CHAPITRE V
MAISON OU SAINTE CÉCILE PASSA SES PREMIÈRES ANNÉES. — ELLE CONSACRE A DIEU SA VIRGINITÉ. — SES PARENTS LA PROMETTENT EN MARIAGE. — VALÉRIEN ET TIËURCE.
Une ancienne tradition de Rome chrétienne place au Champ de Mars la maison où fut élevée Cécile , et où elle passa ses années jusqu'à Tâge nubile. La piété romaine érigea de bonne heure une Église sur remplacement du palais, et ce sanctuaire fut appelé Sainte-Cécile de domo^. Il fut rebâti, au siècle dernier, parla munificence de Benoît XIII, ainsi que nous le dirons jen son lieu, et une inscription qui provient de Tancienne Église, et qui est gravée en caractères de la fin du moyen âge sur un cippe antique, porte ces mots :
HAEG fiST DOMVS
IN QVA ORABAT SANCTA CAECILIA*.
Le titre populaire {del divino amore) qui s'est atta-
i Voir le diplôme d'Urbain III, des Kalendes de Mars 1186, donné en entier par Fonseca. De Basilica S, Laurentii in Dor maso, page 252.
« Cest ici la maison oii priait sainte Cécile. Cette inscription a été transportée dans la sacristie.
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ehé à cette Église relie le monument moderne à la maison des Ca^cilius^ qui fut véritablement ^ durant les années que la Vierge passa sous son toit^ un temple auguste de Tamour divin.
On ne doit pas s'étonner qu'une maison patricienne ait pu s'établir au Champ de Mars, quoique les auteurs anciens donnent à entendre que ce vaste emplace* ment fut destiné aux exercices militaires. Sous les Empereurs , il était déjà envahi , dans sa plus grande par* tie^ par des temples et des édifices publics^ et l'on vit Auguste, dès son sixième Consulat ^ faire construire son célèbre Mausolée entre la voie Flaminienne et la rive gauche du Tibre , au delà même du lieu où nous plaçons le palais des Cdecilius. Ce Mausolée était environné de bosquets que l'Empereur avait destinés à l'agrément du peuple *. Plus tard, au troisième siècle, les habitations particulières avec leurs jardins descendaient du Pincius jusque dans la plaine, de manière à gêner le projet que les Empereurs .*^ avaient conçus d'embellir cette région d'un immense et^'; .^^ '. somptueux portique qui eût projeté ses colonnades jus- ^^ ^ qu'au pont Milvius*. Le champ des exercices militairesse trouvait donc refoulé de plus en plus, et au temps d'Alexandre Sévère, rien n'empêche decrobeque la famille desCâecilius ait établi son habitation sur un terrain déjà abondamment pourvu de constructions publiques et privées , et situé bien en deçà du pomt sur
i Saétone , in Augiuto, cap. 100.
< Inlius Gapitolinns et Trebellius Pollion , cités par Ganina , tbid. page 439.
lequel Auguste, deux siècles auparavant^ avait déjà bâti son superbe Mausolée. Nous acceptons donc^ sans difficulté^ la tradition qui place la maison des Caecilius au Champ de Mars *.
Au sein de cette demeure opulente et décorée dans toute la pompe romaine, au milieu des trophées et des couronnes de ses aïeux, Cécile, étrangère au faste et aux attraits du siècle , pratiquait , avec une entière fidélité, la loi divine que le Christ est venu apporter aux hommes. L'histoire ne nous apprend rien sur les moyens dont se servit TEsprit divin pour la gagner à cette doctrine céleste; mais nous savons que dès sa première enfance , Cécile fut initiée aux mystères du christianisme. Peut-être une aïeule éclairée de la vraie lumière, une nourrice fidèle, avaient inoculé à la jeune fille cette foi dont la profession était alors aussi funeste au bonheur terrestre qu'elle est féconde , en tous les temps, pour réternelle félicité de ceux qui l'ont acceptée.
