‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 2 sur 65 · II. — I · texte numérisé non relu

II. — I

les fixer sur les enfants et les petits-enfants de sainte Chantai, de passer ainsi de sa vie publique à sa vie privée, et de chercher à retrouver la mère dans la religieuse et la fondatrice.

Rappelons -nous d'abord l'état de la famille de M™^ de Chantai au moment où elle quitta le monde. Des six enfants dont Dieu avait béni son mariage, il ne lui en restait que trois, deux filles et un fils, qui était l'aîné. La plus âgée des deux filles, Marie-Aimée, avait été mariée toute jeune au baron de Thorens, qui était très jeune aussi et frère de saint François de Sales. Elle habitait le château de Thorens, à trois lieues d'Annecy, venait souvent voir sa mère au couvent, et s'y établissait même toutes les fois que son jeune époux, colonel d'un régiment de Savoie, était obligé de s'absenter pour le service de son prince, ce qui arrivait fréquemment. La seconde des fille de sainte Chantai ne quittait jamais sa mère, et on pourrait la considérer comme la plus ancienne pensionnaire de la Visitation. Elle avait saint François de Sales pour directeur *, et sainte Chantai pour institutrice; et comme le couvent d'Annecy n'avait pas encore de clôture, elle en sortait souvent, tantôt pour suivre dans les églises les sermons de saint François de Sales *, tantôt pour faire des visites dans les familles nobles de la ville, où elle était très accueillie; souvent aussi pour aller chez sa sœur à Thorens, où elle passait toujours quelques mois de vacances et tout le temps que sa mère s'absentait.

1 Lettre sans date. Elle est la dlxxhi» dans les premièies éditions.

2 Lettre du 8 décembre 1612.

Quant à Celse-Bénigne, M""° de Chantai l'avait confié, en quittant Dijon, au président Frémyot, chargé depuis longtemps de son éducation; le président mort, elle l'avait mis au célèbre collège des Godrans pour y achever ses études; ses études finies, elle l'avait envoyé à la cour, où le renom de son père, le baron de Chantai, l'avait fait accueillir avec distinction, et où ses talents et ses défauts commençaient à lui faire une position originale, à la fois brillante et périlleuse.

Telle était la situation des trois enfants de M""® de Chantai. La fortune y répondait. Marie-Aimée, richement dotée lors de son mariage, était baronne de Thorens. La belle terre de Bourbilly, douaire de M'"^ de Chantai, augmentée depuis la mort du président de la riche seigneurie de Thotes, et, depuis celle du vieux baron, de la terre de Sauvigny, formait, avec le titre de baron de Chantai, la splendide part de Celse-Bénigne. Quant à Françoise, on lui réservait en dot le château de Monthelon avec ses vastes dépendances, et déjà elle en portait le titre. Et comme ces trois enfants étaient encore mineurs , la mère de Chantai, en leur abandonnant tous ses biens et même son douaire, s'en était réservé l'administration. Deux fois même, en 1611 et en 1613, elle n'avait pas hésité à quitter son cloître pour aller recueillir en Bourgogne les successions destinées à ses enfants, et par ses soins intelligents, ainsi que nous avons vu, elle avait en quelques années doublé leur fortune.

On le voit. M™» de Chantai avait admirablement rempli tous ses devoirs de mère. Les événements qui vont suivre prouveront qu'elle sut les accomplir jusqu'à la fin.

En 1617, époque où nous a conduit la suite de cette histoire, Marie-Aimée, mariée depuis 1609, vivait avec le baron de Tliorens dans la plus douce et la plus sainte union, et elle allait être mère pour la première fois, lorsque, la guerre ayant éclaté entre la France et l'Espagne, celui-ci reçut ordre de conduire en Piémont le régiment dont il était colonel.

Il y a dans la vie d'étranges pressentiments. Jamais ces deux jeunes mariés n'avaient pu se séparer sans verser beaucoup de larmes ; mais cette fois leur affection parut extraordinaire; elle inonda leurs cœurs sans qu'ils pussent ni la contenir ni la modérer. Longtemps Marie-Aimée accompagna son jeune époux sur la route, ne pouvant se détacher de ses bras; et quand enfm il fallut le faire, « ils jetèrent l'un et l'autre tant de larmes, qu'ils en tiroient des yeux de tous ceux qui en étoient témoins; et telle étoit la violence de leur douleur, qu'ils s'étonnoient euxmêmes de la pouvoir soutenir. » Chrétiens tous deux, leur dernière parole fut une promesse de mieux servir Dieu et de travailler avec une nouvelle ardeur à ta pratique de la vertu , si Dieu leur accordait la grâce que M. de Thorens revînt sain et sauf de l'armée. Après quoi on les sépara, car ils ne pouvaient s'arracher des bras l'un de l'autre, et M. de Thorens étant parti au galop de son cheval pour mieux cacher ses sanglots, « cette belle colombe désolée se retira, selon son usage, auprès de sa bonne mère. Et depuis lors elle eut les larmes aux yeux, sans qu'il fût en son pouvoir d'en arrêter le cours ^ »

* Vies des premières mères de la Visitation, Marie -Aimée ae

Il n'y avait que trois semaines que le jeune baron de Thorens était parti, lorsqu'on apprit, avant même qu'un coup de feu eût été tiré, qu'il était tombé malade en arrivant et qu'on désespérait de sa vie. « 0 mon Dieu ! mon cher monsieur de Blonay, écrit saint François de Sales à la première nouvelle, dimitle me, ut plangan paululum dolorem meum \ Hélas! j'attends tous les quarts d'heure la nouvelle du trépas de mon frère de Thorens , qui partit d'ici il y a trois semaines, et le jour de la Trinité était à Turin,, abandonné des médecins et hors de toute espérance d'échapper; et déjà de Chambéry le bruit vient qu'il est mort. Pensez si j'aurai besoin de quinze jours pour consoler sa pauvre veuve et pour rasseoir un peu mon cœur, qui est grandement ému. »

Le lendemain arriva, en effet, un courrier qui apportait la fatale nouvelle. Quoique préparé, le saint fut profondément ému. « Il frappa fortement sur sa cuisse et jeta force larmes, ne succombant pas toutefois à sa douleur; mais, joignant les mains et levant au ciel les yeux et les mains, il prononça tranquillement ces paroles entrecoupées de soupirs : Oui, oui, mon Dieu, puisque vous l'avez voulu; ajoutant ces paroles, dont il s'étoit servi à la mort de sa mère : Je me suis tu, et je n'ai pas ouvert la bouche, parce que c'est vous qui l'avez fait -, »

Chantai, p. 80. Voir aussi une petite Vie manuscrite de Marie- Aimée, aux archives d'Annecy.

1 Donnez-moi du relâche, afin que je pleure un peu dans ma douleur. (Job, x, 20.)

2 La Vie du bienheureux François de Sales, par Charles-Auguste de Sales; 1 vol. in-A», 1634, p. 497.

Ce qui augmentait la douleur de saint François de Sales, c'était la pensée de Marie-Aimée, si jeune, si tendrement attachée à son mari, et qui, âgée à peine de dix-neuf ans, au moment d'être mère pour la première fois, allait être brisée par un coup si terrible et si inattendu. Il n'avait encore dit qu'un mot de la maladie du baron de Thorens, et seulement à la mère de Chantai, et l'émotion que celle-ci avait éprouvée lui faisait sentir assez à quelles scènes il fallait préparer son cœur, lorsque l'heure serait venue d'annoncer une pareille nouvelle à la jeune baronne. « Oh! pensez, ma très chère fille, écrit- il à la mère Favre en se recommandant à ses plus instantes prières, pensez où cette affliction me touche, et voyez si la mienne n'est pas surchargée de celle de sa pauvre petite (Marie-Aimée) et de notre mère, à qui il faut que ce matin j'aille ôter le peu d'espérance qui lui étoit restée après les premières nouvelles de cet accident ^ »

Après donc qu'il eut fortifié son âme dans une longue et fervente oraison, le saint se rendit, en effet, au monastère, et ne fit demander d'abord que la mère de Chantai. Au premier mot elle frémit de tout son corps, et tomba dans un profond silence. Elle tremblait tellement d'avoir à annoncer un pareil malheur à sa pauvre enfant, que quelques efforts qu'elle fît pour se vaincre, elle ne put jamais prendre sur elle de remplir ce devoir. Il fallut que le saint s'en chargeât; et comme, d'après son usage, Marie- Aimée devait se confesser le lendemain matin, il

» Lettre du 29 mai 1617.

fut convenu que la terrible nouvelle lui serait annoncée à ce moment, et qu'on la lui cacherait jusque-là.

