CHAPITRE XX
Ignace de Loyola et les fondateurs de la compagnie de Jésus.
Lorsque feu Mgr Aftre vint consacrer la nouvelle chapelle de Sainte-Barbe en 1847, voyant tracés dans des médaillons qui décorent la sacristie les noms de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il se pencha à l'oreille du directeur de la maison, et lui dit en souriant : « Je ne vous croyais pas si jésuites à Sainte-Barbe. » Le bon évéque parlait là comme s'il n'eût jamais su que les deux héros de la compagnie de Jésus avaient été élèves de notre collège.
Les aventures de saint Ignace à Sainte-Barbe ont été racontées avec toutes sortes de détail, mais aussi avec beaucoup de confusion, de manière qu'il y a de la difficulté à les bien mettre à leur place. Nous tâcherons de nous en acquitter le mieux possible, en suivant de préférence le témoignage du P. Louis Gonzalez*, jésuite, qui fit sa profession sous Ignace lui-même,
i. Jeta antiqiiissima S, Jgnatii Loyolx^ édition des Bollandistes; Jeta sanctorum^ dans le tome VII de juillet, p. 634 et sui^.
après avoir pris, comme lui, ses grades k l'Université de Paris,
En 1 529 il y avait à Sainte-Barbe un étudiant espa* gnol appelé Amador, qui était réputé l'un, des sujets les plus méritants non-seulement du collège, mais de tout le peuple latin. Jacques de Gouvéa fondait sur lui les plus belles espérances et l'aimait par-dessus tous ses autres élèves. Tout d'un coup ce jeune homme, sans qu'on pût s'expliquer pourquoi, fut saisi d'un accès de dévotion qui le détourna complètement du travail. Sans cesse à prier ou à méditer, il n'eut plus d'oreilles pour les leçons ni de temps pour les disputes. La charité s'était allumée en lui en même temps que la .piété , et dans une mesure aussi peu raisonnable. Sa garde-robe allait se diminuant tous les jours de quelque pièce qu'il faisait vendre pour en donner l'argent aux pauvres, Après les habits ce fut le tour des livres. Enfin on s'aperçut un matin qu'Amador avait disparu. Grande consternation des maîlres et du principal : à quelle heure était-il parti? de quel côté? où pouvait-il être? Mais avant qu'on eût commencé une information dans les règles, une légion turbulente était en route pour l'aller chercher dans le lieu de sa retraite.
11 n'était pas parti tout seul. Deux martinets de son pays, avec qui il avait lié la plus étroite amitié, l'accompagnèrent dans sa fuite. Or le pieux trio était depuis longtemps sous la surveillance de la jeunesse espagnole, à qui une si grande exaltation religieuse déplaisait souverainement. On avait tout fait pour les ramener à des sentiments plus modérés, et on n'avait pas réussi. On se promit dès lors de faire bonne garde
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autour d'eux , de manière à empêcher le coup de tête où devait aboutir , dans Topinion de tous, un zélé aussi exagéré.
Le matin même qui suivit leur départ, on fut informé qu'ils avaient passé la nuit à Thôpital Saint- Jacques, dans la rue Saint-Denis \ Aussitôt Tavis est donné par toutes les chambrées de se réunir pour aller en expédition à Saint-Jacques. Une bande de plusieurs centaines d'écoliers arrive en vociférant devant Thôpital. Ils demandent leurs camarades; et comme ceux-ci font répondre que leur résolution est de ne plus retourner dans le monde, on enfonce les portes, on se précipite les armes à la main dans l'établissement, et l'on se saisit des trois reclus, qu'on emmène de force, en leur faisant jurer qu'ils ajourneront leur renoncement jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge où l'on peut légitimement disposer de soimême. ,
Amador rentré au bercail, on sut dans tous ses détails l'histoire de sa conversion. Elle était l'ouvrage d'un homme déjà mûr que l'Université comptait depuis un an au nombre de ses suppôts. Les Espagnols, au milieu desquels il s'était introduit à titre de compatriote , le connaissaient tous, et l'appelaient entre eux « le Pèlerin, » C'était Inigo ou Ignace de Loyola.
