‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 35 sur 65 · DU TOME SECOND · texte numérisé non relu

DU TOME SECOND

NOTES SUR LES RELATIONS DE SAINTE CHANTAL AVEC LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD ET AVEC l'aBBÉ DE SAINT -CYRAN

(Voyez page 76.)

J'ai renvoyé à la fin de ce volume, afin de pouvoir les examiner plus à loisir et à fond, les relations de sainte Chantai avec la mère Angélique Arnauld et avec l'abbe de Saint- Cyran, au moment oîi celle-ci inclinait au jansénisme, et où celui-ci, se démasquant plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, attirait sur lui le regard inquiet de Richelieu et se faisait enfermer à Vincennes. Ces relations, et surtout les neuf lettres qu'on prétend avoir été adressées à sainte Chantai par la mère Angélique, de 1636 à 1041, ont beau coup occupé les examinateurs du procès de béatification de sainte Chantai. Il en est résulté des débats contradictoires très longs, qui ont duré plusieurs mois, et qui remplissent plus de cent l)ages in-folio dans la procédure. Ayant eu entre les mains ce dossier, qui est intitulé : Recueil des difficultés arrivées dans la poursuite de la béatification de notre sainte mère de Chantai, 1 vol. in-folio, j'ai cru devoir, à l'honneur de la sainte et dans l'intérêt de la vérité, pour éclaircir un point curieux et jusqu'ici très obscur, résumer ces débats,

après lesquels fut rendu un décret dépasser outre, approuvé par Clément XII, le 6 mars 1735.

Les jansénistes ont fait grand bruit des relations de sainte Chantai avec la mère Marie-Angélique et avec l'abbé de Saint-Cyran; ils ont insinué de mille manières que sainte Chantai avait la plus absolue confiance dans la mère Angélique et dans Tabbé de Saint-Cyran, et qu'au fond elle partageait leurs principes. Ils ont produit à l'appui de ces idées neuf lettres qu'elle aurait écrites à la mère Angélique, de 1636 à 1641 , et un billet qu'elle aurait échangé avec l'abbé de Saint-Cyran, le 28 octobre 1641. Il faut donc montrer, comme l'ont fait les postulateurs de la cause, que, même en admettant la parfaite authenticité de ces lettres, seuls monuments que les jansénistes aient jamais produits, on n'en saurait rien conclure contre les sentiments et les vertus de la vénérable mère de Chantai. Après quoi nous verrons ce qu'il faut penser de l'authenticité de ces lettres, fabriquées ou falsifiées, cela est évident, par les jansénistes pour les besoins de leur cause.

Pour ce qui est d'abord de l'abbé de Saint-Cyran, il s'en faut bien, comme on a essayé de le faire croire, qu'il ait été le directeur de sainte Chantai. Il avoue lui-même qu'il ne lui a jamais écrit qu'un seul billet, le 21 octobre 1641 ; qu'il ne l'a jamais vue ; qu'il ignorait la nature de ses peines intérieures* que Dieu n'avait pas voulu permettre qu'il fût son consolateur ; que ce n'était qu'à la sollicitation de la sœur Marie- Angélique, et non point sur la demande de la vénérable servante de Dieu, qu'il lui écrivait cet unique billet, lorsqu'elle était à Paris, quelques semaines avant sa mort.

De son côté, la mère de Chantai n'a aussi, de l'aveu des adversaires, écrit qu'un seul billet à l'abbé de Saint-Cyran, le 28 octobre 1641 , trois jours après la prétendue lettre de cet abbé; et il suffirait de lire ce billet pour sentir qu'il n'existait aucune intimité entre eux. On y voit qu'elle n'écrit à l'abbé de Saint-Cyran qu'à la sollicitation de la mère Marie- Angélique; qu'elle le remercie poliment, mais froidement, des prières qu'il faisait pour elle; elle n'entre dans aucun détail sur ses peines inléneures; elle ne lui demande aucun conseil. Elle ne lui donne que le titre de monsieur, non celui de père, comme elle en avait l'habitude vis-à-vis

des prêtres en qui elle avait confiance. Bref, ce ne sont que quelques lignes de polifesse et de condoléance à une personne étrangère, mais malheureuse.