Cependant Marie-Aimée s'était aperçue qu'on avait demandé sa mère au parloir, et, sans qu'elle sût pourquoi, elle éprouva tout à coup un serrement de cœur qui l'épouvanta, La longueur de l'entretien augmentant ses craintes, elle attendit sa mère au sortir du parloir, pour voir quelle figure elle aurait. Mais cette femme forte eut un tel empire sur ellemême, que, bien qu'elle eût le cœur brisé, elle n'en laissa rien voir à sa fille. Seulement, en s'entretenant avec elle, elle jeta de temps en temps dans la conversation, mais comme sans dessein, quelques paroles de l'amour de Dieu et de l'abandon total à sa sainte volonté, afin de la préparer ainsi à recevoir le lendemain la triste nouvelle avec plus de courage et de soumission,.

Le lendemain, en effet, après que Marie-Aimée se fut confessée et que le serviteur de Dieu, par ses discours les plus doux, eut préparé son esprit : « Eh bien! ma fille, lui dit-il, ne sommes-nous pas toute à Dieu? — Oh! oui, Monseigneur, reprit- elle, absolument. — Et ne sommes -nous pas prête à recevoir de sa sainte main tout ce qu'il lui plaira d'envoyer? — Oui, Monseigneur et mon père; mais, hélas! dit-elle avec un profond soupir, vous me voulez dire que mon cher mari est mort! » Le saint ne répondit que par ses larmes, et elle, éclatant en sanglots : « Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! est-il bien vrai? m'avezvous ôté mon cher mari? Hélas! hélas! que voulezvous que je fasse?

La mère de Chantai était à la porte. Aux cris que poussa sa fille, elle entra afin de la consoler à son tour et de la soutenir. Mais elle avait compté sur une force dont elle n'était pas capable. La vue de sa fille, qui sanglotait et tombait en défaillance, brisant son cœur, elle poussa un cri et tomba elle-même évanouie.

Qu'on imagine une pareille scène : ces deux femmes, la mère et la fille, abîmées dans la douleur jusqu'à en perdre connaissance, et le saint évêque, à genoux, inondé de larmes et étouffé par ses sanglots I

Quand le premier moment de la douleur fut passé, et que la force chrétienne eut repris le dessus, le saint évêque se rendit à la chapelle et dit la messe pour le cher défunt. Marie-Aimée l'entendit dans la sacristie, afin d'être plus libre de donner cours à sa douleur. Le visage tout baigné de larmes, mais sans rien perdre de son maintien angélique, d'une voix douce elle laissait de temps en temps échapper des mots qui perçaient le cœur de ceux qui l'entendaient: « Hé! mon Dieu, mon vrai et unique bien, qu'est-ce que vous m'avez fait! Ah! que la blessure est profonde ! 0 mon Dieu ! aidez-moi. Que votre main, qui m'a blessée, me guérisse ! »

Quelquefois, croisant les mains et levant les yeux, elle disait tout haut, sans s'en apercevoir : a Mon Sauveur, c'est vous qui m'aviez donné ce cher gage ; pourquoi me l'avez -vous donc ôté, puisque sa présence, au lieu de m'éloigner de vous, me servoit pour m'unir à vous plus étroitement? Cependant, mon Dieu, je suis vôtre, je veux l'être tous les jours davantage; coupez, tranchez, mais seulement donnez-

moi la force de supporter la pesanteur de votre main. 0 mon Dieu, je n'étois pas digne d'avoir un tel époux; ah! j'ai besoin d'un secours extraordinaire, car ma douleur va jusqu'à en mourir. »

L'heure de la communion étant arrivée, sa vénérable mère, qui ne l'avait pas quittée, la conduisit au chœur, et, quand elle fut à la table sainte, elle fit en secret vœu de chasteté perpétuelle ; et, ayant reçu le saint Sacrement, elle se voua totalement et irrévocablement à l'amour de Notre- Seigneur.

A partir de ce moment, elle demeura plus calme, les mains jointes , levant doucement ses regards vers le ciel, et laissant couler de ses yeux des ruisseaux continuels de larmes, sans aucun mouvement, comme ces grandes eaux qui coulent sans bruit.

Parfois cependant ses lèvres s'entr'ouvraient, et on en entendait sortir ces paroles : « 0 Jésus ! mon amour, votre volonté soit faite en la vie et en la mort! 0 Jésus, je suis toute vôtre! 0 passion et mort de mon Sauveur, je vous aime et vous révère ! Mon Jésus ! je vous embrasse et vous élis pour mon époux! »

Depuis lors ses larmes ne s'arrêtèrent plus. Vainement on la conjura de modérer sa douleur, de se conserver pour l'enfant qu'elle portait dans son sein. Qui peut se commander dans de pareils moments? Elle prit un deuil très austère, ne voulut plus porter aucune parure, commença à s'habiller toute seule et à se servir elle-même, augmenta ses exercices de piété et se donna plus entièrement à Dieu.

Trois mois s'écoulèrent dans ce mélange de douleur et d'amour, au bout desquels elle fut surprise d'un

accouchement avant terme, avec tant de violence, qu'il fut impossible de la transporter hors du couvent. Après quelques heures de douleurs épouvantables, elle mit au monde un fils, qui ne vécut qu'un instant. La mère de Chantai le reçut elle-même, le baptisa à la hâte et le vit mourir entre ses bras, La pauvre jeune mère, oubliant ses douleurs, s'informa de son enfant, et la sainte ayant répondu qu'elle avait eu un petit ange : « Hélas! reprit la mourante, ce pauvre enfant a-t-il si peu vécu, qu'il soit déjà parmi les anges? » Et les yeux au ciel : « 0 mon Dieu, dit- elle avec un vif accent de foi et de soumission à la volonté divine, si ce petit enfant eût vécu, j'aurois dû me conserver pour lui ; maintenant je suis toute vôtre, mon Dieu je suis toute vôtre. »

Elle dicta son testament avec une parfaite lucidité d'esprit, et, ses affaires temporelles mises en ordre, elle fit paraître des lumières encore plus pures pour se préparera paraître devant Dieu. Elle avait à peine dix-neuf ans, était pressée de grandes douleurs et presque agonisante, et cependant son esprit était libre et calme, dans une sérénité et une paix toutes divines.

Sur les huit heures du soir, le médecin jugeant que la malade était en grand danger, et qu'à peine elle avait encore trois ou quatre heures de vie, la vénérable mère de Chantai fit prier saint François de Sales de venir. Il accourut, accompagné de quelques ecclésiastiques, qui furent profondément émus et fondirent tous en larmes en voyant la ferveur de cette sainte agonisante.

