‹ Histoire de Sainte Chantal et des origines de la VisitationChapitre 37 sur 65 · ÉCRIT CONCERNANT LE COEUR DE SAINTE CHANTAI · texte numérisé non relu

ÉCRIT CONCERNANT LE COEUR DE SAINTE CHANTAI

Ce qui suit est la copie fidèle d'un écrit fait par notre très honorée mère Marie- Augustine de Damas, qui était supérieure lors de la révolution de 1793.

Le cœur de sainte Jeanne- Françoise de Chantai, fondatrice de l'ordre de la Visitation, est conservé dans le monastère de Moulins en Bourbonnais i, renfermé dans un reliquaire de vermeil doré à doubles cristaux, et déposé dans le petit tabernacle du retable de l'autel ou oratoire érigé dans la chambre où cette sainte fondatrice a rendu les derniers soupirs. Depuis très longtemps les religieuses s'apercevaient que cette précieuse relique était d'une couleur fort brune, desséchée, aplatie, avait perdu la forme d'un cœur et semblait diminuer notablement, lorsque le 13 décembre 1789, jour anniversaire de la mort de cette sainte , leur confesseur leur suggéra de lui rendre quelques hommages particuliers afin de l'intéresser dans ces moments d'affliction pour la conservation de son Ordre, et prier pour l'Église et l'État. En conséquence, dès le matin il fut placé dans le siège de la supérieure, orné de guirlandes de fleurs, deux cierges allumés, et tout le jour des religieuses en station. Une

1 Aujourd'hui il est à Nevers.

d'elles, priant devant cette sainte relique avant la messe conventuelle, se plaignait amoureusement à elle de la diminution de son cœur et en parla à la récréation. La supérieure le passa à monsieur le confesseur pour le placer sur Tautel pendant la messe et satisfaire sa piété ; il le lui rapporta à la fin du sacrifice, et fit en ce moment une exhortation très touchante à la communauté. Durant les vêpres, la supérieure s'aperçut la première du changement de ce saint cœur; ce qui la frappa tellement, que, croyant que ses yeux et le jour lui faisaient illusion, elle prit toutes les précautions possibles pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas, et n'en parla cependant à personne jusqu'à l'oraison du soir, que, le rapportant à l'oratoire, accompagnée de la plupart des religieuses, elle le plaça sur l'autel et les pria de s'approcher pour le considérer sans leur en dire le motif. Il n'y en eut pas une qui ne fît un cri de surprise et de joie en voyant le changement opéré dans ce précieux trésor. 11 touche du haut en bas les deux extrémités du reliquaire ; la pointe est retournée comme si elle était gênée. Avant cet événement il y avait un vide remarquable dans le haut du reliquaire. Les oreillettes se sont élargies ; il s'est gonflé et a repris la forme et la couleur d'un cœur embaumé, qu'il n'avait presque plus. Cette merveille fit un mouvement subit de joie, d'admiration et de reconnaissance, qui fut encore augmenté lorsque la sœur assistante alla demander à monsieur leur confesseur comment il l'avait trouvé, sans lui en dire le motif. « De toute beauté, répondit- il; je ne pouvais en détourner « les yeux ; ce qui m'a fait d'autant plus de plaisir qu'au « mois de mai dernier, que je passai pour aller aux Septfonts « et que la supérieure me le fit vénérer selon mes désirs , « il me parut petit et desséché. Je ne voulus pas dire ce « que j'en pensais, crainte de lui causer de la tristesse et à « sa communauté; mais aujourd'hui il est tout diCTérent de « que je l'avais vu. »

Il est comme certain que c'est pendant l'auguste sacrifice de nos autels que cette merveille s'est opérée. Depuis ce temps il est demeuré dans le même état de beauté et de dilatation. Et aujourd'hui 2-4 mars, qu'il y a près de trois mois et demi de cet événement, on l'a fait voir à un habile chirurgien anatomiste.