II est vrai que, dans ses lettres à la mère Marie -Angélique, sainte Chantai parle de l'abbé de Saint-Cyran en de tout autres termes; elle se recommande vivement à ses prières, lui donne mille témoignages d'estime, et cela en 1640, lorsqu'il était déjà en prison. Mais le sentiment le plus universellement répandu sur les motifs de cet emprisonnement était qu'il avait été arrêté par raison d'État. C'était, disait-on, pour n'avoir pas voulu souscrire à la dissolution du mariage de M. le duc d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, avec la princesse Marguerite de Lorraine , mariage que le cardinal de Richelieu fit déclarer nul par le Parlement de Paris en 1 634, et ensuite par l'assemblée du clergé de France en 1635, dans la vue de marier ce prince à la duchesse d'Aiguillon, sa nièce. On disait aussi que cet emprisonnement avait été occasionné par le refus que fit Saint-Cyran d'un évêché que le cardinal de Richelieu lui avait offert pour l'engager dans ses intérêts. Car ce dernier avait, disait-on, dessein d'établir en France un patriarcat dont il se serait fait pourvoir, et au moyen duquel il eût fort molesté le pape Urbain VIII. Vrais ou faux, ces bruits couraient alors, et tous les Mémoires du temps en sont remplis. Les circonstances de cet emprisonnement n'étaient d'ailleurs pas de nature à rendre l'abbé de Saint-Cyran suspect en matière de religion: c'était la puissance séculière qui avait fait procéder contre lui, tribunal incompétent dans les questions de foi. Il était enfermé à Vincennes, forteresse royale destinée aux prisonniers d'État, comme le remarque Moréri, etc. On conçoit donc que sainte Chantai ait pu se tromper, comme tant d'évêques de France et de personnes de piété, sur les motifs de cette arrestation.

Mais, dit-on, saint Vincent de Paul connaissait parfaitement l'abbé de Saint-Cyran; il l'avait démasqué, et il paraît que les dispositions de ce saint prêtre n'avaient pas peu contribué à faire arrêter le sectaire ; comment donc admettre que saint Vincent de Paul, qui voyait si intimement sainte Chantai et la dirigeait, ne l'ait pas avertie? Il l'eût fait sans nul doute s'il y avait eu entre sainte Chantai et l'abbé de Saint- Cyran dos relations dangereuses pour cette dernière ; mais,

comme ils ne s'étaient jamais vus, qu'ils ne s'étaient écrit qu'une fois, qu'au moment de l'échange de ces deux billets sainte Chantai était à Paris, faisant une retraite et une confession générale à saint Vincent de Paul, celui-ci jugea qu'il était inutile de l'avertir. D'ailleurs il s'en fallait bien que saint Vincent de Paul désespérât de l'abbé de Saint- Cyran: même après sa sortie de prison , saint Vincent de Paul allait encore le voir, et, comme il mourut avec les secours extérieurs de la religion, il assista à ses funérailles en compagnie de plusieurs évêques. Longtemps même après la mort de sainte Chantai, la réputation de Saint-Cyran était encore excellente. Ce ne fut qu'en 1656 que le clergé de France, réuni en assemblée générale, ordonna que l'éloge que MM. de Sainte-Marthe avaient fait de Saint-Cyran fût biffé; ce qui ])rouve qu'avant cela sa doctrine n'avait pas été publiquement regardée comme suspecte , ni sa réputation flétrie. On conçoit donc que sainte Chantai, morte en 1641, n'ait eu aucun soupçon sur des doctrines dangereuses de l'abbé de Saint-Cyran, si habile à les dissimuler, et qui induisit en eireur tant de personnes de piété avec lesquelles il avait un commerce journalier.

Voilà pour les relations de sainte Chantai avec l'abbé de Saint-Cyran. Quant à la mère Marie-Angélique, il est encore plus facile d'établir que la sainte n'a jamais soupçonné qu'elle lût suspecte d'aucune erreur. Plus jeune de dix-neuf ans que la sainte, la mère Marie -Angélique ne mourut aussi que vingt ans après elle, le 6 août 1661 ; et ce fut surtout dans les dernières années de sa vie qu'elle se posa tout à fait en sectaire. Mais jusque-là elle était tenue pour une personne d'une vertu et d'un mérite très distingués. Non seulement en 1627 Urbain VIII la comblait d'éloges et louait, dans un bref rendu public , son zèle, son expérience, sa capacité, sa singulière piété ; mais même en 1646 , cinq ans après la mort de sainte Chantai, Innocent X, dans une bulle datée de la seconde année de son pontificat, accordait à son monastère les plus grands privilèges spirituels ; ce qui prouve qu'on n'avait encore aucun soupçon sur son compte en fait de religion. Et en supposant même qu'on eût pu être trompé à Rome , il est à remarquer que la mère Marie-Angélique n'était pas tenue en moins grande estime par tout le clergé de France.