Elle se confessa et reçut le saint viatique avec de merveilleux sentiments de piété; puis, joignant les

mains, elle dit à sa bonne mère : « Oserai-je vous demander une grâce? » La sainte, qui savait combien tendrement elle avait aimé son mari, s'imaginait qu'elle voulait être enterrée auprès de lui : « Ma fille, lui dit -elle, parlez, ne doutez de rien: s'il est possible, on tâchera de le faire. — Ma mère, dit alors la mourante, je vous demande en toute humilité la grâce de prendre le saint habit de la Visitation. » Et dirigeant ses regards vers le saint évêque : « Monseigneur, dit -elle, je confesse que je suis indigne de cette grâce. » A ces mois, des sanglots éclatent dans l'assemblée; les yeux du saint évêque sont inondés de larm'es ; la vénérable mère de Chantai, debout au chevet du lit de mort, ne peut plus contenir le cri de sa douleur.

Aussitôt on met à la mourante un habit de novice, et, comme le danger devenait à chaque heure plus pressant, le serviteur de Dieu lui demanda si elle ne désirait pas recevoir l'extrême-onction. « Oui, de tout mon cœur, dit- elle. Monseigneur, je n'avois pas la pensée de le demander. N'ai -je pas fait une faute? » Rassurée par le saint évêque, elle reçut le sacrement des mourants avec une grande présence d'esprit, suivant toutes les cérémonies, et répondant à toutes les prières. Quand elles furent achevées : « Monseigneur, dit -elle, vous m'avez donné l'habit de novice, et j'ai mille fois fait dans mon cœur les vœux de religion : n'aurai -je pas la consolation de les faire de bouche et solennellement? » Saint François de Sales y ayant consenti : « Mon Dieu, quelle errâce, disait-elle, d'être en même temps novice et professe! Ma chère mère, que la miséricorde divine est abon-

dante en votre pauvre et indigne enfant! » Elle prononça tout haut les saints vœux, et le bienheureux lui nait le voile noir et la croix d'argent ; mais on n'eut pas besoin de lui mettre le drap de mort pour lui rappeler qu'elle devait mourir au monde et à ellemême. Le lit sur lequel elle était étendue le lui disait assez.

Il faut renoncer à peindre l'état de sainte Chantai à ce moment suprême. Elle était mère; et, s'il y a quelque chose d'ineffable ici- bas, c'est le cri de la douleur maicrnelle. Saint François de Sales, qui craignait que cette douleur, contenue par moments, mais qui par d'autres éclatait d'une manière déchirante, ne fît mal à la mourante, conjura la sainte de se modérer un peu. La jeune agonisante l'enlendit, ot regardant tendrement sa mère, comme pour la consoler: « Cette chère mère, disait- elle; oh! je l'aime plus que je ne puis dire. » Et encore : « 0 ma n.ère! que je souffre! Bon Dieu! que mes douleurs ront extrêmes! Mais qu'est-ce que cela auprès des douleurs de Jésus sur la croix? »

Le serviteur de Dieu , la voyant si accablée par la douleur, et connaissant d'ailleurs la grandeur de cette belle âme, lui proposa de faire un acte extraordinaire et héroïque de vertu. « Seriez- vous pas bien aise, ma chère fille, lui dit -il, de demeurer en ces souffrances jusqu'à la fin du monde, si c'était la volonté de Dieu?— Oui, Monseigneur, reprit-elle avec une grande ardeur, non seulement dans ces souffrances-ci, mais dans toutes celles qu'il lui plairoil de m'envoyer. Ne suis-je pas toute à lui, sans réserve et sans exception? »

DE SAINTE CEANTAL 13

Après cela , elle tomba dans le silence. Ses yeux étaient fermés, ses lèvres entr'ouvertes. Il eut été difficile de dire si elle dormait, ou si elle contemplait. Sur son- front commençait à se répandre une sorte de clarté ineffable, comme d'un jour qui se lève. Son visage se transfigurait insensiblement. A la voir ainsi, on n'eût jamais cru qu'elle était si proche de la mort. Elle ressemblait à ce qui va fleurir, plutôt qu'à ce qui va se faner.

Enfin, à deux heures auprès minuit, elle ouvrit les yeux, et dit fortement : « Ah! voici la ii/ort, il s'en faut aller: elle saisit mon cœur, mais mon Jésus s'en est saisi le premier, et il en restera l'unique possesseur. » Et, prononçant trois fois le nom de Jésus, comme elle achevait de prononcer le troisième, elle expira les yeux levés au ciel, le 16 septembre 1617. Marie-Aimée de Chantai était âgée de dix -neuf ans deux mois et six jours.

Le bienheureux évêque, qui était depuis longtemps le directeur de Marie-Aimée, « l'assista jusqu'au dernier soupir, et lui fermant l'un des yeux, sa bonne mère eut bien le courage de lui fermer l'autre *. » Après quoi, ne pouvant plus contenir sa douleur, épuisée par de si grandes angoisses , la sainte tomba évanouie.

Pendant que la mère de Chantai, revenue de son évanouissement, restait comme anéantie sous le coup qui l'avait frappée, saint François de Sales sortait du couvent, faisait mettre les chevaux à sa voiture, et s'éloignait de la ville. « Ses gens estimoient, dit

1 L'Esprit de saint François de Sales, tome I, p. 132.

Mgr Camus, qu'il vouloit aller au château de Sales, qui n'est qu'à trois lieues, pour y prendre l'air et se consoler. Quand ils sçurent que c'étoit pour me venir voir, on lui remontre que la bonne mère de la défunte étoit en une affliction extrême sur cette perte, et qu'elle avoit besoin de consolation. « Vous faites tort à mon affection, répondit-il, de l'estimer plus affligée que moi. Je connois sa force d'esprit et la foiblesse du mien; comment lui apporterois-je de la consolation, moi qui en ai plus besoin qu'elle? Ne trouvez pas mauvais que je l'aille chercher où je pense la rencontrer. » Il me vint donc voir, continue Ms^ Camus, et me raconta l'histoire de cette sainte mort, précédée d'une si pieuse vie, avec tant de larmes, que je pensois avec lui fondre en pleurs. Il estimoit beaucoup, et selon Dieu, les vertus insignes de la mère; mais il faisoit un si haut état de la perfection surnaturelle que Dieu avoit répandue dans l'esprit de la fille, qu'il en parloit comme d'un ange, plutôt que d'une créature mortelle '. »

Quand il revint de Belley, il se rendit promptement au couvent. La mère de Chantai était accablée. Pour surcroît de douleur, un doute affreux remplissait son esprit. C'était elle qui avait baptisé à la hâte son petit -fils mourant; l'avait-elle bien fait? s'était-elle servie d'eau? avait -eJle prononcé exactement les paroles sacramentelles? Elle fouillait sa mémoire en tous sens. Impossible de se rappeler exactement ce qui s'était passé. Et alors des larmes ruisselaient de ses yeux en pensant que, par son imprudence et sa

* L'Esprit de saint François de Sales, tome I, p. 132.

précipitation, elle serait peut-être cause que cette petite âme ne verrait jamais Dieu, et se lamenterait éternellement contre elle. Aussitôt qu'elle aperçut saint François de Sales, elle se jeta à ses pieds, pleurant et confessant sa faute. « Oh! mon père, mon père, que je sois cause qu'une âme ne voie point Dieu, que j'en sois cause! » Le bienheureux, dont le coup d'oeil était si profond, découvrit aussitôt l'origine et le caractère de cette tentation. « Ma mère, lui dit- il, d'oîi vient ceci? De ce que vous vous regardez vous-même. » Ce fut une lumière. Elle comprit qu'elle était moins fâchée du mal que de la part qu'elle y avait prise, et qu'ainsi il y avait en tout cela de l'amour d'elle-même mêlé à l'amour de Dieu. Elle s'en humilia, et, le trouble quittant son esprit, elle se rappela clairement qu'elle avait accompli exactement et avec ferveur les cérémonies saintes prescrites par l'Église.

