DE M«^ L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS A M. L'ABBÉ BOUGAUD
SUE LA SECONDE ÉDITION DE SON HISTOIRE DE SAINTE CHANTAI. ET sua LA MANIÈRE D'ÉCUinE LA VIE DES SAINTS
Mon cher ami,
Je ne veux pas que la seconde édition de votre Ilisloîre de sainte Chantai paraisse avant que je vous aie remercié publiquement d'avoir fait un tel livre.
J'ai toujours beaucoup aimé les Vies des saints. Ce sont mes lectures de prédilection. Après la sainte Écriture, rien ne m'attire, rien ne me repose et ne me charme davantage. Dans le vrai, je ne connais rien qui soit plus utile aux âmes. Sainte Thérèse les conseillait autrefois à toutes les âmes pieuses, et très particulièrement aux âmes fatiguées. Il n'est pas, en effet, un état de la vie chrétienne pour lequel on ne puisse y trouver consolation, encouragement, lumière.
Rien d'ailleurs n'est plus honorable à la Religion que de tels livres ; car les saints sont la gloire de l'Église ; et l'histoire de ces grandes âmes, les meilleures, les plus nobles,
les plus tendres et les plus fortes que Thumanité ait produites, serait à elle seule une admirable démonstration du Christianisme et la plus magnifique apologie de la piété. A mes yeux, rien n'est mieux fait, non seulement pour animer les âmes ferventes et fortifier les cœurs faibles, mais encore pour ramener à Dieu et à la foi ceux que le malheur des temps en aurait éloignés.
Mais, pour que les Vies des saints aient ce charme et cette puissance, il ne faut pas qu'elles soient écrites médiocrement, ni avec les seules ressources d'un talent vulgaire et d'un art profane. Il y faut un ensemble de conditions, je l'avoue , très difficile à rencontrer. Voilà pourquoi il y a si peu de Vies des saints écrites comme elles devraient l'être. Le grand art du véritable hagiographe, le sens de ce qui est l'intérêt propre et le charme suprême d'une Vie de saint, le sérieux travail indispensable pour y atteindre, c'est ce qui est bien rare.
Laissez -moi vous dire ici, sur cet important sujet, toute ma pensée, et quelles sont, selon moi, les qualités d'une Vie de saint faite comme Fâme et la piété le désirent. C'est une matière sur laquelle mon attrait pour ce genre d'ouvrages, et aussi les déceptions que j'y ai rencontrées, m'ont fait réfléchir bien souvent.
Ces conditions et ces qualités, je les résumerai ainsi :
Avant tout, avec la conception juste et le sentiment exquis de ce qui convient en de tels sujets, avant tout et par-dessus tout l'amour du saint; puis une étude approfondie de son âme et de sa vie, dans les sources, dans les documents contemporains : pour cela- le temps et le labeur nécessaires ; puis la peinture de cette âme, de ses lutteSj de ce que furent en elle la nature et la grâce; tout cela tracé avec simplicité, vérité, noblesse, pénétration profonde et Avivants détails, de telle sorte que le saint et son temps soient fidèlement représentés, mais que le saint cependant ne disparaisse jamais sous l'entassement des faits collatéraux de l'histoire, et reste
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toujours, dans le récit, au premier plan; des faits vrais, authenliques, précis, nombreux,, mais groupés avec art et habilement disposés, dans un ordre savant qui prépare et éclaire tout; un style enfin simple, grave, ému, pénétrant. — Voilà, selon moi, une idée sommaire des mérites divers et des difficultés considérables d'une bonne Vie de saint. Et voilà aussi les qualités que j'ai cherchées souvent dans ces livres, et que j'y ai rarement rencontrées. Je suis heureux de vous dire que je les ai trouvées dans votre Histoire de sainte Chantai. Si elle a été si lue, si goûtée, si elle doit Tétre plus encore, c'est que vous avez suivi la vraie méthode, que vous avez mis à votre travail le temps et tout le soin qu'il fallait-, et que cette seconde édition , après la révision attentive que vous venez d'en faire, approchera plus encore de la perfection.
C'est à Annecy, dans un pèlerinage que je faisais près du berceau et du tombeau de saint François de Sales, que je rencontrai votre ouvrage pour la première fois, chez les bonnes religieuses de la Visitation. Je le trouvai là par hasard ; c'était un livre nouveau ; je l'ouvris sans être averti ni de son mérite, ni de ce qu'était l'auteur, entraîné seulement par l'attrait qui me porte toujours vers la vie des saints. Je l'emportai avec moi dans la montagne; et dès les premières pages je fus charmé, je pourrais dire même étonné, car il est si rare de trouver des Vies de saints qui soient ce qu'elles doivent être, qu'en ouvrant un de ces livres, je m'attends d'ordinaire à un mécompte : c'est pourquoi, ne vous connaissant pas alors comme aujourd'hui, j'éprouvai, en vous lisant, un étonnement involontaire, qui du reste n'a pas nui au charme; et, laissez-moi l'ajouter, ce qui m'a attaché dès lors à vous, c'est que j'ai joui là, dans cette lecture que je prolongeais à dessein durant mes courses solitaires, de ce que je mettrai toujours au nombre de mes plus grandes joies, je veux dire la douceur de goûter la Vie des saints, de rencontrer une grande âme, et de vivre
quelque temps dans rintimilé avec elle, par celui qui a su la faire revivre pour moi.
Depuis j'ai relu voire livre, le crayon à la main : Fimpression favorable n'a fait que croître. Je l'ai fait lire à plusieurs âmes : elles y ont trouvé comme moi un charme singulier dans l'intérêt le plus vif, et dans l'édification la plus pratique et la plus sérieuse. C'est dans la vie de cette grande sainte, c'est bien là que se rencontre, dans une succession des scènes les plus belles, les plus variées, les plus émouvantes, tout ce dont parle l'Apôtre : Quœcumque vera, quœcumgue sancla, quœcumque pudica, quœcumque justa, quœcumque amabilia.
Pendant ce long travail dont je me suis imposé naguère la pénible tâche, n'ai-je pas lu, parmi tant d'autres indignités, que le saints modernes avaient Y qàt mesquin, étroit, grêle, insignifiant^} Eh bien, voici une sainte qui a vécu presque de nos jours, grand'mère de M"^*^ de Sévigné, tante de Bussy-Rabutin, grand'tante de MM. de Toulongeon, que tous parmi nous connaissent aujourd'hui, une sainte qui touche à notre société moderne de toutes manières : et où trouver, même en plein moyen âge, même dans les premiers siècles, une distinction plus élevée, une grandeur plus constante, un héroïsme plus touchant?
Jeune fille, elle exhale d'abord tous les parfums de la piété, de la modestie, de l'innocence, et fait entendre déjà des accents d'une énergie chrétienne, comme on n'en trouve que dans la vie des plus grands saints. • Jeune femme, son courage grandit avec ses devoirs. Elle est épouse, mère, maîlresse de maison, femme du monde, sans cesser d'être une sainte; et tour à tour dans l'éclat et les plaisirs d'une brillante position, ou dans ces épreuves cruelles, dont ni les titres ni l'opulence mondaine ne sauraient préserver, elle fait voir toute la magnanimité et toute la force d'âme dont une femme chrétienne est capable.
Devenue veuve par un soudain et aftreux malheur, retirée