Le père et la mère de Cécile étaient restés dans les ténèbres de l'infidélité; mais ils ne paraissent pas avoir contrarié dans leur tille cet attachement pour une religion qui prenait , de jour en jour, une plus grande considération dans Rome, et qui comptait des
^ On peut ajouter encore qu'il n'y avait aucune nécessité d'assigner dans Rome la maison habitée par Sainte Cécile avant son mariage , si un antique et vénérable souvenir ne se fût d'avance attaché au lieu où fut bâtie plus tard cette Église de Sainte-Cécile de Domo, Rome n'avait-elle pas assez de la maison transtibérine où la Vierge consomma son sacrifice? ce monument incontestable suffisait à la piété des fidèles , sans qu'il fût besoin d'imaginer gratuitement une autre maison au Champ de Mars,
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sectateurs jusque dans le palais impérial. Soit tendresse^ soit indifférence^ ils ne la gênaient pas dans la profession de son culte, et lui laissaient suivre les assemblées des Chrétiens. Cécile pouvait aller prier avec les fidèles dans les Églises où les mystères de notre foi se célébraient avec une sorte de publicité , dans ces jours de calme précurseurs de la tempête. Elle fréquentait les Cryptes des martyrs, où souvent ^anniversaire du triomphe de ces héros de la société chrétienne appelait les fidèles de Rome; et les pauvres qui gardaient le secret de la retraite d'Urbain, la connaissaient et faisaient droit à ses messages.
Les chrétiens de cette époque vivaient avec la pensée du martyre; elle entrait, comme élément nécessaire, dans toutes leurs prévisions d'avenir; ainsi ridée de la tempête est présente à Tesprit du nautonier qui commence sur les mers un voyage de long cours. Cette attente si formidable pour la nature ne faisait point fléchir Tâme de Cécile ; elle y trouvait , au contraire, un repos plein de délices. Le martyre la réunirait pour jamais au Christ, qui avait daigné la choisir au sein d'une famille païenne , et se révéler à elle. En attendant cet appel fortuné, elle vivait au fond de son cœur dans la compagnie de ce maître divin , et ses entretiens avec lui ne cessaient ni le jour ni la nuit *. Ravie par le charme de sa parole intérieure, elle le cherchait à toute heure dans les saints
> Nun did)U8 , non noctibus , a coUoquiis divinis et oratione cessabat. Acta S, Cœciliœ, édit. de Bosio (1600) et de Laderchi
ik HISTOIRE
oracles , et le livre des Évangiles ^ caché sous ses vé\ê* ments^ reposait continuellement sur sa poitrine ^ Cécile recevait de ce contact sacré une force qui rélevait au-dessus de la faible nature, et la vertu des paroles qui sont esprit et me' se communiquait à elle. La main de PÉpoux céleste pouvait seule prétendre à cueillir cette fleur qui s'élevait si fraîche et si suave du milieu des épines de la gentilité, et il inspira au cœur de Cécile un amour digne de celui dont il Favait aimée sur la croix* La Vierge répondit pour jamais aux avances d'un Dieu, et jura dans son cœur qu'elle n'admettrait jamais un époux mortel. On ignore si elle reçut des mains d'Urbain le voile sacré qu'avaient honoré avant elle les Praxède et les Pudentienne, et que portaient dans Rome tant de vierges fidèles, la plus belle parure de l'Église. Peut-être Cécile accomplit-elle dans le secret de son cœur le sacrifice qui
^ Absoonditum semper Evangelium Christ! gerebat in pdotore. Acta S, Cœciliœ, — Cet usage des premiers chrétiens de porter sur soi l'Évangile durait encore dans le quatrième et le cinquième siècle. Saint Jérôme en parle comme étant très-fréquent chez les femmes chrétiennes ( In Matthœum , lib. iv , ad eaput xxin. 6.) , et S. Jean Chrysostome dit qu'elles le portaient suspendu au cou. {Ad populum Antioch, Homil. xix. n''4. ) Un dernier vestige de cette coutume existe encore aujourd'hui chez les catholiques irlandais. Dans leurs voyages, dans leurs maladies, ils ont la pieuse habitude de porter sur eux une feuille imprimée sur laquelle se lit le commencement de l'Évangile de saint Jean (Versets 1-14). En ce moment même où un si grand nombre d'entre eux émigrent pour l'Amérique du Nord, on peut affirmer qu'il n'en est pas un qui ne porte ce texte sacré eousn dans ses habits.