On procéda ce jour- là à l'inhumation de Marie- Aimée; car elle était encore étendue sur son lit de mort, aussi belle qu'elle l'avait jamais été pendant sa vie, et entourée d'une foule de personnes qui venaient faire toucher à son corps des chapelets et des images, et qui allaient de là demander au saint évêque la permission de l'invoquer. Elle ressemblait à un ange. On l'enterra avec l'habit de religieuse, la croix d'argent sur sa poitrine et une couronne de roses blanches sur sa tête*. .

1 Au sortir de la cérémonie, saint François de Sales écrivit sur le registre mortuaire du couvent le procès-verbal que voici :

« Marie-Aimée de Rabutin, fille de notre mère et veuve de Bernard de Sales, baron dudit lieu et de Thorens, après mille

Rentré chez lui, après de telles secousses, saint François de Sales écrivit aussitôt à la mère Favre, à laquelle il avait hâte de raconter la merveille de cette sainte mort. « Vous vous imaginerez bien de quelle sorte nous avons été touchés ces jours passés, ma chère fille. Ce n'est pas la M"™® de Thorens que vous avez vue, quoique celle-là fût fort aimable; c'est une ^me (je Thorens toute dédiée à Dieu, toute relevée au dessein de ne vivre qu'à Dieu, toute pleine de clartés

et mille souhaits d'être reçue dans la congrégation de céans, étant tombée malade, et saisie d'un soudain accident en cette maison; pleine d'une nonpareille résignation, d'une rare douceur et d'une profonde humilité, avec un esprit extrêmement tranquille, d'une parole distincte, suave et claire, après avoir fait sa confession et reçu l'absolution sacramentelle, demanda l'habit de la Visitation, qui lui fut accordé pour la grande dévotion qu'elle avoit témoignée, et, ayant reçu la sainte extrême-onction, demanda de pouvoir faire les vœux; ce qui lui ayant été concédé, elle les fit d'un courage nonpareil, et trois heures après, elle expira, ayant continuellement, jusqu'au dernier soupir, prononcé très suavement et dévotement le mot de vive Jésus. Elle fut admise à l'habit et à la profession par son évêque, frère de feu son mari, et par sa mère, supérieure de la congrégation , et par toutes ses sœufs, qui furent présentes à son dévot et aimable trépas, le 6 septembre 1717; car ce jour- là elle tomba en cet accident mortel à huit heures de nuit; à neuf elle fut reçue à l'habit; à dix elle fit profession, et entre une et deux heures après minuit, le septième jour dudit mois, qui étoit la veille de la Nativité de Notre- Dame, elle passa à une meilleure vie, laissant un rare exemple de dévotion et une consolation spirituelle incomparable à ceux qui d'ailleurs, marris de son décès, en virent et admirèrent les pieuses circonstances.

« François, évêque de Genève,

qui confessa, communia, donna l'extrême-onclion et admit les vœux de celte aimable sœur trépassée, âgée de dix -neuf ans deux mois et six jours.

« Sœur Jeanne- Françoise Frémyot. »»

ès choses spirituelles et de la connaissance de Dieu et de soi-même; telle enfin que l'on pouvoit espérer que dans quelque temps elle seroit une autre notre mère.

« Je ne vous dirai rien de sa fin très sainte. Entre ceux qui la virent, il y en eut qui le jour suivant me vinrent demander congé de l'invoquer, et d'autres qui vinrent renouveler leur propos, émus du spectacle de celte mort toute pleine de douleur extrême et de douleur toute parsemée de : Vive Jésus, Seigneur Jésus j tirez -moi à vous ; ô Passion et mort de mon Sauveur, je vous embrasse, et cela prononcé si suavement que merveille'. »

Et encore : « Mon Dieu! quelle fin a-t-elle faite? Certes la plus sainte, la plus suave, la plus aimable qu'il est possible de s'imaginer. Je la chérissois d'un amour infiniment plus que fraternel; mais, ainsi qu'il a plu au Seigneur, ainsi doit- il être fait; son saint nom soit béni. Amen 2. »

Pendant que saint François de Sales soulageait ainsi son cœur en épanchant sa douleur, la vénérable mère de Chantai succombait à la sienne. Depuis la mort de sa fille, elle était tombée dans ce silence que nous lui verrons toujours en pareille circonstance, et qui faisait peur pour sa vie. Elle était en récréation, mais sans rien dire; filant sa quenouille, tout absorbée et étrangère à tout ce qu'on disait. Elle n'écrivait pas plus qu'elle ne parlait. Le seul billet qu'elle envoya à saint François de Sales, et que nous allons citer, car

1 Lettre du 14 septembre 1617.

2 Lettre du mois d'octobre 1617.

il est d'une beauté incomparable, elle se le reprocha, comme d'un manque de résignation.

« La paix de Notre -Seigneur, avec son éternelle bénédiction, soit toujours au milieu de votre cœur, mon vrai très cher Père. Je me sens un peu soulagée de mes maux de cœur, et mon esprit demeure tout plein de douceur et de suavité dans la soumission à la volonté divine, laquelle j'ai toujours plus de désir de voir régner souverainement en notre sainte unité.

« Mais, mon Dieu, nonobstant cela, je vois et je sens combien cette fille étoit véritablement l'enfant parfaitement aimée de mon cœur, combien elle le sera toujours, et avec justice, ce me semble. C'est un soulagement nonpareil pour moi , dans cette douleur, de sentir cet amour où vous l'avez placée, comme une goutte d'eau précieuse dans un océan.

« Je me soulage encore de vous dire ceci, mon unique et très bon Père: Dieu soit loué! mais je le dis de toute mon âme , en paix et en douceur, et avec une très grande reconnoissance de la grâce que sa bonté nous a faite; oui. Dieu soit loué de nous avoir donné une telle enfant, et de l'avoir attirée à soi si heureusement.

« Il me semble que je devrois me retrancher de parler tant de feu notre pauvre petite ; carie contentement quej'y prends me laisse toujours de l'attendrissement, mon père, mon unique père, et tout ce que vous savez que vous m'êtes. Ce me sera un petit restaurant de vous avoir dit cela ^ »

C'est ainsi que cette femme énergique contenait sa

1 Lettre non datée, mais qui est de septembre 1617.

douleur, et qu'au lieu de ces cris d'aigle blessé que l'on s'attendait à trouver sur ses lèvres, elle n'en laissait sortir que ces doux et humbles gémissements de colombe, qu'encore elle se reprochait. Mais on ne violente pas impunément la nature. Après six semaines de luttes intérieures, d'efforts héroïques, pour contenir le chagrin qui l'accablait, et pour le cacher du moins à tous les yeux, elle tomba malade et fut bientôt en danger. L'origine de cette maladie, causée par la douleur maternelle, est attestée par tous les contemporains, non seulement par les religieuses de la Visitation, par saint François de Sales, mais par Bussy-Rabutin lui-même. « Quelques semaines après la mort de M"^° de Thorens, dit -il, la mère de Chantai ayant trop pris sur elle pour cacher sa douleur, tomba malade et fut à l'extrémité ^ » Elle fut, en effet, si bas, qu'il fallut l'administrer. Saint François de Sales entra au monastère, confessa la mourante, lui donna l'extrême-onction et le saint Viatique, et s'agenouillant au pied de son lit, toutes les sœurs présentes attendirent son dernier souffle. La sainte paraissait souffrir horriblement, moins encore du corps que de l'âme, et ses yeux, ardemment fixés sur une image de Jésus- Christ que le saint avait fait placer au pied de son lit, indiquaient à la fois et la lutte intérieure et la foi ardente de la sainte. Tout à coup le bienheureux se sent inspiré de faire un vœu à saint Charles Borromée, qu'on venait de canoniser. On apporte des reliques de ce saint archevêque, et à grande peine on en place quelques parcelles sur les lèvres de