En effet, non seulement Parchevêque de Paris donna Vexequatur au bref d'Innocent X, mais, en 1656, quinze ans après la mort de sainte Chantai, le clergé de France approuva le tome P'' de la Gallia christiana, où se trouve un magnifique éloge de la mère Angélique, et il n'exigea aucun retranchement, comme il avait fait pour ce qui regardait Pabbé de Saint- Cyran.

La vénérable servante de Dieu n'avait donc pu ni dû, par conséquent, mal penser des religieuses de Port-Royal, ni éviter une liaison avec elles. Elle avait, au contraire, de justes motifs de les aimer, principalement la mère Marie- Angélique, avec laquelle elle avait eu, quand elle était plus jeune, des rapports si intimes et si saints.

Ainsi, pour résumer toute la première partie de cette note, en admettant la parfaite authenticité du billet échangé entre sainte Chantai et Pabbé de Saint-Cyran, et des neuf lettres adressées par celles-ci à la mère Marie-Angélique, on ne saurait rien en conclure contre les sentiments ou les vertus de la vénérable servante de Dieu. Mais j'ai hâte d'ajouter que la parfaite authenticité de ces monuments est loin d'être démontrée, et qu'il y a, au contraire, des raisons très graves de croire que ce sont des pièces fabriquées ou falsifiées.

Ces lettres, en effet, se trouvent pour la première fois dans un recueil de lettres données au public en 1645, sous le nom de Pabbé de Saint-Cyran, par Robert Arnauld d'Andilly, connu pour un des plus opiniâtres défenseurs des erreurs de Jansénius, ce qui suffirait déjà pour faire suspecter leur authenticité. De plus, ce recueil paraît en 1645, au lendemain de la condamnation de Jansénius (1642) et dans le but évident et à peine dissimulé de couvrir son ami , Pabbé de Saint-Cyran, de l'autorité et de l'amitié d'un certain nombre de personnages éminents en vertus. Aussi, à peine ces lettres de Saint-Cyran ont paru, que de toutes parts on met leur authenticité en doute. On somme Arnauld d'Andilly de produire les originaux, ce qu'il promet expressément et ne fait pas. Après lui, ses amis finissent par dire qu'ils sont égarés. Les originaux des neuf lettres de sainte Chantai en particulier sont encore plus introuvables. Les recherches faites de tous côtés avec le plus gi-and soin et par ordre de la sacrée Congrégation, en 1737, n'aboutissent à aucun résultat.

Il faut avouer cependant que ces neuf lettres, qui paraissent pour la première fois dans un recueil janséniste, en 1645, se trouvent aussi imprimées à la fin de la Vie abrégée de la vénérable mère de Chantai écrite par Bussy-Rabulin, ce qui ferait croire qu'elles ne sont pas supposées, n'étant pas probable qu'il ait consenti à insérer des lettres fausses à la fin de son recueil. Mais il est à remarquer qu'elles ne se trouvent point dans la première édition, imprimée à Paris en 1696, ni dans aucune autre, excepté dans celle de Bruxelles, imprimée en 1698, après la mort du comte de Rabutin. D'où il est évident que l'origine de ces lettres est absolument suspecte. Ajoutons que Tordre de la Visitation n'a jamais voulu les reconnaître. Elles avaient à peine paru, que, dès 1722, la supérieure du monastère d'Annecy les désavouait et les traduisait elle-même au tribunal des notaires apostoliques. Plus tard, en 1823, le libraire Biaise, ayant donné une nouvelle édition des œuvres de saint François de Sales dans laquelle il inséra ces neuf lettres de sainte Chantai à la mère Angélique, des protestations arrivèrent de toutes parts. Le monastère de Paris en particulier, non content d'adresser à tout l'Ordre une circulaire, en date du 31 janvier 1825, pour l'engager à se défier d'une édition qu'il attribuait à tort, je crois, à des mains jansénistes qui se cachaient, crut devoir insérer dans les journaux du temps une réclamation publique. Et peu après, Biaise, ayant donné une nouvelle édition des œuvres de saint François de Sales, et y ayant maintenu ces neuf lettres, de nouvelles circulaires coururent tout l'Ordre, portant partout l'expression de l'inquiétude générale. Je citerai en particulier la circulaire du monastère de Venise, qui n'est autre que l'ancien monastère de Lyon transplanté par la révolution en Italie. Elle est en date du 2 avril 1834, et déclare nettement qu'il faut se défier de ces lettres, produites par les jansénistes, où ils ont caché leur venin.