Et voici ce qu'il a fait écrire sous sa dictée :

« Le cœur est réduit à un peu plus de moitié de sa gros- « seur naturelle; les deux ventricules sont très distincts et tt dans Tétat naturel; les deux oreillettes se distinguent parce faitement, surtout la gauche. La sortie des gros vaisseaux, « Taorle à sa sortie du ventricule gauche est aussi très dis- « tincte, ainsi que l'artère pulmonaire à sa sortie du ventri- « cule droit. On peut assurer qu'il est dans un état à rester « toujours le même. Il est d'expérience que les préparations « anatomiques, parvenues à un certain état de dessiccation, « exposées même à l'humidité de l'air, n'acquièrent pas plus « de volume et sont sujettes à être attaquées par les in- « sectes, à moins qu'on ne prenne les plus grandes précau- « tions pour en empêcher; d'où il résulte que, si ces inci- « dents étaient arrivés, il serait tombé en putréfaction. Ce « cœur est actuellement dans le meilleur état; et si, comme « on l'assure, il était avant le treize décembre mil sept cent tt quatre-vingt-neuf petit et desséché, la grosseur et la con- « sistance qu'il a acquises ne peut être qu'un efifet surna- « turel : l'expérience ayant appris, comme tout le monde « sait, que les parties embaumées depuis du temps, ou des- « séchées soit par la chaleur du soleil ou autres causes, ne « reprennent jamais un degré de consistance, d'extension et « de dilatation. »

Plus le chirurgien l'a examiné, plus il a vu qu'il est impossible qu'il se soit fait des fermentations qui aient pu produire plus d'expansion dans toutes ses parties.

Aujourd'hui, 3 juin 1793, ce saint cœur est toujours dans le même état de beauté.

Sœur Marie -AuGUbxiNE de Damas, supérieure.

PROCES-VERBAL DRESSE A L OCCASION DES DIVERS CHANGEMENTS OPÉRÉS DANS LE COEUR DE SAINTE JEANNE- FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL.

(Voyez page 578.)

Cejourd'hui quatre du mois de mai de l'an mil huit cent trente-un, nous soussigné supérieur du grand séminaire de

Nevers et vicaire général du diocèse, ayant été invité par madame la supérieure du monastère de la Visitation de la Charité -sur -Loire à venir constater les changements opérés dans le cœur de sainte Jeanne -Françoise Frémyot de Chantai, conservé dans ledit monastère, nous nous y sommes transporté. Nous étant fait présenter le saint cœur, renfermé dans un reliquaire de vermeil, nous Tavons vénéré. Nous avons ensuite interrogé la supérieure et les conseillères de la communauté sur les différents changements qu'elles avaient aperçus dans l'état du saint cœur. Toutes ont unanimement affirmé :

1» Qu'elles et toutes les sœurs de la communauté avaient remarqué, dans les derniers jours du mois de juillet ou dans les premiers jours du mois d'août de l'année mil huit cent vingt-huit , que le cœur de sainte Chantai avait diminué d'un peu plus d'un tiers ; de telle sorte qu'il ne touchait plus d'aucun côté aux bords intérieurs du reliquaire, fait en forme de cœur ;

2<^ Que n'ayant plus considéré attentivement cette précieuse relique depuis l'époque de sa diminution, elles ne se sont aperçues positivement d'un changement notable dans ce saint cœur que le deux juin de l'année mil huit cent vingtneuf; que depuis ce jour elles l'ont vu prendre un développement remarquable, surtout au commencement d'octobre mil huit cent trente. A cette époque, la partie supérieure et la partie inférieure du saint cœur touchaient d'une manière bien visible les deux extrémités du reliquaire ;

3*^ Que ce présent jour, quatre du mois de mai , elles remarquaient que la partie supérieure du saint cœur avait subi un aplatissement notable, perdu quelque chose de sa largeur, et que la partie inférieure s'était gonflée et étendue des deux côtés, surtout du côté gauche du cœur, de manière à se presser contre le bord inférieur du reliquaire.