1 Vie abrégée de M""^ de Chantai.

l'agonisante. A l'instant, poussant un grand soupir que l'on croit être le dernier: « Mon père, dit- elle, je ne mourrai pas . — Non , ma fille , reprit le saint, vous vivrez éternellement par la miséricorde divine. — Je sens, dit la malade, que je suis guérie et me porte fort bien, grâce à Dieu et à son saint. » Elle était guérie en effet, et en peu de jours elle eut repris ses forces sans éprouver ces langueurs qui d'ordinaire accompagnaient ses convalescences. « Aussi bien, disent les vieux Mémoires, Celui qui l'avoit guérie ne fait pas de cures imparfaites. »

Telle fut la mère de Chantai dans ces jours terribles de la mort de sa fille aînée: elle ne quitte pas un instant sa chère enfant; elle reste debout à ses côtés jusqu'à son dernier souffle; elle a, il est vrai, le courage de lui fermer les yeux, mais elle s'évanouit de douleur après lui avoir rendu ce cruel devoir; elle essaye enfin de calmer, de contenir, de refouler dans son sein la tristesse qui l'accable; mais elle en tombe malade, et elle meurt, pour ainsi dire, de douleur, puisqu'un miracle seul put la rendre à la vie. Devant une si grande infortune, soutenue avec un si grand cœur, on s'arrête, muet et saisi de vénération, et le mot de saint François de Sales se vient de lui-même placer dans l'esprit, comme le résumé de toutes ces scènes: « Rien n'a manqué à cette douleur : elle a été extrême ; rien n'a manqué à cette résignation : elle a été sublime'. »

Reposons-nous maintenant du spectacle de ces scènes douloureuses, en étudiant les rapports de la

1 Vie abrégée, p. 17.

vénérable mère de Chantai avec ses deux autres enfants, et en voyant grandir sous l'œil et la main de cette femme vigilante la belle jeunesse de Françoise, et celle un peu plus agitée de Celse- Bénigne.

Françoise, nous l'avons dit, ne quittait jamais sa mère. Lorsqu'on litleslettresdesaintFrançoisdeSales, on voit à tout instant , par un mot, par une petite salutation mise dans les adieux de la lettre, apparaître tout à coup le visage souriant de la jeune fille à côté de celui de la sainte. « Je salue cordialement nos sœurs et M'^® de Chantai aussi; car n'est-elle pas ma chère fille ^? » Et un autre jour : « Envoyez-moi notre chère Françoise, que nous confesserons ce soir 2. » Et ailleurs : « J'ai vu au sermon notre bien-aimée fille Françoise, mais je n'ai pas osé lui demander comment ma très-chère mère se portoit; car il y avoit trop de gens qui m'eussent ouï. Je donne donc la charge à ce petit billet de vous demander l'état de votre santé, et à notre chère petite fille de vous redire quelque chose du sermon, que j'ai fait hardiment et passionnément'. »

C'est le môme spectacle, quand on étudie les monuments contemporains. Partout et toujours Françoise apparaît à côté de sa mère. Elle joue avec les novices, dont plusieurs sont presque aussi jeunes qu'elle, et les dissipe un peu avec ses oiseaux et ses écureuils*. Elle se promène sous les arbres du jar-

- Lettre du 5 février 1617.

2 Lettre sans date, qui doit être de 1613. Elle est la dlxxiii* dans la première édition des Lettres.

•' Lettre du 4 décembre 1612.

* Mémoires de la mère Marie -Adrienne Fichet.

din, tantôt avec la sœur Marie- Aimée de Blonay, tantôt avec la sœur Claude-Agnès de la Roche, plus souvent pourtant avec la sœur Paule-Hiéronyme de Monthouz, qui paraît avoir été spécialement chargée de son éducation'. Elle va même à l'oraison avec les sœurs, et il n'y a pas jusqu'à leurs macérations qu'elle ne veuille partager 2. Au réfectoire elle a sa place tout près de sa mère, et au dortoir leurs deux cellules se louchent. Hélas! avant la mort de la jeune baronne de Thorens, à côté de ces deux cellules, il y en avait une troisième pour Marie- Aimée, afin que, quand elle venait au couvent, les deux chères enfants dormissent, pour ainsi dire, sous les ailes de leur mère. « Tous les matins, dit la mère de Chaugy, cette aimable fille (Marie- Aimée), lorsque l'on sonnoit l'oraison, se mettoit sur le seuil de la porte de sa chambre pour donner le bonjour à sa chère mère. Mais comme c'étoit le temps où il est défendu de parler, celle-ci, sans dire un mot, le lui rendoit en silence par un regard aimable et un petit enclin de tête'. » Françoise faisait de même. « Chaque matin, lisons- nous dans un vieux manuscrit, elle se levoit de bonne heure et alloit en sautillant devant l'avantchœur au-devant de sa sainte mère, qui descendoit à l'oraison. La bienheureuse, d'un air gracieux, la caressoit un peu, et lui donnoitsa bénédiction en silence; puis la jeune enfant s'en alloit satisfaite *. »

1 La petite maison de la Galerie. Vie de quelques supérieures. La sœur Paule-Hiéronyme de Monthouz.

2 La petite maison de la Galerie, p. 7.

3 Mémoires de la mère de Chaugy, p. 435.

* Abrégé de la vie et des vertus de Marie-Françoise de Rabutin

DE SAINTE CHAiNTAL 23

Et non seulement Françoise ne quitte pas sa mère, mais quand celle-ci est obligée de s'absenter, elle emmène sa fille avec elle. En 1611 , lors du voyage en Bourgogne, Françoise est dans la môme litière que la bienheureuse. Il en est de même en 1618, lorsque la sainte va fonder le monastère de Grenoble. Quelques mois après, au moment où la bienheureuse allait partir pour Bourges, Françoise tomba tout à coup malade. Malgré cela, car la maladie n'était pas grave, la sainte voulait absolument l'emmener; et Françoise était déjà dans le carrosse, lorsque saint François de Sales s'opposa à son départ. « Notre bon M. Michel, écrit sainte Chantai à la mère Marie- Péronne, vous dira toutes nos nouvelles, et comme ma Françoise et moi aussi sommes mortifiées de ce qu'elle n'a pu venir. Elle n'est en aucun danger, grâce à Dieu; mais, comme vous savez, elle est sujette à traîner longtemps après ses maladies. C'est pourquoi nous n'avons su l'attendre. Mais, s'il plaît à Dieu, M. de Var l'amènera à Lyon sitôt qu'elle pourra être remise; et de là nous la ferons conduire à Moulins, où nous l'enverrons prendre ^ » Obligée ainsi de quitter sa fille, la mère de Chantai la couve, pour ainsi dire, des yeux. A chaque relais il y a un mot sur elle et pour elle. Arrivée à Bourges le 26 novembre, n'y trouvant pas de nouvelles de sa fille, la voilà inquiète. « Ma très chère sœur, écrit- elle à la mère Favre, je sais si peu de vos nouvelles et de celles d'Annecy, que cela me donne des craintes

de Chantai, publié par M. Migne. Œuvres complètes de saint François de Sales et de sainte Chantai, tome VII, p. 453. * Lettres de sainte Chantai, édit. Migne, p. 977.

qu'il ne soit arrivé quelque chose à ma filîe Françoise'. » Et quelques jours après, sachant que son enfant est arrivée à Lyon, elle récrit à la mère Favre : « Je ne sais si on sera déjà allé prendre Françoise, il m'en tarde; car elle ne peut que vous incommoder là. Adieu; je salue mes chères filles et ma Françoise, si elle y est encore. Qu'elle m'écrive donc*. » En même temps elle écrit à la mère de Bréchard , à Moulins , pour presser l'arrivée de sa fille : « J'accepte votre offre d'envoyer prendre Françoise à Lyon... Mon neveu de Neufchèze Tira prendre chez vous si elle y vient. Voilà bien de la peine qui eût été évitée si l'on ne m'eût divertie; car la pauvre fille montoit dans le carrosse pour venir ici, lorsqu'elle reçut la délense de le faire. Prenez son sentiment'! » Et tout cela se termine, comme toujours, par ce mot, que nous allons trouver au bas de toutes les lettres : « Adieu; faites prier pour mes enfants ^ »

Élevée ainsi par la mère de Chantai, dirigée par saint François de Sales, aimée de toutes les premières mères, caressée par toutes les jeunes novices, Françoise arriva à sa dix-septième année, et il fallut commencer à s'occuper sérieusement de son avenir.