Il suffit, du reste, de lire ces neuf lettres pour comprendre l'émotion de l'ordre entier de la Visitation, et pour dire avec lui : Non , ces lettres ne sont pas de sainte Chantai. Elle ne les a pas écrites, ou, si elle les a écrites, elle ne les a pas adressées à la mère Angélique; ou, s'il fallait absolument

qu'elle les eût adressées à la mère Angélique, alors on pourrait affirnrier qu'elles ont été falsifiées.

Quand on connaît la mèi-e de Chantai, son esprit, sa sainteté, son attention à donner l'exemple en tout; quand on sait ce que sont les règles de la Visitation et qu'on a présente à l'esprit riiistoire de ses origines, on éprouve en présence de ces lettres l'impression que produit un faux.

Est-ce la mère de Chantai, par exemple, qui, écrivant à la mère Angélique, non seulement l'appelle son unique mère, mais lui écrit : « Je n'ai plus aucune créature à qui je puis^^d avoir confiance qu'en vous, » quand elle avait alors autour d'elle la mère de la Roche, la mère de Beaumont, la mère Angélique Lhuillier et tant d'autres , et qu'à ce moment même nous la voyons s'abandonner comme un enfant, avec une si vive joie et des marques d'une si extraordinaire estime, entre les mains de la mère de Blonay?

Est-ce la mère de Chantai qui, écrivant à la mère Angélique, lui expose non seulement ses peines les plus secrèles, mais la direction qu'elle reçoit de ses supérieures, et lui dit : « Puis- je laisser de continuer? » Et encore : « Je continue mes communions journalières avec de grandes peines et tentations quelquefois, et tous les autres exercices. Ne dois-je pas le faire? Notre bonne mère disoit que oui. »

Et à qui veut- on que la mère de Chantai ait écrit de pareilles lettres? A une étrangère, quand la règle enjoint si expressément aux religieuses de ne pas chercher au dehors, mais dans leurs supérieurs, la direction dont elles ont besoin, quand la mère de Chantai le recommandait si vivement et le pratiquait si bien. Elle avait saint François de Sales, M. Michel Favre, M. Marchez, saint Vincent de Paul, pour directeurs; elle avait pour supérieures la mère de Chatel, la mère Favre, la mère de Blonay, et elle s'y tenait. — Lui faire écrire des lettres pour dire à une étrangère, à une personne du dehors : « Je n'ai de confiance qu'en vous ; — mes supérieures et confesseurs me donnent tel ou tel conseil, puis-je m'y tenir? » c'est une monstruosité!

Et à quelle personne veut-on encore que la mère de Chantai ait adressé ces lettres? A la mère Angélique Arnauld ? Vraiment on n'y pense pas. La mère de Chantai avait vingt ans de plus que la mère Angélique. Elles s'étaient connues en 1619.

On a vu quelles étaient leurs relations. Elles s'aimaient beaucoup ; mais dans cette intimité, sainte Chantai était la mère, ]^me Angélique était la fille. C'était celle-ci qui accusait ses fautes, ses imperfections; c'était celle-là qui donnait les conseils. Vingt années se j assent, les deux religieuses se perdent de vue, cessent leurs rapports; du moins il n'existe aucun billet qui puisse constater qu'elles ont continué à s'écrire. Au bout de ce temps, la mère de Chantai revient à Paris, âgée de soixante-dix ans, fondatrice de quatre-vingts monastères, si vénérée qu'il faut qu'elle passe des jours entiers au parloir, occupée à donner ses mains à baiser à la foule. Et à ce moment les rôles changent. C'est la mère de de Chantai qui devient la fille de la mère Angélique, qui lui demande toutes ses permissions, qui lui soumet la direction qu'elle reçoit de ses supérieurs, qui lui dit : « Je n'ai plus aucune créa tu le au monde en qui je puisse avoir confiance qu'en vous ! « C'est fou, c'est fabriqué pour les besoins d'une cause ou d'un parti.

