Diogo Barbosa , Bibliotheca lusitann, t. I, p
leur apporte le vieil exemplaire (le manuscrit). Pensez que c'estoit pour y lire * ! »
Il peut y avoir du fondement à ce reproche ^'ignorance en grec, parce que le temps où Gouvéa avait étudié n'était pas celui où le grec faisait partie de l'instruction; mais l'accusation de perfidie ne nous parait pas justifiée. Loin de là, elle est contredite par l'auteur lui-même, racontant dans un autre endroit que, lorsque Gouvéa et. consorts parurent au grand conseil où le roi les avait convoqués pour cette affaire des bibles, ils provoquèrent le rire de l'assistance « à cause de leurs noises tumultueuses, polir ce qu'ils * discordoient ensemble et estoient enflammés l'un contre l'autre. » Assurément des adversaires qui, dans un moment aussi solennel, donnent le spectacle de leur désaccord ne sont pas des gens bien cauteleux. Us se laissaient entraîner par la passion, de même que Robert Ëstienne parlait avec l'amertume d'un homme ulcéré par les poursuites dont il se voyait l'objet.
Dans une pièce burlesque écrite sous forme de lettre ", Théodore de Bèze a rappelé une certaine visite de la Sorbonne à François P*^, pour avoir l'occasion de dire que les cardinaux de la suite du roi se divertirent fort à la vue des sublimes docteurs qui se présentèrent « tout morveux et crottés; » et le nom
i . « Les Censures des théologiens de Paris, par lesquelles ils avoient faussement condamné les Bibles imprimées par Robert Ëstienne », pamphlet réimprimé en partie dans la Nouvelle biographie générale de Didot , art. Ëstienne.
2. Epistola magistri Benedicti Passavantii responsiva ad com~ missionem sihi datam a venerabili D. Fetro Lizeto , dans Maittaire, Fita Roberti Stéphanie p. 73.
de Gouvéa est rapproché de cette scène avec une intention marquée de malice. Mais ce n'est encore là qu'une insinuation sans portée. Les airs et la tenue de cuistre ne devaient pas être le fait d*un gentilhomme comme Jacques de Gouvéa^ qui avait Fhabitude de la cour. Pendant tout le temps qu'il passa en France, il eut accès auprès de nos rois pour les affaires de son pays : « Il approcha et servit cinq rois de Portugal et quatre rois de France, » disait encore son épitaphe^
Si à ces griefs , articulés plutôt contre la Sorbonne que contre Gouvéa lui-même , on ajoute une appellation ridicule, celle d'avale-moutarde , sinapworus ^ que ses ennemis en religion ramassèrent dans le vocabulaire des collèges', on aura tout ce que le siècle de notre docteur nous a appris à son désavantage , et Ton conviendra qu'il ne devait pas beaucoup prêter le flanc aux attaques pour n'en avoir pas essuyé de plus graves, quoiqu'il ait été mêlé à l'une des plus terribles luttes dont on ait mémoire.
En 1516 le roi Emmanuel lui écrivit de venir concourir pour une chaire de théologie, alors vacante à Lisbonne '. 11 demanda et obtint la grâce de se soustraire à cette invitation , ayant en tête un projet dont l'accomplissement lui semblait devoir mieux servir
\ . uélcançou e servio a cinco reys de Portugal e quatro de França,
2. Epistola magistri Benedic{i Passauantii, Théodore de Bèze applique ce même sobriquet à Aîidré de Gouvéa , neveu de Jacques, dans l'Histoire des Églises réformées, 1. 1, p. 28.
3. Francisco Leitao Ferreira , Noticias chronologicas da univer» siifade de Coimbra, dans le recueil intitulé : Collecçam dos docu» mentos e memorias da Academia real da historia portugueza^ année 1729, part. I, p. 452.
les vues du prince. 11 s'agissait d'acheter Sainte-Barbe, el d'y réunir tous les pensionnaires du gouvernement portugais. La réputation du collège était alors à son apogée. Incorporer ses jeunes compçitriotes à la légion barbiste était, dans les calculs de Gouvéa, ^ajouter un nouveau stimulant à l'émulation, et d'un autre côté, il avait la conviction que ces mêmes enfants, jusqu'alors disséminés de côté et d'autre, s'ils étaient soumis à la même discipline et pourvus de la même instruction ., formeraient un corps plus homogène pour la mission à laquelle on les destinait.
