CHAPITRE VI
INQUIETUDE DE SAINTE CÉCILE , AUX APPROCHES DE SOST UNION AVEC VALÉRIEN. -^ CÉLÉBRATION DU MARIAGE. — CONFIDENCE DE SAINTE CÉCILE A VALÉRIEN.
Cécile n^avait donc pas été libre de repousser les témoignages de Faffection de Valérien. Remplie d'estime pom» les qualités de ce jeune païen, elle Teût aimé comme un frère ; mais elle était sa fiancée, et le jour des noces allait arriver avec toutes ses alarmes. Qui pourrait dépeindre les angoisses de la vierge ? Le commandement irrésistible des parents, la fougue du jeune homme, la glaçaient de crainte, et elle ne pouvait que refouler au fond de son âme le chaste secret de cet amour qui avait obtenu l'irrévocable empire de son cœur *.
Elle savait que son Ange veillait près d'elle ; mais bientôt elle allait avoir à lutter elle-même ; il était temps de se préparer au combat. Sous les broderies d'or d'une robe somptueuse, un cilice meurtrissait sa chair inno-
^ Parentum enim tanta vis et sponsi circa illam erat exa^stuans, ut non posset amorem sul cordis ostendere, et quod Christum solum diligerct indiciis evidentibus aperire. Acta 5. Cœciliœ,
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cenie ^ Cette armure sévère assujettissait les seus à la loi de Tesprit; la chair serait moins rebelle au saori* fice^ si bientôt^ victime de l'amour du Christ^ Cécile devait payer de son sang Tbonneur d'avoir été préférée par cet Ëpoux divin. Condanmée à vivre au sein de la mollesse patricienne^ elle prenait ses sûretés contre elle-même; elle émoussait par la soufitence volontaire l'attrait du plaisir qui tyrannise les enfants d'Eve , et qui révèle trop souvent à l'âme imprudente et inattentive les abîmes du cœur de l'honune.
Si, à l'exemple de la veuve de Béthulie, Cécile dissimulait sous ses habits l'instrument de sa pénitence; comme David ^ elle af^Eiiblissait encore sa chair par des jeûnes rigoureux. Selon l'usage des premiers chrétiens^ lorsqu'ils voulaient fléchir le ciel ou obtenir quelque grâce signalée^ elle s'abstenait de nourriture pendant deux jours, quelquefois pendant trois jours, ne pre^ nant que le soir le repas qui devait soutenir sa vie ^. Ces avances courageuses, par lesquelles elle cherchait à assurer sa victoire, étaient rendues plus efficaces encore par la prière ardente et continuelle qui s'échappait de son cœur. Avec quelles instances elle recommandait au Seigneur l'heure pour laquelle elle tremblait ' ! Avec combien de larmes et de soupirs elle implorait les Esprits célestes qui coopèrent au salut de nos âmes, les saints Apôtres, patrons et fondateurs de Rome chré-
* Cœcilia vero subtus ad camem cUicio iiuluta , desuper auro textifl vestibus tegebatur. Acta S» Cœciliœ.
* Biduanis ac triduanis jejuniis orans. Ibid,
* Gbminêndabat Domino quod timobat. Acta S, Cœeiliœ,
tienne , les bienheureux habitants du ciel qui protègent nos combats * !
La grâce que sollicitait Cécile était accordée ; mais FÉpoux céleste se plaisait à éprouver sa noble fiancée par des angoisses rigoureuses , afin que sa vertu s'élevât plus mâle et plus épurée. Ne devait-elle pas bientôt, en retour de tant d'alarmes, entrer dans le repos de réternelle possession? D'ailleurs la lutte qui approchait, et dont Cécile devait sortir avec tant de gloire, n'était que le prélude d'autres combats, au milieu desquels elle aurait besoin d'un courage viril, que les tendres épanchements de l'amour divin n'avaient pas suffisamment développé en elle.
Enfin le Jour est arrivé où Valérien va recevoir la main de Cécile*. Tout s'ébranle dans le palais des Caecilius; le cœur du jeime homme tressaille de bonheur, et les deux familles, fières de s'imir dans leurs nobles rejetons, saluent l'espoir d'une postérité digne des aïeux. Cécile est amenée *; elle s'avance dans la parure nuptiale des patriciennes.