La mère de Chantai, ainsi que nous l'avons raconté, aurait désiré qu'elle se fît religieuse, et la ferveur de Françoise, en 1611, 1612, 1613, permit un instant d'espérer que ces vœux se réaliseraient. Mais, en avançant en âge, elle ne sentit naître en elle au-

* Lellres de sainte Chantai, édit. Migne, p. 978.

2 Ibid., p. 981.

3 Jbid., p. 984.

* Ibid., p. 1071.

Cime inclination pour le cloître, et saint François de Sales, qui était son directeur, se chargea d'avertir la n.ère de Chantai que, puisque sa fille n'avait point de g jût pour la vie religieuse et qu'elle entrait dans sa dix -septième année, il était temps de lui faire voir le monde. Gomme le monastère d'Annecy n'avait pas encore de clôture, et que d'ailleurs en ce temps-là Ls fêtes et les réunions mondaines n'avaient pas lieu 1. nuit, il fut très facile de produire Françoise dans le monde sans qu'elle cessât d'habiter le couvent. On put voir alors combien le monde est dangereux. Cette jcme fille qui avait été élevée si chrétiennement, d jnt la ferveur était telle, qu'à quinze ans, malade de h fièvre, elle attendait le jour où elle n'avait pas d'accès et envoyait quérir des orties pour se donner la discipline, qui, entrant dans le monde, était dirigée par saint François de Sales et ne cessait pas d'habiter avec sainte Chantai, eut à peine paru dans la société, qu'elle se sentit toute refroidie pour Dieu. « Elle fut d'abord trop bien vue du monde, disent les Mémoires contemporains , pour ne pas lui rendre une réciproque complaisance. En effet, comme ses belles qualités de corps et d'esprit la firent distinguer parmi les demoiselles les plus accomplies, aussi son esprit vif, son humeur gaie, son goût fin et exquis pour les divertissements , les lui firent prendre avec un grand épanchement, gardant toujours les plus exactes réserves de l'honneur et de la vertu, mais non pas celles de la dévotion, où elle se refroidit fort. Notre saint fondateur lui en témoigna quelquefois ses sentiments en père; mais il connut bien que ce n'étoit pas le moment d'exiger de cette aimable fille les fruits mûrs

d'une parfaite vertu qu'elle donneroit par la suite; et, la traitant selon sa foiblesse présente, il lui dit une fois qu'il la prioit de dire au moins tous les jours un Ave Maria de bon cœur. Cette recommandation lui fut si chère, qu'elle n'y a manqué aucun jour de sa vie. Elle nous a raconté mille traits pareils de la débonnaireté de ce saint, comme de lui présenter des épingles pour fermer son mouchoir lorsqu'elle avait la gorge trop découverte. D'autres fois, remarquant de vains ajustements sur sa personne, il lui disoit : « Françon , je suis bien assuré que ce n'est pas notre « mère qui vous a ainsi habillée. » G'étoit la vérité; car elle alloit, au sortir du monastère, dans quelque maison séculière ajouter à ses parures tout ce que le monde exigeoit, et que l'austérité d'une mère morte au monde ne lui avoit pas accordé'. »

Dans de telles dispositions il fallait s'occuper de marier Françoise. La vénérable mère de Chantai, et même le saint évêque de Genève, commencèrent dans ce but d'activés démarches. Une première tentative eut lieu en 1618. Il s'agissait d'un noble gentilhomme de Savoie, riche et pieux, attaché à la maison du duc de Nemours, M. de Foras. Saint François de Sales, qui l'aimait beaucoup, le présenta, en 1619, lors de son voyage à Paris, à Celse- Bénigne, et bientôt une véritable intimité s'établit entre ces jeunes gens, de même race et de même esprit. « M. de Foras m'a vu ce matin, écrit le saint évêque à la vénérable, et vit hier M. de Chantai, duquel, ainsi qu'il m'a dit, il

1 Mémoire in -4° inédit, appartenant au premier monastère d'Annecy, contenant la vie de M™« de Toulongeon et de M'"« de Grignan, p. 209.

DE SAINTE CBANTAL 27

reçut nouvelles caresses et comme de frère à frère. Je dis ceci pour rien, mais je le dis à ma chère mère: si j'avois une sœur digne de M. de Foras et que j'eusse cinquante mille écus à lui donner, je le ferois de tout mon cœur. Plus je le vois, plus je l'aime ^ »

Quoique le saint évêque « ne dît ceci pour rien », la vénérable mère de Chantai eut bientôt compris, et un projet de mariage ne tarda pas à s'arranger entre M. de Foras et Françoise. Gomme à ce moment la sainte était à Bourges, où elle faisait une fondation, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, et que Françoise était en Bourgogne, chez une de ses parentes', il en résulta des difficultés et des lenteurs. « Le bon M. de Foras, écrit saint François de Sales le 3 janvier 1619, est un peu malade et grandement en peine sur le sujet de sa prétention. »

Et le 9 du même mois: « Ce qui tient en peine M. de Foras, c'est qu'il ne sait où aller prendre la conclusion finale de son mariage ou de sa prétention, puisque M"° de Chantai n'est pas auprès de vous, et que ni elle sans vous ni vous sans elle ne ferez rien. Secondement, je ne sais pas encore si

1 Cette lettre, qui a été publiée dans un numéro de VAmi de la Religion du mois d'octobre 1859, n'est pas adressée, comme le pensait M, Tabbé Keller, à la mère Favre ; elle est certainement adressée à la mère de Chantai. L'archevêque dont il est question n'est pas l'archevêque de Lyon, mais celui de Bourges. La sainte était alors dans cette ville, se disposant à partir pour Paris, où saint François de Sales venait d'arriver, et où il négociait l'affaire très difficile de la fondation d'une maison. La lettre a donc été écrite du 4 novembre 1618 au 6 avril 1619.

2 C'est tout ce que dit Bussy-Rabutin. Quelle était cette parente et en quel pays de la Bourgogne, nous ne l'avons pu découvrir.

M. de Chantai* le voudra; mais de cela il pourra s'éclaircir. Troisièmement, il ne sait ni combien on lui donne de dot, ni si elle sera liquidée, ou s'il faudra la prendre des mains de M. de Chantai. Pour moi, j'exprime ces choses à ma façon, n'entendant rien aux termes et cérémonies avec lesquels il faut procéder dans une affaire que je ne fis jamais, Dieu merci! et je vous assure que le pauvre garçon n'en est guère plus grand docteur que moi; mais il l'est bien en toutes sortes de vertu, piété et bonté; et il me semble qu'encore qu'il n'épouseroit pas M"® de Chantai, laquelle pourtant il a bien envie d'épouser, il ne laisseroit pas d'être votre fils*. »

Ce projet n'ayant pas réussi, on ne sait pour quelles raisons, car tous les parents s'y accordaient', nous trouvons saint François de Sales un an après occupé de nouveau et sans plus de succès de cette affaire. « Si vous nous donniez avis, écrit-il à la sainte le 20 février 1620, que ma chère fille M"« de Chantai ne soit point mariée ni en voie de l'être, je m'essayerois de renouer le mariage ou avec le neveu de M. Andelot, s'il revient assez tôt d'Italie, où il est auprès de son oncle, ou avec M. de Ballon, s'il n'épouse pas M"*' de Charmoisy, qu'il recherche avec un grand nombre de rivaux*. »

Pendant que saint François de Sales s'occupait

^ Il s'agit de Celse- Bénigne, aîné de la famille, représentant du père défunt, et toujours consulté dans la question du mariage de sa sœur.