lit puis quel est « ce grand serviteur de Dieu » qui revient dans toutes les pages de cette correspondance, et en vue duquel évidemment elle a été composée? C'est M. l'abbé de Saint-Cjran, dit-on. Du moins on Ta mis en marge dans l'édition de 1698, faite à Bruxelles; car dans celle de 1645 on ne l'eût pas osé, il était encore trop tôt. Mais soit : c'est de M. de Saint- Cyran qu'il est question dans ces lettres. C'est lui que la sainte appelle « ce grand serviteur de Dieu », « ce vertueux prélat », « ce vrai bon serviteur de Dieu », duquel « elle attend les avis », « à qui elle a si grand désir de se taire connoître », et dont elle dit • « Dieu sait ma douleur de me voir privée du seul bien que j'estime et souhaite. » Elle ne le connaît pas. Elle ne Ta jamais vu. Ils ne se sont jamais écrit. Elle détaille toutes ses peines à la mère Angélique pour qu'elle les mette sous les yeux du grand serviteur de Dieu; et quand l'abbé de Saint-Cyran écrit quebiues lignes à la mère de Chantai, c'est pour lui déclarer qu'il n'a aucune idée de ses peines intérieures. Et quand la mère de Chantai, après avoir écrit neuf fois à la mère Angélique pour arriver par elle à ce grand serviteur de Dieu qu'eile honore tant, auquel elle veut tant se faire connaître, se décide enfin à lui écrire, on ne trouve sous sa plume que quelques lignes

froides, polies, réservées, accordées, elle le dit expressément, aux prières de la mère Angélique; et, ce qui est remarquable, sans aucune allusion à une prétendue lettre que Pabbé de Saint- Cyran lui aurait écrite trois jours auparavant. On touche du doigt les invraisemblances et les contradictions.

Assurément, il serait téméraire, à la distance où nous sommes et en l'absence des pièces originales, de vouloir saisir sur le fait la main du faussaire et d'indiquer son travail d'altération. On me permettra du moins de dire ce que je pense. Des neuf lettres attribuées à la mère de Chantai, les unes sont fabriquées, les autres falsifiées. Les lettres ccccx, ccccxi, ccccxii, ccccxv (édit. de Biaise) sont bien de la mère de Chantai. Quel faussaire eût jamais inventé cette peinture si vraie des peines de la sainte, cette belle exposition des profonds principes de Direction de la mère de Chalel? Ces lettres sont vraies. Seulement elles n'ont jamais été adressées à la mère Angélique ; ce sont des lettres écrites à une supérieure de la Visitation, peut-être à la mère de Blonay ; je ne vois qu'elle à qui la sainte ait pu parler ainsi en ce temps; peut-être aussi, car la mère de Blonay ne vint jamais à Paris, peut-être aussi à la mère Angélique Lhuillier, à laquelle nous voyons la sainte écrire pour les choses les plus délicates , et pour laquelle elle consulte quelquefois saint Vincent de Paul et M^"* l'archevêque de Sens. On a bififé l'adresse ou les adresses de ces lettres, car rien ne prouve qu'elles aient été adressées à la même personne, et l'on y a mis le nom de la mère Angélique de Port- Royal; c'est la première altération.

Dans ces lettres , il est question d'un grand serviteur de Dieu. C'est probablement saint Vincent de Paul, que sainte Chantai consultait sans cesse depuis 1622; c'était peut-être aussi M^' de Bellegarde, archevêque de Sens, en qui elle avait grande confiance. Peut-être aussi était -il question de l'un et de l'autre, selon les difl*érentes lettres, l'un appelé « le bon serviteur de Dieu », l'autre « notre vertueux prélat ». Les jansénistes se sont emparés de cette désignation vague, et, pour donner le change, l'ont entourée de quelques mots qui excluaient saint Vincent de Paul et appelaient M. de Saint- Cyran ; par exemple dans le passage suivant : « Il me semble.

dit la mère de Chantai , qu'il n'y a qu'un cœur entre nous , et que vos prières et celles de ce digne serviteur que vous m'avez acquises par la miséricorde de Dieu. » On voit ce qui a pu être ajouté, et combien facilement et dans quel but.

