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Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe

Le 19 novembre 1832, un voyageur arriva à Marbourg, ville de la Hesse électorale, située sur les bords charmants delà Lahn : il s'y arrêta pour étudierléglise gothique qu'elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et parfaite beauté, et parce qu'elle fut la première de l'Allemagne oii l'ogive t riompha du plein cintre dans la grande rénovation de l'art au treizième siècle. Cette basilique porte le nom de Sainte Elisabeth, et il se trouva que ce jour-là était lejour même de salête. DansTéglise aujourd'hui luthérienne, comme toute cette contrée, on ne voyait aucune marque de solennité; seulement en Ihonneur de ce jour, et contre l'habitude protestante, elle était ouverte, et de

petits enfants y jouaient en sautant sur des tombes. L'étranger parcourut ses vastes nefs désertes et dévastées, mais encore jeunes d'élégance et de légèreté. Il vit, adossée à un pilier, la statue d'une jeune femme en habits de veuve, au visage doux et résigné, tenant d'une main le modèle d'une église, et de l'autre faisant l'aumône à un mallieureuxestropié. Plus loin, sur les autels nus, et dont une main sacerdotale ne vient jamais essuyer la poussière, il examina curieusement d'anciennes peintures sur bois à demi elfacées, des sculptures en relief mutilées, mais, les unes comme les autres, profondément empreintes du charme naïf et tendre de l'art chrétien. 11 y distingua une jeune femme effrayée qui faisait voir à un guerrier couronné son manteau rempli de roses; plus loin, ce même guerrier, découvrant avec violence son lit, y trouvait le Christ couché sur la croix; plus loin encore tous deux s'arrachaient avec une grande douleur des bras l'un de l'autre; puis on voyaitla jeune femme, plus belle que dans tous les autres sujets, étendue sur son lit de mort au milieu de prêtres et de religieuses qui pleuraient: en dernier lieu les évêques déterraient un cercueil, sur lequel un empereur déposait sa couronne. On dit au voyageur que c'étaient là des traits de la vie de sainte Elisabeth, souve-

raine de ce pays, morte, il y avait six siècles à pareil jour, dans cette même ville de Marbourg, et enterrée dans cette même église. Au fond d'une obscure sacristie, on lui montra la châsse d'argent couverte de sculptures qui avait renfermé les reliques de la Bienheureuse jusqu'au moment où l'un de ses descendants, devenu protestant, les en avait arrachées et jetées au vent. Sous le baldaquin en pierre qui couvrait autrefois cette châsse, il vit que chaque marche était profondément creusée; et on lui dit que c'était là la trace des pèlerins innombrables qui étaient venus s'y agenouiller autrefois, mais qui depuis trois siècles n'y venaient plus. Il sut qu'il y avait bien dans cette ville quelques fidèles et un prêtre catholique, mais ni messe, ni souvenir quelconque pour la Sainte dont c'était ce jour-là même l'anniversaire. La foi, qui avait laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n'en avait laissé aucune dans les cœurs.

L'étranger baisa cette pierre creusée par les générations fidèles et reprit sa course solitaire ; mais un doux et triste souvenir de cette Sainte délaissée, dont il était venu, pèlerin involontaire, célébrer la fête oubliée, ne le quitta plus. Il entreprit d'étudier sa vie ; il fouilla tour à tour dans des riches dépôts d'antique science que la docte

Allemagne oiïre en si grand nombre ^ Séduit et charmé chaque jour davantage par ce qu'il y apprenait sur elle, cette pensée devint peu à peu l'étoile directrice de sa marche. Après avoir épuisé les livres et les chroniques, et consulté les manuscrits les plus négligés, il voulut, comme l'avait fait le premier des anciens historiens de la Sainte, interroger les lieux et les traditions populaires. Il alla donc de ville en ville, de château en château, d'église en église, chercher partout les traces de celle qui a été de tout temps nommée dans l'Allemagne catholique la chère sainte Elisabeth. Il essaya en vain de visiter son berceau à Presbourg, dans la lointaine Hongrie; mais du moins il put séjourner dans ce célèbre château de Wartbourg, oii elle vécut jeune fille, puis mariée avec un époux tendre et pieux comme elle; il put gravir les rudes sentiers par oîi elle allait distribuer aux pauvres, ses plus chers amis, d'inépuisables aumônes. Il la suivit à Greuzburg, oîi elle fut mère pour la première fois; au monastère de Reinhartsbrûnn, oîi il lui fallut quitter à vingt ans son bien-aimé, qui allait mourir pour le tombeau du Christ; à Bam-

1. Ces recherches ont été depuis complétées par d'autres dans diverses bibliothèques do Flandre et d'Italie, surtout dans la Vaticaue et la Laurentienne.

berg, ou elle trouva un asile contre de cruelles persécutions; sur la sainte montagne d'Andechs, berceau de sa famille, oii elle apporta en offrande sa robe de noces, lorsque, d'épouse tendrement chérie, elle fut devenue veuve errante et exilée. A Erfurth, il approcha de ses lèvres le pauvre verre qu'elle a laissé en souvenir d'elle à d'humbles religieuses. Enfin à Marbourg, oii elle consacra les derniers jours de sa vie à des œuvres dune héroïque charité, et oii elle mourut à vingtquatre ans, il revint prier sur sa tombe profanée, et recueillir péniblement quelques souvenirs de la bouche d'un peuple qui a renié avec la foi de ses pères le culte de sa bienfaitrice.

Ce sont les fruits de ces longues recherches, de ces pieux pèlerinages que renferme ce livre.