2 Lettre inédile de saint François de Sales. Archives de la Visitation.

3 Lettre de sainte Chantai du 27 février 1619.

■* Lettre également inédile. Archives d'Annecy.

ainsi activement de ce projet en Savoie, la mère de Chantai, amenée à Paris pour des affaires dont nous parlerons plus tard , travaillait aussi à marier Françoise, et elle y réussissait mieux. Parmi ceux qui désiraient la main de sa fille, elle distingua M. le comte de Toulongeon , seigneur de grande famille, qui avait fait la guerre avec éclat au siège de Suze et de la Rochelle, « homme de grand mérite, dit Bussy-Rabutin, qui fût allé bien loin sur le chemin de la fortune, s'il eût vécu un peu davantage*. » Quoique jeune encore, il était beaucoup plus âgé que Françoise; mais ce défaut était compensé par de tels avantages, que ni sainte Chantai, ni même Celse-Bénigne, qui se trouvait auprès d'elle, n'hésitèrent un instant-. La vénérable mère en écrivit aussitôt à sa fille, et remit sa lettre à M. de Toulongeon, qui se rendait en Bourgogne, où était alors Françoise. On lira avec plaisir cette lettre, pleine d'autorité et de bon sens, comme une mère savait encore en écrire au dix- septième siècle.

« Tenez, ma chère fille, voilà M. de Toulongeon qui, se voyant huit ou dix jours de libres, s'en va vous trouver en poste pour savoir de vous, dit -il, si vous ne le trouverez pas trop noir; car pour son humeur, il espère qu'elle ne vous déplaira pas. Pour moi, je vous le dis en vérité, je ne trouve non seulement rien à redire à ce parti, mais je n'y trouve rien à désirer; et Notre- Seigneur me donne une telle satisfaction en cette rencontre, que je ne me souviens

1 Généalogie manuscrite.

* Lettre de sainte Chantai du 12 mars 1628.

pas d'en avoir eu de ma vie une pareille pour les choses de la terre. Sa naissance et le bien que nous trouvons en sa personne n'est pas ce qui me touche le plus, mais son esprit, son humeur, sa franchise, sa sagesse, sa probité, sa réputation. Enfin, ma chère Francon, bénissons Dieu d'une telle rencontre. Mais, mon enfant, disposez-vous, par reconnoissance, à aimer et à servir Dieu mieux que vous n*avez jamais fait, et que choses quelconques ne vous empêchent de continuer la fréquentation des sacrements et de vous exercer dans la pratique de l'humilité et de la douceur. Ayez pour guide le livre de Philothée, il vous conduira bien. Ne vous amusez point à ces petites vanités de bagues et d'habits. Vous allez être dans l'abondance; mais, ma chère fille, souvenez -vous toujours qu'il faut user des biens que Dieu nous donne sans s'y affectionner, et c'est comme cela qu'il faut regarder tout ce que le monde estime. Que dorénavant votre ambition soit d'être parée d'honneur et de modestie, et d'une sage conduite dans la condition où vous allez entrer. Certes, je suis bien contente que ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans VOUS. C'est ainsi que se gouvernent les sages, et je veux, ma chère fille, être toujours de votre conseil. Au reste, votre frère, qui a bon jugement, est ravi de cette alliance. M. de Toulongeon, il est vrai, a quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus heureuse avec lui que d'avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme sont les jeunes gens d'aujourd'hui. Vous épouserez un homme qui n'est rien de tout cela, qui n'est point joueur, qui a passé sa vie avec honneur à la cour et à

la guerre, qui a de grands appointements du roi. Vous n'auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille, faites -le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous '. »

Françoise fît ce que sa sainte mère désirait. Elle accepta de ses mains M. de Toulongeon; tous les parents applaudirent à ce projet, et bientôt il ne fut plus question, au milieu de ces deux nobles et riches familles, que de noces, de fêtes, de parures, de pierreries, de belles robes, de toutes ces choses frivoles qui précèdent le mariage, et qui souvent en font oublier la gravité. Au milieu de ce bruit mondain, on aimera à entendre encore une fois la voix de la sainte. Rarement d'ailleurs elle a aussi admirablement parlé.

« Le 13 mai 1620.

« Ma très chère fille,

« J'ai loué Dieu, qui vous a si bien et si heureusement conduite en ce commencement de votre mariage. J'espère que sa divine bonté vous y donnera un parfait repos. Je vous assure, ma mie, que plus je vais en avant, plus j'en suis satisfaite. M. de Toulongeon est un homme le plus aimable qu'il soit possible, à mon jugement. Il est revenu si content que rien plus, et nous avons tous grand sujet de l'être. Oh ! certes, ma chère Françon, vous m'avez bien obligée en me témoignant une si entière confiance; mais aussi, ô bon

1 Lettre xciii".

Dieu! combien je l'ai prié el désiré de vous voir heureusement logée... Écrivez-moi bien, comme vous me le promîtes, tous les sentiments de votre cœur, et si Dieu, comme je l'espère, a lié votre cœur à celui de M. de Toulongeon. Car c'est cela que je désire surtout, et je me confie que Dieu vous aura donné sa bénédiction à sa première entrevue. Pour moi, ma mie, je vous le dis véritablement, je le trouve tout à mon gré, et, selon que je vous l'ai déjà écrit, je l'aime le plus cordialement qu'il se peut dire. Au reste, tous nos parents ou amis qui le savent en sont si contents que rien plus.

o Quant à nos bagues, M. de Toulongeon s'en empresse, et me veut faire venir ici une grande partie des pierreries de Paris pour vous acheter tout ce que nous voudrons; et je voudrois que vous n'en achetiez point; car je vous dis simplement, ma très chère fille, que les dames de qualité n'en portent plus en cette cour. Gela est demeuré aux femmes de la ville. Mais je ne saurois gagner cela sur M. de Toulongeon, qui me prie au moins pour ce commencement. Il vous envoie des perles, des pendants d'oreilles et une boîte de peinture couverte de diamants, qui est tout ce que les dames portent maintenant devant leurs robes. Seigneur Dieu, ma très chère fille, je vois bien que vous voilà dame et maîtresse du cœur et des biens de notre cher et très aimable M. de Toulongeon. C'est pourquoi ce sera à vous de ménager discrètement et sagement. Il veut que vous envoyiez ici un canevas' : laites -le, non que je permette qu'il vous envoie plus

* C'est la mesure d'une robe.

d'un habit; car, cela, entre toute autre chose, n'est nullement raisonnable. Vous pourrez, si M. de Toulongeon veut vous aider, en faire un aussi; mais je voudrois qu'il nous envoyât l'argent; nous le ferions faire selon la mode qui court et a^ec des étoffes qui se portent maintenant, et qui sont portatives partout. Au reste, il ne faut point faire dérobes de noces: on se moque de cela parmi les dames de céans et de la cour. Et aussi je désire de tout mon cœur que vous épousiez sans bruit; mais en cela je veux être crue.

« M. de Toulongeon m'a dit que vous ne désireriez pas être épousée au mois de mai. Mon Dieu! ne faites point cela par scrupule. C'est une superstition. Je crois bien qu'il ne se pourra pas aussi, quoique je le désire grandement.