Mais acheter Sainte-Barbe offrait des dilficultés insurmontables. Robert Dugast, de propriétaire des bâtiments et du terrain qu*il était d'abord , s'était rendu propriétaire de l'établissement ; il ne voulait s'en dessaisir à aucun prix. Jacques de Gouyéa n'obtint de traiter avec lui qu'à titre de locataire fermier, et il connut par les procès qui naquirent tout de suite à quel homme il avait affaire. Entré en possession vers 1 520, il fut cité et condamné au Châtelet dès le mois de février 1 523, pour un retard dans le payement de son terme*.
Voilà néanmoins notre collège ouvert aux Portugais, et placé par là sous la protection de leur roi. Quelques parcelles de l'or qu'on apporte chaque année des Indes se détourneront sur lui , et contribueront à y rendre l'exercice encore plus actif et plus brillant. On sait cela dans l'Université; on en parle à la louange du principal à qui est due cette bonne
1 . Vieil inventaire des titres de Sainte-Barbe^ aux Archives de r Empire, S. 6351 bis.
. DE SAINÏE-BARBE. 427
fortune» Lui cependant ne se tient pas tranquille qu'il n'ait rendu son privilège régulier et durable. 11 faifr un voyage à Lisbonne , pour aller exposer au roi Jean TU, successeur d'Emmanuel, que, n'ayant aucune assurance pour le nombre des pensionnaires de la cou renne , il ne sait sur quel pied établir sa maison ; et ou lui accorde que le chiffre permanent de la colonie portugaise sera de cinquante élèves \
Cette fondation est de 1526. Elle fut célébrée à Sainte-Barbe par des fêtes , par des vers, par des discours où l'on associait dans un commun éloge le roi Jean et le cardinal infant don Alphonse, son frère, un prince que l'on trouvait toujours lisant du latin ou du grec , et qui avait agi de tout son pouvoir pour l'établissement des cinquante bourses '. L'Université s'enorgueillit d'une préférence qui la relevait aux yeux de TEurope, et si l'on en conçut quelque jalousie à l'étranger, on ne laissa pas d'applaudir rhçmmage public qu'un roi puissant rendait aux lettres'.
Jacques de Gouvéa est représenté par ceux qui ont été sQus lui comme un maître vigilant et capable, plein de gravité, d'une probité à toute épreuve, et qui savait surtout entretenir d^ns la jeunesse le feu de l'émulation \ 11 est vrai qu'il vint dans un moment
1 . Épître de Jean Femel à Jacques de Gouvéa , en tête du Mona losphxrium .
'^ 2. Épître de Jean Femel au roi de Portugal , en tête du Cos^ motheoria,
--- 3. Épîti-e de Vives au roi de Portugal , en tête du traité De cousis corruptarum artium,
4. Épître de Fernel, citée ci-dessus; de Jean Gelidius, en tête du' traité De quinque universalibus ; d'Antoine Pin, en tête de son commentaire sur le troisième livre de Quintilien; Discours de
propice. Lorsqu'il prit le gouvernemenlde Sainle- Bârbe , la grande gënération qui a rempli le seizième siècle de ses idées commençait ses études. Le désir d'atteindre la perfection en tout genre embrasait les cœurs, et il n'y avait pas à pousser beaucoup des élèves qui ne cherchaient qu'à surpasser leurs maîtres. Le mérite de Gouvéa est d'avoir favorisé une ardeur qui était pour beaucoup de ses collègues un sujet d'effroi. Par là il attira chez lui ce qu'il y avait de plus distingué comme élèves ou comme maîtres , et son collège fut plus que jamais une pépinière de grands hommes.
La suite des actes de son administration se trouvera plus loin, quand nous aurons fait connaître les autres Portugais , la plupart ses parents , dont il fit ses auxiliaires , après avoir été leur instituteur.