* Joan. VI. 64.
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rtnlevait âux amours de cette vie pour la vouer à un amour éternel. Celui qui Tavait invitée aux noces du del accepta les vœux de la Vierge , et attendit dans son éternité le jour où il s'unirait à elle.
Mais quel défenseur trouvera-t-elle dans cette ville , la plus profane de toutes ^ au sein d'une famille idolâtre, la jeune fille dont l'âme est au ciel, et dont les pieds foulent encore la terre? L'Époux qu'elle a choisi a pourvu aux désirs de sa fiancée. L'Ange qui veille à la garde de Cécile a reçut Tordre de se montrer à elle ; il l'a assurée pour toujours de sa protection; il la défendra contre le monde et les sens. Toujours elle le sentira près d'elle ; il est prêt à frapper de son bras vengeur le téméraire qui oserait convoiter le trésor du ciel.
Cependant la Vierge ne devait pas s'attendre à saisir sans combat la couronne nuptiale qui lui était destinée^ et une épreuve redoutable se préparait pour elle. Embellie de toutes les grâces de la nature^ faible image de la beauté de son âme y Cécile semblait mûre pour un hymen terrestre. Ses parents, fiers d'une telle fille, aspiraient à contracter par elle une alliance honorable dont sa main serait l'heureux gage. Incapables de comprendre le sublime amour qui consumait le cœur de Cécile et les engagemens qui l'enchaînaient au ciel, ils avaient cherché pour elle un époux, et la fiancée du Christ avait été contrainte de recevoir un fiancé parmi les hommes.
Les mariages entre chrétiens et païens avaient encore lieu à cette époque, et s'ils amenaient quelquefois des situations difficiles , souvent aussi ils étaient
rinstrument dont Dieu se servait pour gagner à la vraie foi la partie intidèle. UÉglise cependant, fondée sur la doctrine de l'Apôtre*, les improuvait avec énergie, et la nécessité pouvait seule excuser les fidèles qui les contractaient ^. Cécile se voyait donc contrainte, par rimpérieuse volonté de ses parents, à entrer dans la vie conjugale, malgré son vœu de virginité, et c'était à un jeune païen qu'ils la livraient. La sagesse et la force de Dieu pouvaient seules triompher d'une situation si supérieure à la faiblesse humaine; mais, comme parle l'Apôtre, « ce sont les choses » faibles de ce monde que Dieu a choisies pour con- » fondre ce qui est fort *. »
Valérien était le nom du jeune Romain appelé, selon la pensée des hommes, à recevoir la main de Cécile. Sa noblesse, sa beauté, les qualités de son âme, semblaient le rendre digne d'un tel honneur, et il aspirait avec ardeur au jour où il posséderait enfin celle que tant d'autres jeunes patriciens lui enviaient. L'heureux fiancé avait un frère nommé Tiburce, qu'il aimait de cette affection franche et dévouée qui formait un des principaux traits de son caractère. Il pensait avec bonheur que son union avec Cécile resserrerait encore ces liens si chers, en associant à leur amitié mutuelle la tendresse d'une sœur si accomplie. Les deux frères ne se trompaient pas dans leur espérance ; mais Dieu seul
» II. Cor. VI. 14.
s On en trouve encore cependant de célèbres exemples après le ui* siècle : dans le iv«, Sainte Monique épousa Patrice encore païen ; le cinquième vit le mariage de Sainte Clotilde avec Glovis.
» I. Cor. I. 27.
savait combien l'amour que Cécile verserait dans leurs cœurs remporterait sur ces affections terrestres qu'ils devaient si rapidement dépasser^ et combien prompte serait la migration des deux frères et de la sœur vers la région où les âmes pures s'unissent au sein de Tamour infini.
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