Personne n'ignore que le fondateur de la société de Jésus fut d'abord soldat, qu'il reçut une blessure
1 . « Sanctns Jacobus ultra templum Innocentum, » dit Gonzalez (cap. VII, n* 74), et non Saint- Jacques du Haut-Pas, selon Tinterprétation de Maffei. Voy. Bollandistes, t. VII de juillet, p. 472,
grave au siège de Pampelune par les Français, qu'il se convertit pendant sa convalescence en lisant des livres de piété. Il n'eut pas plus tôt la foi, qu'il sentit nattre en lui l'ambition de faire pour la religion quelque chose qui n'eût point encore été tenté; mais quelle chose ? Tour à tour chevalier errant en Thonneur de la Vierge , ermite, pèlerin de Jérusalem , étudiant à Barcelone, à Âlcala, à Salamanque, il ne trouva dans aucune de ces professions dé quoi fixer le vague de ses désirs. Toutefois il se forma de plus en plus à la mortification et au désintéressement; le genre de vie qu'il menait lui donna des extases : il conçut le dessein d'amener les autres a la perfection qu'il recherchait pour lui-même, et il commença à pratiquer l'art de la direction spirituelle, qui devait devenir sa vocation véritable. L'effet qu'il produisit à Alcala sur le cerveau de quelques dévotes éveilla l'attention de l'autorité ecclésiastique. Il fut emprisonné et mis en jugement. L'official qui Vinterrogea ne trouvant rien de blâmable dans sa doctrine, tout se borna à une admonestation qui fut donijée au prévenu pour se mêler d'un ministère qui n'appartenait point aux laïques : il hii fut enjoint d'étudier pour se faire prêtre , s'il voulait continuer le maniement des consciences. Pareille sentence fut portée contre lui à Salamanque, où il recommença les mêmes pratiques, après avoir quitté Alcala.
C'est sous le coup de cette double condamnation qu'Ignace vint à Paris au commencement de 1 528. Il arriva la bourse garnie de quelques pièces d'or qu'il devait à la charité, et poussant devant lui un âne chargé de ses livres. Il se mit en société avec
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(l*autres Espagnols pour suivre les cours de grammaire à Montaigu. Son argent, dont il avait confié la garde à Tun de ses compagnons, ayant été dissipé par ce dépositaire infidèle, il fut bientôt réduit à une détresse dont il se réjouit comme d'une grâce qUe lui faisait le cieL II mendia son pain; il obtint d'aller coucher à ce même hôpital Saint-Jacques, où son exemple devait conduire peu de temps après ses premiers disciples.
L'hôpital était loin de Montaigu ; il ouvrait tard le matin et fermait de bonne heure le soir. Ignace chercha à se procurer un domicile plus commode en se proposant comme domestique dans plusieurs collèges. Personne ne voulut de lui. 11 dut patienter jusqu'aux vacances pour se rendre à Anvers, instruit qu'il y avait là de riches négociants espagnols dont la bourse était ouverte à tous les indigents de leur pays. Effectivement il rapporta de ce voyage et d'un autre qu'il fît à Londres une collecte suffisante pour s'entretenir jus^ qu'à la fin de ses études.
C*est vers ce temps-là, qu'il commença à s'insinuer dans fintimité d'Amador et de ses deux compagnons.