« Enfin, plus je vois ce gentilhomme, plus je l'aime et vois les grandes occasions que j'ai, et vous aussi , de louer Dieu de cette si heureuse rencontre. Faites -lui une réponse fort courtoise et cordiale, et faites franchement et honnêtement avec lui, lui témoignant une réciproque affection; car il n'est plus temps de faire des cérémonies. Ma très chère Françon, je veux que vous aimiez ce promis parfaitement, et que vous ayez autant de contentement que vous avez occasion d'être contente. Pour moi, je le suis parfaitement et avec raison. Adieu, ma fille, toute chèrement bien-aimée. Écrivez- moi à cœur. »

Et comme si la sainte n'avait pas encore assez recommandé la simplicité à sa fille, elle ajoute en post-scriptum :

« P. -T. Il ne faudra pas laisser aller M. de Toulongeon en l'achat de tant de choses, selon son incli-

nation; car il a un désir si extrême de vous contenter en tout, que c'est chose qui ne se peut dire. Si jamais femme fut heureuse, c'est bien vous; mais vous, vous, ma mie, il faut que la discrétion soit de votre côté, et que vous le reteniez en cela. Ce sera bien mieux de ménager un peu et d'employer utilement votre argent, qu'à tant de bagatelles et niaiseries. Pour moi, je ne désire nullement que ma Françon se laisse aller à cela : il iroit de ma réputation encore; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la discrétion et modestie. Mille saints à nos chers parents. Adieu encore un coup, ma chère Françon; aimons parfaitement celui que Dieu nous a donné \ »

Tout était prêt pour le mariage, lorsque tout à coup, voyez les choses humaines! Françoise tomba malade, et fut à la mort. C'est ce qu'écrit sainte Chantai à la mère de Bréchard : « Ma fille a pensé mourir, ne voilà-t-il pas des traits du monde! Elle se porte fort bien, et se mariera dans huit jours, s'il plaît à Dieu *. »

Elle se maria, en effet, peu après, vers la fin de juin 1620, je pense; car je n'ai pu trouver encore Hi la date exacte de la cérémonie, ni en quel lieu elle se fît. La bénédiction nuptiale fut certainement donnée par saint François de Sales, et elle porta bonheur à Françoise, qui, nous le verrons, goûta dans cette alliance à peu près autant de joies qu'il est possible d'en trouver en ce monde.

i Cette lettre, jusqu'ici inédite, se trouve dans la nouvelle édition des Œuvres de saint François de Sales pubhées par M. Migne, tome VUI, p. 1103; mais il la date mal : elle est de 1620.

1 Lellre du 9 juin 1620. Édit. Migne, p. 1040.

DE SAINTE CBANTAL 35

Pendant que la mère de Chantai achevait avec tant de succès cette importante affaire, elle en poursuivait une autre tout aussi sérieuse, plus difficile, mais qui ne réussit pas moins bien, le mariage de son fils, le jeune baron de Chantai. Celse- Bénigne était, ainsi que nous avons dit, par ses qualités et par ses défauts, la joie et le tourment de sa mère. « Quant à votre Celse-Bénigne, écrivait saint François de Sales à la sainte en lui renvoyant une lettre où il était question de son fils, gardez bien que vous savouriez délicieusement tout ce qui est dit si joliment de lui, car c'est votre enfant. Dieu lui donnera beaucoup de grandes et solides perfections s'il exauce mes prières... Voilà donc la chère lettre que je vous renvoie; car je ne voudrois pas être plus longtemps dépositaire d'un écrit qui parle de Celse-Bénigne si agréablement'. » Et, le lendemain d'une pareille lettre, on apprenait quelque coup de tête, quelque duel où, comme toujours, il avait paru avec fierté, courage et bonheur. Engagé à la cour depuis plusieurs années, il y jouissait d'une faveur extraordinaire. Plein d'esprit et de gaieté, aventureux et original, dansant à merveille, montant admirablement à cheval, faisant si bien des armes, dit Bussy, que si on n'eût vu qu'il était brave aux marques qu'il en avait données à l'armée, on eût pu en juger à ces combats particuliers, tant il les faisait sûrs*; ami du duc de Boutteville, du duc d'Elbœuf, de M. de Noailles, du prince de Chalais, de Toiras qui fut depuis maréchal de France, sa vie

1 Cette lettre est tirée de la partie compulsoriale du procès de canouisalion de sainte Chantai, (fol. 130.) * Généalogie manuscrite.

dissipée et brillante se passait dans des fêtes, dans des duels, dans des aventures qui inquiétaient horriblement sa mère.

Au moment où la mère de Chantai arrivait à Paris, Celse- Bénigne venait d'avoir un duel qui avait fait du bruit, et, malgré les grandes protections qui le couvraient, il était menacé d'un procès criminel. La vénérable mère de Chantai en fut très émue. Toutes ses lettres de cette époque portent la trace de cette émotion. « Ceci n'est qu'un mot, écrit-elle à la mère de Chatel, pour saluer très amoureusement votre cher cœur, et pour vous prier et conjurer de toute mon affection d'obtenir pour moi de nos sœurs qu'elles prient avec ferveur et persévérance pour mon fils. Faites que les plus unies à Dieu le prennent en tâche, et vous particulièrement. Il est bon et a de bons mouvements ; mais la jeunesse l'emporte. Je crois que Notre-Seigneur le prépare à quelque grosse croix. Sa bonté lui fasse la grâce de la recevoir comme il faut^! » Et à la mère de Bréchard : « Priez pour moi. Je suis en la saison des bonnes mortifications pour mes enfants-. » Et quelque temps après, à la mère de Chatel : « J'ai eu bien des croix, ma fille, et bien sensibles; et je me suis trouvée à avoir le cœur fort maternel. 0 Dieu, ma chère fille, soyon-s à Dieu sans réserve». »

C'était pour soustraire Celse-Bénigne à ces dangers, qui inquiétaient à la fois son cœur de mère et son cœur de sainte, que dès 1618, bien que Celse-Bénigne

1 Lettre de sainte Chantai. Édit. Migne, p. 970.

2 Ibid., p. 984.

» Ibid., p. 985.

n'eût alors que vingt et un ans, nous voyons la sainte commencer d'activés démarches pour essayer de le marier. Deux projets ayant échoué, et aucun autre ne se présentant pour le moment, la sainte, afin d'arracher du moins son fils à cette vie de Paris et de la cour, où il perdait son âme, usa de son autorité de mère, et l'envoya en Savoie à saint François de Sales, avec prière de faire entrer Gelse- Bénigne, s'il était possible, à la cour du duc de Nemours. « Je ferai tous mes efforts pour cela, écrit saint François de Sales ; mais ce que je crains, c'est que d'abord on ne lui donnera pas un grade élevé. Il faudra qu'il le gagne par sa sujétion et par sa vertu, bien que, moyennant cela, il en aura un dans la suite proportionné à sa condition. Je lui en parlerai à la première occasion, et je tâcherai de lui persuader que la douceur et la politesse sont incomparablement plus honorables que la violence et la fierté, et qu'elles seront pour lui le chemin de faire des merveilles. Vous savez, ma très chère mère, que la maison du prince est un monastère, et que pour aucune chose il ne veut souffrir les désordres, et quoiqu'en venant ici il veuille s'accommoder à la liberté du pays, néanmoins il la veut vertueuse. Je ferai tout mon possible pour le fils de ma très chère mère, le frère de ma très chère sœur, et le neveu d'un tel oncle qui m'en écrit'. »

Ce projet ne réussit pas, soit que le jeune baron de Chantai, habitué aux fêtes de la cour de France, n'eût pu se décider à demeurer en Savoie, soit pour

1 Lettre inédite. Archives d'Annecy.

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