Je les soupçonne même d'avoir publié à dessein ce mot : « ce bon serviteur de Dieu, » de l'avoir glissé dans les entêtes de lettres, dans les salutations finales, partout où ils ont pu le mettre : « Je vous supplie de recommander à Dieu, etc., et que le bon serviteur de Dieu fasse de même.y> « Je salue nos très chères sœurs et le bon serviteur de Dieu. » « Je me soulage en vous disant quelque chose de ma peine et à ce bon serviteur de Dieu, » etc. On voit le procédé, qui n'est pas difficile, et qui, pour le dire en passant, est absolument opposé à la manière de faire de la sainte.

Pour multiplier ainsi dans ces neuf lettres les allusions et les souvenirs du bon serviteur de Dieu, on va quelquefois trop vite et l'on fait des contresens. Une de ces lettres, publiée par les jansénistes, non pas entière, mais en fragments, c'est la ccccxii® de l'édition de Biaise, a été publiée en entier par les religieuses de la Visitation. Or on y voit dans la version janséniste une altération et un contresens dans le but de faire croire qu'il s'agissait dans cette lettre de l'abbé de Saint-Cyran, tandis qu'il s'agissait de saint François de Sales. Voici le fait, qui a son importance, puisque nous tenons ici la main du faussaire. Sainte Chantai éprouva une grande peine intérieure, nouvelle, ce lui semble; car elle ne se rappelle pas avoir jamais eu la pareille. Tout à coup elle rencontre dans les lettres de saint François de Sales une lettre ancienne dans laquelle cette peine est décrite admirablement. Elle s'en étonne, elle ne peut en croire ses yeux. Elle en appelle à une personne amie, à M"^° Angélique, si vous voulez, pour s'assurer qu'elle ne se trompe pas. Elle lui dit : « Lisez la lettre lxv*' du livre IV. Elle me donne quelque petit soulagement de lumière que le bienheureux m'entendoit... Si vous me diles que vous connoissez bien que ce grand serviteur de Dieu (saint François de Sales) parle de ma souffrance, cela me donne une grande force. J'ai admiré cette lettre-là ; car je n'ai nul souvenir d'avoir jamais eu semblable peine. Autrefois c'étoient des tentations que j'avois contre quelque

chose de la foi, comme il se voit dans ses épîtres; mais ce que je sens est tout différent. Aussi est la lettre différente des premières, ce qui me fait croire que Dieu permit que j'eusse autrefois quelque courte atteinte de ce que je sens maintenant pour faire écrire cela au bienheureux. » Voilà qui est parfaitement clair; mais le désir de faire paraître sainte Chantai consultant Saint-Cyran aveugle les jansénistes. Au lieu de cette phrase, si bien expliquée par ce qui précède et ce qui suit : « Si vous me dites que vous connoissez bien que ce grand serviteur de Dieu ( saint François de Sales, qu'on vient de nommer) parle (dans la lettre que je vous cite) de ma souffrance, cela me donne une grande force; » ils écrivent, en altérant légèrement le texte : « Que si vous me disiez que ce grand serviteur de Dieu et vous, voyez et connoissez bien ce qu'est ma souffrance, » etc. Ce n'est rien, ce me semble; mais par ce petit mot : « Ce grand serviteur de Dieu et vous, » voilà saint François de Sales exclu, et en rapprochant cette phrase de celle qui suit : « J'ai grand désir de me faire connoître à vous et à ce digne serviteur de Dieu, » voilà Saint-Cyran substitué au saint évêque de Genève.

Après avoir indiqué ce travail de falsification, que j'abrège, nommerai -je les lettres fabriquées? La ccccxiii'' Test probablement, et probablement aussi le premier paragraphe de la ccccxve, et peut-être aussi la ccccxiv°, imitation et sorte de calque de la première des lettres de sainte Chantai à saint François de Sales; et peut-être même la ccccxvii^. Je soupçonne tous ces petits billets courts, qui ne contiennent rien d'original , d'avoir été fabriqués pour accompagner et pour corroborer et expliquer les lettres vraies falsifiées. Mais je n'insiste pas, étant trop difficile, ainsi que je l'ai remarqué au commencement, de rien préciser avec exactitude en l'absence des pièces originales. J'en ai assez dit, du reste, pour montrer en général le peu de valeur de ces lettres, et pour établir solidement, je pense, que trop d'obscurité les enveloppe pour qu'elles puissent jamais être acceptées comme des monuments authentiques. Le fussent-elles d'ailleurs par quelques-uns, nous avons prouvé qu'on n'en peut rien conclure contre les sentiments et les vertus de la vénérable servante de Dieu, et cela suffit à notre dessein.

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