CHAPITRE VIII
Prîncipalats de Pierre de Footenay, d'Antoine Pelin
et de Mathurin Morel.
Il y eut de l'avantage pour Sainte- Barbe à être devenue la propriélé d'un magistrat que ses talents appelèrent bientôt à la première place sur le banc où il siégeait. Les enfants de familles parlementaires furent envoyés de préférence dans un collège qui tenait à la robe ; le nom du possesseur s'ajouta comme une recommandation à tout le bien qu'on disait déjà de la maison, et si elle continua d'être appelée Sainte-Barbe dans les actes officiels, dans la conversation on l'appela plus souvent le collège de Jean Lemaistre. Cela: explique pourquoi la rue des Cholets, dont l'hôtel de Chalon occupait presque tout un côté, fut baptisée aussi du nom de Jean Lemaistre à la fin du quinzième siècle.
Deux, peut-être trois principaux, après Etienne Bonet, dirigèrent le collège pour le compte de l'illustre avocat du roi.
Le premier fut un personnage de conséquence, Pierre de Fontenav, issu d'une famille très-noble du Berri. Il avait été amené à Paris dès l'âge de cinq ans. Un sinistre présage empêcha de le vouer à l'état militaire, pour lequel le désignait son rang de primogéni- I 5
ture. Le 18 novembre 1469, jour de sa naissance, le comble du donjon paternel s'effondra avec un fracas épouvantable, l/enfantjippartint dès lors à TÉglise, et Ton n'attendit que le moment où il sortirait d'entre . les mains des femmes pour le confier à Févêque de Nevers, Pierre de Fontenay, son oncle et son parrain, qui le fit instruire à ses frais dans une maison qu'il avait au cloître Sainte-Geneviève.
Le jeune Fontenay, par ses progrès rapides, tint ce à quoi l'obligeait Tillustration de sa race. Mis à l'étude de la tbéologie, il sortit le premier de sa promotion, et eut l'honneur de prononcer dix-huit harangues solennelles aux licences qui suivirent la sienne ^ il obtint, sans beaucoup attendre, la trésorerie de l'église de Nevers, de sorte qu'il était déjà Monseigneur le trésorier lorsqu'il prit le gouvernement de Sainte- Barbe. - Il est mentionné avec ce double titre à l'année 1499, pour être venu porter plainte à une assemblée générale de l'Université, de ce que le bedeau de la nation de France avait conduit un licencié es arts de ses élèves à la cérémonie àeXinceptioy sans que ce licencié fut muni de son certificat à lui, principal. Il profita de l'occasion pour se livrer à une sortie contre les bedeaux en général, qui augmentaient d'une manière insupportable pour les élèves les profils *de leur métier. S'il était légitime qu'on leur tînt compte de leur * peine en tant qu'ils avaient à conduire aux examens les futurs gradués, s'ils devaient être remboursés de la dépense qu'ils faisaient, soit pour orner de tapisseries
\ . Mémoire généalogique sur la famille de Fontenay de La Tour-de-Vesvre, à la Bibliothèque impériale, Cabinet des titres.
les salles de la rue du Fouarre, soit pour y renouveler la paille ou Therbe sur quoi s'asseyait l'auditoire, il ne fallait pas que cela devint pour eux une source de spéculation. Il y avait d'anciens tarifs qui fixaient le prix de toute chose : pourquoi messieurs les bedeaux s'avisaient-ils d'exiger davantage ?
Ces plaintes étaient trop raisonnables pour que l'as^ semblée n'y Rt pas droit. Elle condamna le licencié réfractaire à faire amende honorable à son supérieur^ et elle enjoignit aux nations de veiller à ce que les droits des bedeaux fussent acquittés conformément aux statuts \
La dignité que possédait déjà Pierre de Fonlenay le mettait à même d'acquérir d'autres bénéfices ; car les bénéfices étaient pour les ecclésiastiques ce que l'argent est aujourd'hui pour les capitalistes : mieux on était pourvu, plus on avait de chance d'augmenter son avoir. Il parvint en très-peu d'années à cumuler, avec sa trésorerie de Nevers, le prieuré de Lucy-le- Bourg, trois prébendes de chanoine en divers lieux et la cure de Saint-Paul à Paris, alors paroisse royale. Lorsqu'il se vit si bien rente, il ne jugea pas à propos de conserver la direction de Sainte-Barbe ; il la résigna dans les premières années du seizième siècle.