Il n'est pas surprenant que de jeunes têtes disposées à l'exaltation aient été tournées d'une manière si complète par un enthousiaste de son âge. Lui cependant attribuait son succès moins à son propre ascendant qu'à la vertu d'une certaine pratique qu'il appelait sa révélation, parce que l'idée lui en était venue subitement, un jour qu'il regardait couler dans la campagne la rivière de Liobregat qui passe à Manresa. C'était un procédé artificiel de méditation, consistant
à se représenter par une mise en scène arrêtée et complète ce qui semble ne pouvoir être perçu que par les yeux de l'âme. Par exemple, pour penser aux conséquences du péché, il fallait se figurer des âmes comme enveloppées d'un corps de feu, au milieu d'un immense incendie, puis des vapeurs de soufre, des torrents amers formés par les larmes , des blasphèmes proférés contre Dieu et les saints, etc., etc. On devait employer tous ses sens à la perception de la chose ainsi représentée, de telle sorte qu'on crût non-seulement voir et entendre, mais palper de ses mains^ goûter de sa bouche et flairer de son odorat. Le spectacle qu'on se donnait ainsi était entremêlé, par cotnpas et par ifnesure, de prières, de colloques intérieurs et d'examens de conscience. Ce mécanisme devint la matière du livre des Exercices spirituels qu'Ignace mit sur le papier avant de savoir écrire en latin. Il en était déjà venu, par l'habitude, à ne plus employer autrement la volonté qui dirigeait ses actions. Lorsqu'il eut l'idée de se mettre garçon de chambre au service d'un pédagogue, il se disait : .« Je me figurerai que le maitre est Jésus-Christ ; je donnerai à un de ses élèves le nom de saint Pierre, à un autre le nom de saint Paul, et ainsi du reste. Quand ils me commanderont quelque chose, je le ferai avec l'idée que j'obéis
I à Dieu ou à ses saints. »
j Après l'éclat qui fut la suite de ses premières confé-
rences pieuses, il vit s'ameuter contre lui non-seulement ses compatriotes, mais l'Université presque entière. Les enfants se sauvèrent de lui comme d'une 1 bête dangereuse ; les gradués lui prodiguèrent les
I marques de l'aversion et du mépris; il fut même dé-
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nonce à Tinquisiteur par le fameux Pierre Ortiz, qui régentait alors à Montaigu*.
Une belle action quMl fit alors le releva un peu dans Topinion. Ayant appris que le camarade qui Tavait volé était tombé malade à Rouen au moment de s'embarquer pour son pays, il courut lui porter de l'argent et des consolations ; et comme quelqu'un lui manda de Paris que sa disparition subite était interprétée comme la fuite d'un imposteur à bout de son rôle, en bomine avisé qu'il était, il ne revint pas sans s'être muni d'un acte notarié qui attestait le lieu où s'était passée son absence.
En arrivant, sa première visite fut chez l'inquisiteur. 11 lui dit de l'interroger, et que s'il x devait passer en jugement, cela se fit vile, parce que sa résolution était de commencer son cours de philosophie à la prochaine* rentrée des classes. L'inquisiteur causa quelque temps avec lui et le renvoya absous.
11 faut que l'esprit de mortification lui ait inspiré ce qu'il fit alors, car c'est à Sainte-Barbe, dans la maison QÙ il y avait le plus de rancunes coatre lui, qu'il alla se proposer comme élève philosophe. Il fut agréé par le professeur Jean Penna, à la condition expresse qu'il s'abstiendrait de toute entreprise sur la conscience de ses condisciples. Il tint parole à l'égard d'Amador, qui dès lors fut pour lui comme s'il n'avait jamais existé; mais d'autres lui parurent si bien faits pour s'entendre ^vec lui, que la tentation fut plus forte que la foi
i, Ribadeneira, Fita Ignatii, ch. ti, n*» i09; Orlandini, Hixt, societ. JesUy 1. I^n. 70; Épître de Peralta à Pierre Oi'tiz, en tête du cornmeDtaire de Jean Major sur le second livre des Sentences,
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jurée. Plus tard, lorsqu'au Jésus de Rome, il parlait de ce temps avec ses compagnons, il leur racontait que pendant les classes sa tête lui semblait bouillonner, qu'il n'entendait rien à la leçon du maître, et que pour remettre ses esprits il fallait qu'il parlât de religion avec quelqu'un. Jean Penna, qui l'observait, l'avertit, et comme son admonition réitérée trois fois resta sans succès, il porta plainte à Jacques de Gouvéa*
Celui-ci ne^ s'était pas encore consolé du changement d'Amador, affolé, comme il disait, par cet extravagant d'Espagnol. Le rapport du professeur de philosophte le mit dans une colère extrême ; il dit que l'écolier de quarante ans serait châtié comme s'il n'en avait que seize, et il donna des ordres pour que le lendemain il reçût la salle.
On appelait ainsi une correction plus infamante que douloureuse, qui s'administrait de la façon suivante. Après le dîner, tous les élèves étant présents au réfectoire^ les maîtres, armés chacun de leur férule, se rangeaient sur deux files. Le délinquant, dépouillé de ses habits jusqu'à la ceinture, devait passer entre eux, et recevoir de chacun un coup sur les épaules*.