Une tunique de laine blanche , unie *, ornée de
* Invitabat Angeles precibus, lacrymis interpellabat Apostolos, et sancta agmina omnia Christo famulantia exorabat, ut suis eam deprecationibus adjuvarent, suam Domino pudicitiam commendantes. Ibid,
s Yenit dies in quo thalamus coUocatus est. Ihid.
s Claustra pandite , janns :
Virgo adest. Viden' ut faces Splendidas quatiunt comas?
Catull. in nu^tias Julirc et Munlii. Carm. lu.
* Plinii Nat. Histor. iib. viii. cap. lxxiv.
bandelettes* et serrée d'une ceinture aussi de laine blanche', forme son vêtement, et figure la candeur de son âme. Cette tenue modeste, dernière trace de l'antique gravité des mœurs romaines , était en même temps un glorieux souvenir de famille dans la maison des Caecilius. La robe sans luxe des nouvelles épouses devait rappeler celles que tissait de ses mains la royale matrone Caïa Caecilia '.
Les cheveux de la vierge , partagés en six tresses *, imitent la coiffure des Vestales, touchant symbole de la consécration de Cécile ^. Un voile couleur de flamme® dérobe ses traits pudiques aux regards des pro-
1 Segmenta et longos habitas et flammea smnit.
Juvenal. Sat. n. v. 24.
s Festus au mot Cingulus.
3 Caia Gœcilia prima texuitrectamtunîcam, quales cum toga pura tirones induuntur , novaeque nuptae. Plin, Nat, Hist, lib. viii. cap. Lxxiv.
♦ Festus au mot Senis.
* En attribuant ainsi aux jeunes épouses , pour le jour de leur mariage , le privilège de la coiffure des vestales , les Romains voulaient leur faire rendre un dernier hommage à la virginité.
« Tollite , 0 pneri , faces ;
Flanuneum video venire.
Catull. Cami. lxi.
* Timidum nupt£ leviter tectiira pudorem
Liitea demissos velarunt flammea vultus.
Lucan. Pharsal. n. v. 360.
Ce voile, appelé fîammeum, se retrouve même au mariage des chrétiens , jusque dans le iv* siècle, comme l'atteste Saint Ambroisc (de Virginitate, cap. xv), qui rappelle fîammeum nuptiale. Chez les païens , la mariée devait le porter , pour exprimer la stabilité qu'elle entendait fzardcr dans le lien conjugal, parce
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fanes ^ sans les ravir à Tadmiration des anges. En ce moment solennel , le cœur de la vierge est cependant ferme et sans trouble ; elle appuie sa faiblesse sur le secours de TAnge qui la protège.
Étrangère jusqu'alors aux rites païens ^ Cécile est contrainte d'en subir le spectacle. L'offrande du vin et du lait s'accomplit en présence de la vierge*, qui détourne les yeux. Le gâteau, symbole de l'alliance, est rompu*, et la timide main de Cécile, ornée de l'invisible anneau des fiancées du Christ, est placée dans celle de Valérien. Tout est consommé aux yeux des hommes, et la vierge sur qui veille le ciel a fait un pas de plus vers le péril.
A la chute du Jour, selon l'usage antique, la nouvelle épouse est conduite à la demeure de son époux ®. La maison de Valérien était située dans la Région Transtibérine , près de la Voie Salutaris, à peu de distance du pont Cestius , qui rattache l'île du Tibre au quartier du Janicule*. Cette demeure qui allait recevoir Cécile,
que ce voile couleur de flamme , était la marque distinctive des femmes des Flamines , auxquelles le divorce était interdit par les lois.
^ Servius , in Georg. i. v. 244. Macrobe. Satum. m, 11.
• Servius, ibid. v. 3l. Pline, xvii. 3.
3 Yesper adest , jnvenea , consnrgite , vesper olympo
Eispectata diu yi^ tandem lumina tolllt. Jam veniet yirgo , jam dicetur Hymenajus.
CatulL Carm. lxu.
^ Les anciens monuments topographiques de Rome signalent dans la Région Transtibérine , un quartier qu'ils désignent soui^ le nom de Smuœ Vakrianœ, Cette dénomination» qui jusqu'ici
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devait bientôt surpasser en gloire^ les palais, les thermes, les temples qui Tavoisinaient % et dont Tantiquaire a peine aujourd'hui à retrouver la trace. Sanctuaire consacré par le sang de la vierge , il devait survivre à tous les désastres de Rome, et proclamer dans le cours des siècles la fidélité de celle qui se reposa quelques jours sous son toit.
