‹ Histoire de Sainte-BarbeChapitre 70 sur 117 · Ribadeneira, ch. vu, n · texte numérisé non relu

Ribadeneira, ch. vu, n

pas à prendre une pareille précaution. Loin d'avoir la dévotion de ses deux amis, il ne faisait que se moquer de leurs rigueurs envers eux-mêmes. Ignace riait de ses saillies, pressentant que Tesprit du jeune homme ne serait pas toujours si rebelle,- et que tôt ou lard il le subjuguerait à sa doctrine. En attendant, il usa de tout ce qu'il avait d'art pour s'ancrer dans son afFectidn. On raconte que Xavier ayant été chargé du cours de philosophie au collège de Beauvais, Ignace, qui le savait glorieux, travailla son succès avec -un zèle tout mondain. Il assista à ses débuts, lui mena autant d'au* diteurs qu'il put en recruter, et non-seulement affecta de vanter son mérite, mais fit en sorte que les autres parlassent biéti de lui. C'est par de telles prévenances qu'il prépara la victoire qu'il ne tarda pas de remporter au péril de sa propre vie, car lorsqu'on sut qu'il avait converti Xavier, un ami de celui-ci faillit assas* siner le convertisseur. Mais ce trait eut lieu lorsque ni l'un ni l'autre n'habitaient plus le collège*.

Le séjour d'Ignace à Sainte-Barbe n'est marqué chez les hagiographes que par deux incidents de peu d'importance. Une fois on lui fit faire une quarantaine de quelques jours hors de la maison , parce qu'ayant appris que la peste était dans un couvent, il y était allé exprès, et s'était imposé le devoir de toucher' un malade. L'autre anecdote concerne une nouvelle explosion de mauvais propos qui eut lieu sur son compte au moment où il préparait son examen de bachelier.

Cette épreuve était précédée d'une cérémonie qu'on appelait « la prise delà pierre. » Nous avons cheixîhé

i, Orlandini, Hist, soc, Jesu, I. I, n« 86.

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vainement en quoi cela consistait. C'était sans doute quelque divertissement payé par le candidat à s^s condisciples. Ce qu'il y a de certain, c'est que pour prendre la pierre il en coûtait un écu d'or^ et qu'Ignace hésita longtemps avant de s'y décider. Il fit part de ses scrupules à maitre Jean Penna, qui le persuada de se con* former à l'usage*. Il prit donc la pierre, et en fut blâmé par ceux dont les yeux étaient continuellement braqués sur sa conduite. Probablement il aurait été blâmé de même s'il se fût refusé à faire comme les autres.

La licence lui fut conférée par le chancelier de Sainte-Geneviève, le 13 mars 1533, à la suite d'examens qui ne durent pas être brillants, car il fut placé seulement le trentième sur la liste des candidats reçus ^ Il obtint, l'année suivante, son diplôme de maitre es arts. Cette pièce est conservée à Rome. Voici en quels termes elle est conçue :

a A tous ceux qui les présentes lettres verront, le recteur et l'Université de Paris, salut en Celui qui est le vrai salut de fous. Comme tous ceux qui professent la foi catholique sont astreints, tant par l'équité naturelle que par les préceptes de la loi divine, à rendre témoignage en faveur de la vérité, il convient d'autant plusaux gens d'église, professeurs des diverses sciences, qui recherchent la vérité en toute chose et en icelle instruisent et forment les autres, de ne dévier ni par préférence ni par faveur, ni par quelque motif que ce soit, du droit chemin de la vérité et de la raison*

i . Gonzalez , ch. vii , n° 84.

^. Renseignement communiqué aux Bollandistes par le P. Perau. Jeta SS. Juin, l. VII, p. 441 .

C'est pourquoi nous, désirant en cette partie rendre témoigpage à la vérité, à tous et chacun à qui il peut appartenir, par la teneur des présentes, savoir faisons que notre bien-aimé, discrète personne, maître Ignace de Loyola, du diocèse de Pampelune, maître es arts, a obtenu en tout bien et tout honneur le grade de la maîtrise en Tillustre faculté des arts de Paris, à la suite d'examens rigoureux passés Fan du Seigneur mil cinq cent trente-quatre, après Pâques, conformément aux statut^ et coutumes de ladite faculté et avec les solennités observées d'habitude en cette partie. En témoignage de quoi nous avons fait apposer notre grand sceau à ces présentes. Donné à Paris, en notre assemblée générale tenue solennellement en l'église des Mathurins, Tan susdit du Seigneur 1 534, le qua* torzièmejour de mai. Signe Le Roux^ »

Ignace quitta Sainte-Barbe très-mal portant du régime alimentaire auquel il s'était condamné. Il ne laissa pas néanmoins de se mettre incontinent à la théologie avec Lefèvre et Xavier. C'est alors seulement qu'il leur livra le secret de ses exercices spirituels.