Ignace, quoique prévenu de ce qui l'attendait, ne laissa pas de se rendre au collège, résigné qu'il était depuis longtemps à ne reculer devant aucun genre d'humiliation. Toutefois, lorsque faisant mine dé sortir après la classe, il vit la porte se fermer devant lui , il réfléchit, et trouva raisonnable d'aller s'expliquer avec le principal. Ils eurent ensemble un long entre-
i. Dubonlay,^'^^ Unh,^ t. VI, p. 945,
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tien^ au sortir duquel Jacques de Gouvëa parut au réfectoire, tenant l'Espagnol sous le bras. Il le fit asseoir à table à côté de lui et, le diner fini, au lieu de donner le signal du châtiment, il prononça une allocution dont les apologistes de Tordre ont assuré^ ment dénaturé le sens en la représentant comme un acte de contrition envers leur fondateur. Ils vont jusqu'à dire que le principal se jeta aux pieds de son élève et lui demanda pardon*. Il n'y a pas un mot de tout cela dans le P. Gonzalez', et le bon sen$ dit qu'il aurait été ridicule à Gouvéa d'accueillir de la sorte une infraction faite à la discipline de son collège, et même à celle de l'Église. Tout ce qu'il put dire, c'est qu'Ignace de Loyola était un homme de sainte vie, qui s'était laissé aller à trop de zèle ; qu'il avait obtenu de lui le serment de se comporter désormais avec plus de discrétion ; qu'il renouvelait en son nom le même engagement devant le collège, et qu'en conséquence, il lui faisait grâce de la peine prononcée contre lui.
Depuis ce moment saint Ignace demeura à Sainte- Barbe ; il s'y mit en pension chez son professeur, qui, d'après le marché passé entre eux, dut lui fournir une chambre, et pas autre chose que du pain et de l'eau pour sa nourriture. Un grand effort de volonté le délivra des distractions dont il avait été assailli jusquelà. il se fit une loi de n'avoir plus de conversation pieuse jusqu'à ce qu'il eût obtenu ses grades. Pour la première fois depuis qu'il étudiait, il parvint à se loger quelque chose dans la mémoire.
i. Ribadeneira, ch. vn, n° 114 et 115; Orlandini, 1. I, n°171. 2. Ch. VII, no 78.
Ses relations furent peu nombreuses. Il n'eut qjie trois amis parmi les élèves du collège; encore se tint-il à distance de l'un d'eux, dont le naturel trop conforme au sien aurait pu lui causer des entraînements. C'était Simon Rodriguès d'Azevedo, l'un des pensionnaires du roi de Portugal , adolescent plein de ferveur religieuse et déjà tourmenté de l'idée d'aller à Jérusalem*. Quant aux deux autres, ils furent ses inséparables. Ils terminaient leur philosophie comme il commençait la sienne, et ils demeuraient en chambre avec lui, dans le corps de logis qui donnait sur la rue Saint-Syiliphorien. L'un --^ était un austère et savant jeune homme des montagnes de la Savoie, qui apprit les langues anciennes en gardant les moutons, et resta berger jusque vingt ans. Il s'appelait Pierre Lefèvre*. L'autre était François Azpilqueta de Chabier ou Xavier, fils d'un gentilhomme navarrais, sujet d'une littérature ordinaire et d'une conduite fastueuse , mais qui , sous les dehors de la frivolité, laissait paraître une âme héroîque^
I^fèvre, sachant parfaitement le grec, remplissait auprès de Jean Penna le même office de préparateur que Postel avait rempli auprès de Gelida. Il fut pour Ignace un répétiteur plein d'intelligence et d'assiduité. Avec une dévotion excessive, il avait beaucoup d'empire sur lui-même. Il lui suffit de savoir Tobligation à laquelle son élève s'était soumis^ pour bannir soigneusement de leurs entretiens toute parole qui aurait pu les exalter l'un ou l'autre*. Quant à Xavier, H n'eut
ié Orlandini, Hisi» soc, JesUy 1. 1, n*» 88.
2. Hilarionde Coste, Histoire catholique du seiîîième siècle.