Les torches nuptiales précédaient le cortège qui conduisait Cécile à son époux. La foule applaudissi^t aux grâces de la jeune vierge qui conversait dans son cœur avec le Dieu puissant qui préserva des fkunmes les enfants de la fournaise , et sauva Daniel de la fureur des lions. Ces souvenus de Tancienne Alliance, si souvent retracés sur les peintures des Cryptes qui tant de fois avaient été témoins de la piété de Cécile, soutenaient son courage, comme ils avaient fortifié celui de tant de Martyrs.
On est arrivé au seuil du palais. Sous le portique orné de blanches tentures sur lesquelles se dessinent en festons des guirlandes de fleurs et de verdure*, Valérien attendait Cécile. Selon Tusage antique. Tépoux préludait par cette interrogation : «Qui es-tu? »
n'a reçn des archéologues aucune explication, se rapporterait peut-être à quelque monument relatif à la famille de Valérien.
* Voir dans Canina {Roma antica, pages 533-605) le détail des monuments de la xiv* Région de Rome , située au delà du Tibre.
> Necte coronam
Postibus , et dpnsos per limina tende corymbos.
Jttvenal. Sat. vr. v. 51. 55.
Ornentnr postes , et grandi janna laoro.
Ihid. V. 7f .
éiaait-il. L'épouse répondait : «Là où tu seras Gains, je serai Caïa^ » L'allusion était plus touchante encore au mariage d'une fille des Caecilius; car cette formule était aussi un souvenir de Gaïa Gaecilia, vénérée par les Romains comme le type de la fenmie vouée aux soins du ménage; mais la Cécile chrétienne trouvait un modèle plus accompli dans le portrait que TEsprit saint a tracé de la Fenmie forte, et bientôt Valérien connaîtrait la vérité de cet oracle divin qui devait s'accomplir dans son épouse : c( La force et la grâce sont sa parure , et » elle sourira à sa dernière heure. Sa bouche s'est ou- » verte pour donner les leçons de la sagesse, et la loi de » bonté est sur ses lèvres. Son époux s'est levé, et il Ta » comblée de louanges *. »
Cécile franchit le seuil de lamaison '. Il y a lieu de croire que sa qualité de chrétienne fît qu'on lui épargna les rites superstitieux dont les Romains accompagnaient le moment où l'épouse entrait sous le toit conjugal. Les usages qui s'accomplissaient ensuite avaient plus de cx)nvenance. On présentait de l'eau à l'épouse, en signe de la pureté dont elle devait être ornée * ; on lui re-
1 Uhi tu CaitiSf ego Caïa. Valère-Maxime. De nominum t<itione, Festus, aux mots Gaïa, Recta et Regilla. Âlexander ab Alexandro. Genialium dierum, u. 5.
2 Fortitudo et decor indumentum ejus, et ridebit in die novissimo. Os suum aperuit sapientiœ, etlex clementiae in lingua ejus... Surrexit vir ejus et laudavit eam. Prov, xxxi. 25-28.
8 Transfer omine cum bono
Limen aureolos pedes , Rasilemqne siibi forem.
CéOtulLCarm. lxi.
^ Festus , au mot Aqua,
DK SAINTE CÉCILE. ()5
mettait ensuite une clef, symbole de Tadministration intérieure qui lui était confiée désormais * ; enfin , el^g. s'asseyait un instant sur une toison de laine, qui devais lui rappeler les travaux domestiques auxquels elle né devait pas craindre de se livrer*.
Les époux passèrent ensuite dans le Tricliniumy où. * le souper des noces était servi. Durant le festin on chanta Tépithalame qui célébrait Tunion de Valérien et de Cécile, et un chœur de musiciens fit retentir la salle du son harmonieux des instruments '. Au milieu de ces profanes concerts, Cécile chantait aussi, mais dans son cœur, et sa mélodie s'unissait à celles des Anges. Elle redisait au Seigneur cette strophe du Psalmiste, qu'elle adaptait à sa situation : « Que mon » cœur, que mes sens demeurent toujours purs, ô mon » Dieu ! et que ma pudeur ne soufiTre point d'at- » teinte * !» La chrétienté qui chaque année redit ces paroles de la Vierge, au jour de son triomphe, en a gardé fidèle mémoire, et pour honorer le subUme concert que Cécile exécutait avec les Esprits célestes, bien au delà des mélodies de la terre , elle Ta saluée à jamais Reine de Tharmonie.