Après avoir entendu les témoignages mentionnés desdites religieuses de la Visitation, nous avons pris connaissance de l'écrit d'un célèbre médecin par qui le saint cœur avait été attentivement examiné le douze avril mil huit cent trente-un. Nous croyons devoir en extraire le passage suivant :

Après avoir rapporté le récit fait par les religieuses des changements survenus au saint cœur, récit qui d'ailleurs

s'accorde de point en point avec ce que nous avons nousmême recueilli de la bouche de ces religieuses, il ajoute : (c M'étant fait présenter cette inappréciable relique, je dc- « clare l'avoir trouvée bien enchâssée et bien exempte de « toute action extérieure, non moins bien embaumée et à la « manière que ces sortes d'opérations sont pratiquées à l'É- K cole de médecine de Paris pour la conservation des pièces « anatomiques. J'avoue, et je puis déclarer n'avoir jamais K ouï dire que pareil phénomène ait été observé sur les pièces « également conservées à l'École de médecine de Paris. Ces « pièces d'anatomie dont je parle sont cependant soumises « à l'action de tous les agents extérieurs tels que l'humidité, « la chaleur, le froid, etc., qui tendent avec le temps à tout « détruire ; et depuis des siècles elles n'ont éprouvé aucun « changement. Les faits rapportés par les religieuses, qui « les ont observés avec soin , ne sont point explicables ni « par la physique ni par 19 "-himie; et n'ayant pas d'exem- « pies de pareilles observations, on peut en conclure qu'ils « sont le résultat de phénomènes surnaturels et au delà de « no§ connaissances acquises aujourd'hui. »

Pour nous, nous attestons : l*' qu'ayant considéré attentivement le saint cœur dans les derniers jours du mois de septembre mil huit cent trente, nous le trouvâmes dans un très bon état, sans que nous puissions affirmer qu'il eût pris quelque accroissement notable ; 2^^ que le vingt-un mars mil huit cent trente- un il nous fut de nouveau présenté, et que notre premier sentiment à la vue du saint cœur fut un sentiment de surprise et d'admiration. Nous affirmâmes alors qu'on ne pouvait douter aucunement d'un accroissement notable. La partie supérieure du saint cœur était gonflée d'une manière très sensible, et nous parut assez semblable à une lèvre épaisse repliée sur elle-même; 3» qu3 le quatrième du mois de mai, présent jour, nous l'avons examiné avec une très grande attention, et nous avons reconnu que la partie supérieure s'était aplatie et que la partie inférieure •i'était de beaucoup développée, surtout du côté gauche du cœur, se pressant de ce côté contre le bord intérieur du reliquaire.

Tel est le témoignage que nous croyons devoir rendre à la vérité sur les changements que nous avons remarqués nous-

même dans le saint cœur. Nous avons eu soin d'écarter de nos souvenirs ce qui n'est pas rigoureusement certain, afin de ne garantir par notre témoignage que ce dont nous avons une pleine conviction. Ce que nous avons remarqué de nos propres yeux , joint à ce qui a été remarqué à plusieurs reprises par toutes les religieuses de la communauté, ne laisse dans notre esprit aucun doute sur la réalité des différents changements mentionnés ci-dessus. Quant à la cause de ces changements, nous croyons, avec l'habile médecin dont nous avons rapporté plus haut les propres paroles, qu'elle ne se trouve pas dans l'ordre naturel, et qu'elle appartient par là même à l'ordre surnaturel ; ce qui doit ranimer notre foi et soutenir notre espérance, dans les temps difficiles où nous vivons. Puisque Dieu seul a pu opérer un semblable prodige, nous sommes donc de nouveau bien assurés que la religion dont sainte Chantai fut dans son siècle un des plus beaux ornements par ses héroïques vertus est véritablement divine. Nous trouvons également dans ce miracle un motif pressant d'espérer que Dieu nous protégera; car il n'a pas coutume d'opérer de telles merveilles en faveur de ceux qu'il est décidé à abandonner en punition de leurs crimes. Fait à la Charité-sur-Loire , le quatrième jour du mois de mai de l'an mil huit cent trente -un.

Frain , Supérieur du séminaire, vicaire général.

Sœur Marie -Magdeleine Nantier, supérieure; sœur Marie- AuGUSTiNE Rigaud, assistante; sœur Joséphine-Emmanuelle DE RoYER, conseillère; sœur Anne-Marie Marcou, conseillère; sœur Marie- Thérèse -Éléonore Olivier, conseillère; sœur Marie de Chantal Andrieu; sœur Marie-Séra- PHiQUE Senly; sœur Marie-Angélique Morizot; sœur Marie-Josèphe Desgranges; sœur Mahie- Théodore Quenouille ; sœur Marie de Sales Charlet.

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