Il jugea dignes de la même faveur trois Espagnols, Laynez^ Salmeron et Bobadilla, qui étaient venus à Paris exprès pour s'attacher à lui ; enfin Simon Rodrigués eut son tour d'être initié. Réunis tous les sept dans l'église de Montmartre le 15 août 1534, ils jurèrent entre eux l'alliance qui est regardée comme l'acte de fondation de la société de Jésus. Ils devaient se rendre à Venise aussitôt qu'ils le pourraient, et s'em-

i. Jeta SS. Juin, t. VII, p. 442.

barquer pour la Palestine, car leur visée n'était encore que de converlir les Turcs par Tari cje la direction spirituelle et par Tappàt de la fréquente communion. Leurs projets se modifièrent dès qu'ils eurent touché ritalie, la terre classique pour la science du gouvernement. Alors ils comprirent mieux la mesure du possible, et dans quel sens il convenait d^opérer afin d'obtenir le succès. A Venise ils connurent le fondateur des théatins, et prirent de lui Fidée d'instruire la jeunesse ; à Rome ils singularisèrent leur institut par un vœu d'obéissance absolue envers le pajpe, et de ce moment ils furent les hommes pratiques qu'on a connus depuis.

Dans la bulle qui les autorise, ils sont nommés au nombre de dix, s'étant augmentés de trois nouveaux membres, dont deux doivent être mentionnés ici. L'un, Claude Jay, était un barbiste qui passa sa licence en 1 535 ; il fut l'apôtre de son ordre en Autriche, où il fonda le collège de Vienne. L'autre, Pasquier Brouet, fit -ses études au collège de Calvi : par conséquent il ne se forma pas sous la discipline des Gouvéa; mais il contribua pour sa part à la ruine de leur œuvre en préparant la fondation du brillant collège de Clermont, depuis Louis-le-Grand , qui devait absorber la vieille Sainte-Barbe, après l'avoir accablée de deux siècles de dédains \

Si les noms faisaient les choses, Sainte-Barbe aurait produit encore un jésuite célèbre en la personne de

i . Notes fournies par le P. Petau aux Bollandistes, /. c; Nieremberg, Honor del gran patriarca S* Ignacio y t. I, p. 606 et 732.

Guillaume Postel. Ce n'est pas une des moindres singularités de ce personnage d'avoir porté pendant trente ans de sa vie Tliabit distinctif des . jésuites, d'avoir voulu être appelé jésuite, et d'avoir été pris pour tel par les bons universitaires, qui, à ce titre, ne lui épargnèrent ni les avanies ni les malédictions. 11 fondait cette prétention sur ce qu'il avait demeuré pendant un an au Jésus de Rome : il ne se souvenait plus qu'Ignace Pavait renvoyé comme un raisonneur incapable de soumission. Obstiné à combattre l'infaillibilité du pape, traitant le dogme avec tant de laisser aller qu'il voulait y introduire une rédemptrice à côté du Rédempteur, si peu sûr de son imagination que^ lorsqu'il faisait de la controverse avec les protestants, il risquait de s'embarquer sur leurs principes et d'aller plus loin qu'eux dans les conséquences*, que fut-il autre chose qu'un jésuite de fantaisie ?

On se demandera maintenant si la compagnie de Jésus s'est ressentie en quelque chose du passjage de cinq de ses fondateurs à notre collège.

Son nom, à en croire une tradition qui subsistait encore au siècle dernier, aurait pris naissance à Sainte- Barbe. Saint Ignace, disait-on, pendant qu'il y était, avait collé une image de Jésus sur la porte de sa chambre ; à cause de cela les écoliers appelèrent dans leur latin Societas Jesu et Jesuitas le petit noyau d'amis au milieu duquel il avait fini par se renfermer. Ces noms lui plurent, quoiqu'ils fussent, ou peut-être parce qu'ils étaient donnés à mauvaise intention ; et plus tard, lorsqu'il créa son institut, il ne se donna

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