Quel fut son successeur immédiat ?
Nous ne saurions le dire avec certitude. Il est possible que c'ait été un docteur nommé Antoine Pelin, que nous trouvons investi du gouvernement en 1 51 ; il est possible aussi qu'un autre principal se place entre Pierre deFontenay et cet Antoine Pelin.
i . Registre de la Faculté de médecine , n^ 3 i p« 303. •
Voici ce qui nous le donne à penser.
En 1 509 un professeur de Sainte-Barbe, publiant un livre de classe, fit hommage de ce livre « au maître consommé en rhétorique et en poésie, Jean Saltrion (ou Sautrion), l'honneur du Nivernais. » Ces expressions ne sauraient désigner un simple régent de collège, à cause de ce qui se lit dans le reste delà dédicace. Le personnage était pourvu de ses grades en théologie, et avait déjà accompli une carrière brillante, dans renseignement. On s'indigne que la cour de Rome Toublie dans la distribution de ses grâces, qu'elle prodigue cependant à des malappris et à des ânes ; on parle de la considération dont il jouit jusque dans les possessions étrangères de la France, comme si Ton voulait rappeler des relations universitaires qu'il aurait eues avec la Lombardie, cédée à Louis XI 1 depuis quelques années; enfin on dépeint la joie que le jeune troupeau qu'il gouverne éprouve à le voir revenir après mie absence*. A ces enseignes ne serait-on pas tenté de reconnaître un monarque de la dynastie des Lenormant? Si la critique exige qu'avant de figurer comme tel dans nos fastes, Jean Saltrion se présente avec des titres plus solides, elle ne doit pas non plus négliger un indice qui a de la valeur, vu le dénûment de preuves où Ton est que le sceptre ait passé directement des mains de Pierre de Fontenay en celles d'Antoine Pelin.
Celui-ci n'était qu'un plébéien, qui s'était élevé par
1 . Épître et décastique de Gui de Fontenay, en tête de l'ouvrage intitulé : Conducibilium apprime synonymorum et ad conb* munem sermonem accommodatissimorum liber»
son mérite au gouvernement de la communauté des Cholets. Pour avoir fait creuser dans ce collège un puits dont il concéda Tusage aux habitants des maisons voisines, il fut célébré comme Tun des bienfaiteurs de la montagne. Le versificateur Valeran de Vaurains, qui était le Virgile de l'Université du temps de Louis XII, a fait là-dessus le dithyrambe que voici :
fif Ce qu'il y a de fumeux dans la coupe bachique, l'eau des Cholets le dissipe par son mélange. Tandis que le soleil accomplit sa course pour se rendre des régions de l'aurore chez les Ibériens, une foule babillarde tourne la poulie pour faire monter le précieux liquide. Il fait les délices des tables frugales par le tempérament qu'il apporte aux ardeurs du vin. La troupe des nymphes s'incline devant celle qui la fournit, et la tient ppur une divinité supérieure*. »
Aujourd'hui ce puits si fameux, dont le diamètre et la profondeur justifiaient la reconnaissance du quar^ tier, se cache ignoré sous le jardin du lycée Louis-le- Grand ; mais il y a quarante ans, il apparaissait encore dans toute sa gloire, surmonté d'un baldaquin en fer, qui était un chef-d'œuvre de serrurerie.
Lorsque Antoine Pelin eut quitté les Cholets pour Sainte-Barbe, il eut la satisfaction de voir les insignes du rectorat apportés de nouveau dans l'enceinte du collège par maître Foursy de Cambrai, l'un de ses régents de philosophie'; mais en même temps que cette bénédiction tombait sur la maison, il arriva d'un au-
i . De laudatissima collegii Choletxi aqua ad Ant, Peligneum , domus priorerfiy carmen^ à la suite du Carmen de expugnatione genuensiy Paris, 1507.