> Festus, au mot Clavis,
> Festus , au mot Pellis,
s Ite^ concinite in modnm :
lo H3^en Hymense io, lo Hymen Hymenxe.
CatuU. ibid.
^ Gantantibus oira^anis, Cxcilia in corde suo soli Domino decantabat dicens : Fiat cor meum et corpus meum immaculatum ut non confundar. Àcta S. Cœciliœ.
e6 HISTOIRE
Après le festin^ des matrones guidèrent les pas tremblants de Cécile jusqu'aux portes de ^appartement nuptial *, décoré dans tout le luxe romain^ mais rendu plus imposant encore par le silence et Tobscurité *. Valérien suivait les traces de la vierge.
Lorsqu'ils furent seuls, tout à coup Cécile, remplie de la vertu d'en haut, adressa à son époux ces douces et naïves paroles : « Jeune et tendre ami, j'ai un secret )>à te confier; mais jure-moi que tu sauras le respec- » ter •. » Valérien jure avec ardeur qu'il gardera le secret de Cécile, et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler. — a Écoute , reprend la vierge : » j'ai pour ami un Ange de Dieu qui veille sur mon » corps avec sollicitude. S'il voit que, dans la moindre » chose, tu oses agir avec moi par l'entraînement d'un » amour sensuel, soudain sa fureur s'allumera contre » toi, et sous les coups de sa vengeance, tu succom- » beras dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si , au » contraire, il voit que tu m'aimes d'un cœur sincère » et d'un amour sans tache, si tu gardes entière et in- » violable ma virginité, il t'aimera comme il m'aime, » et te prodiguera ses faveurs *. »
1 Vos bonae senibus viris
Gognits bene femins , Gollocate puellulam.
Catull, C$rm, ai
1 Sed cum hœc agerentur, venit nox in qua suscepit una cum sponso suo cubiculi sécréta sUentia. Acta S, Cœciliœ,
8 0 dulcissime et amantissime juvenis , est mysterium quod tibi conflteor, si modo tu juratus asseras tota te iUud observantia eustodire. Acta S, Cœciliœ,
'^ Angelum Dei habeo amatorem qui nimlo zelo corpus meum
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Troublé jusqu'au fond de son âme ^ le jeune homme^ que la grâce maîtrise d^à à son insu^ répond à la vierge : a Cécile, si tu veux que je croie à ta parole, » fiiis-moi voir cet Ange. Lorsque je Taurai vu , si je le » reconnais pour TAnge de Dieu , je ferai ce à quoi tu D m'exhortes; mais si tu aimes un autre homme, sache » que je vous percerai de mon glaive l'un et l'autre ^ » La Vierge reprend avec une ineffable autorité : « Valé- D rien, si tu veux suivre mes conseils, si tu consens à o être purifié dans les eaux de la fontaine qui jaillit » éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, » vivant et véritable qui règne dans les cieux, ton œil 0 pourra voir l'Ange qui veille à ma garde *. »
— «Et quel est celui qui me purifiera, afin que je » voie ton Ange ? » reprit Valérien •. Cécile répondit : «Il existe un vieillard qui purifie les hommes, après » quoi ils peuvent voir l'Ange de Dieu *. » — « Ce
costodit; hic si vel leviter senserit quod tu me polluto amore contingas , statim circa te suum furorem exagitat , et amitUs florem tus gratissims juventutis \ si autem cognoverit quod me sincero corde et immaculato amore diligas , et virginitatem meam ÎDtegram illibatamque custodias, ita te quoque diligit sicut me, et ostendit tibi gratiam suam. J&t4«
* Si vis ut credam sermonil)us tuis , ostende mibi ipsum Angelom et si approbavero quod vere AngeluB Dei sit, faciam quod bortaris; si autem virum alterum diligis» et te et illum gladio feriam. Atia S. Cœciliœ,
s Si Gonsiliis meis acquiesças , et permittas te puriflcari fonte perenni, et credas unum Deum esse in cœlis YiYum et verum, poteris eum yidere. Ibid,
* Et quis erit qui me puriflcet, ut ego angelum videam? Ibid, ^ Est senior qui novit purificare homines, ut mereantur vi-
dere Angelnm Dei. Ibid. ^