair les mœurs avec l'instruction, de ceux aussi qui ont gravé dans le cœur de leurs élèves l'affection et la reconnaissance. Entre plusieurs témoignages qui prouvent cela, il convient de rapporter ici quelques vers peu connus d'Octavien de
1 . David Cranston, Quxstiones additx in librum de Fortitudine,