Souvent, en errant dans; nos villes récrépies, ou dans nos campagnes dépeuplées de leurs anciens ornements, et d'où s'effacent chaque jour les monuments de lavie des aïeux, la vue d'un débris qui a échappé aux dévastateurs, d'une statue couchée dans l'herbe, d'une porte cintrée, d'une rosace défoncée^ vient éveiller l'imagination : la pensée en est frappée, non moins que les regards ; on s'émeut, on se demande quel rôle ce fragment a pu jouer dans l'ensemble; on se laisse entraîner involontairement à la réflexion, à l'étude : peu à

peu l'édifice entier se relève aux yeux de l'âme, et, quand cette œuvre de reconstruction intérieure s'est accomplie, on voit l'abbaye, l'église, la cathédrale, se redresser dans toute sa noblesse, toute sa beauté; on croit errer sous ses voûtes majestueuses mêlé aux flots du peuple fidèle, au milieu des pompes symboliques et des ineffables harmonies du culte antique.

C'est ainsi que celui qui a écrit ce livre, ayant voyagé longtemps dans les contrées étrangères et les siècles passés, a ramassé ce débris, et qu'il l'offre à ceux qui ont la même foi et les mêmes affections que lui, pour les aider à reconstruire dans leur pensée le sublime édifice des âges catholiques.

Grâce aux monuments nombreux et vraiment précieux qui nous sont restés sur la vie de sainte Elisabeth, dans les grandes collections historiques de l'Allemagne comme dans les manuscrits de ses bibliothèques ; grâce aux détails incomparables et tout à fait intimes qui nous ont été transmis sur elle par des narrateurs, les uns contemporains, les autres dominés par le charme que son caractère et sa destinée sont si propres à exercer sur toute âme catholique; grâce à cette réunion tout à fait rare de circonstances heureuses, on peut se proposer un double but en

racontant cette vie. Tout en restant fidèle à l'idée fondamentale d'un pareil travail, qui doit être de donner une uiedeSainie, une légendedes siècles de foi, on peuten outre espérer de fournir un tableau fidèle des habitudes et des mœurs de la société d'une époque oii l'empire de l'Église et de la chevalerie était à son apogée. On a senti depuis longtemps que l'histoire même purement profane d'une ère si importante pour les destinées de l'humanité ne peut que gagner en profondeur et en exactitude, par les recherches particulières qui porteraient sur les objets des plus ferventes croyances et des plus chères atrections des hommes de ce temps. Nous osons dire que dans l'histoire du moyen âge il y a peu de biographies qui prêtent mieux que celle de sainte Elisabeth à une étude semblable.

D'un autre côté, avant de parler plus au long de cette Sainte et des idées qu'elle représente, il nous semble qu'il convient de tracer une esquisse de l'état de la chrétienté au temps où elle vécut; car tout serait inexplicable dans sa vie, pour qui ne connaîtrait et n'apprécierait pas son siècle. Non seulement sa destinée, sa famille, son nom, se trouvent liés de loin ou de près aune foule d'événements de ce temps, mais ce caractère offre de trop nombreuses analogies avec tout

ce que le monde voyait alors sur une plus grande échelle, pour qu'il ne soit pas indispensable de rappeler à ceux qui nous liront les prin cipaux traits de l'ensemble social où son nom occupe une place si vénérée. Qu'il nous soit donc d'abord permis de détourner d'elle leur attention, pour la concentrer sur ses contemporains et son époque.

Née en 1207, morte en 1231, sa rapide carrière se place au milieu de cette première moitié du treizième siècle, qui est peut-être la période la plus importante, la plus complète, la plus resplendissante de l'histoire de la société catholique.

11 serait, du moins à ce qu'il nous semble, difficile de trouver, en parcourant les glorieuses annales de lÉglise, une époque où son influence sur le monde et sur la race humaine dans tous

les développements fût plus vaste, plus féconde, plus incontestée. Jamais peut-être l'Épouse du Christ n'avait régné avec un empire si absolu sur la pensée et sur le cœur des peuples. Elle voyait tous les éléments anciens, contre lesquels elle avait eu à se débattre si longtemps, enfin vaincus et transformés à ses pieds. L'Occident tout entier ployait avec un respectueux amour sous sa sainte loi. Dans la longue lutte qu'il lui a fallu soutenir depuis sa divine origine contre les

INTRODCCTrON 11

passions et les révoltes de rhumanilé décime, jamais elle ne les a plus victorieusement combattues, plus énergiquement domptées. Certes, sa victoire était loin d'être complète, et ne pouvait pas l'être, puisqu'elle est ici-bas pour combattre, et qu'elle attend le ciel pour triompher; mais au moins alors, plus qu'à un autre moment de ce rude combat, l'amour de ses enfants, leur dévouement sans bornes, leur nombre et leur courage chaque jour croissants, les saints que chaque jour elle voyait éclore parmi eux, offraient à cette mère immortelle des forces et des consolations dont elle n.'a été depuis que trop cruellement privée.

Le treizième siècle est d'autant plus remarquable sous ce rapport, que la fin du douzième était loin de faire bien augurer du siècle suivant. En effet, l'écho de cette grande voix de saint Bernard, qui semble l'avoir rempli tout entier, s'était affaibli vers sa fin, et avec lui la force extérieure de la pensée catholique. La funeste bataille de Tibériade, la perte de la vraie croix, et la prise de Jérusalem par Saladin (1187), avaient montré l'Occident vaincu par l'Orient sur le sol sacré que les croisades avaient racheté.

Les débauches de la tyrannie de Henri II d'An-

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gleterre, l'assassinat de saint Tliomas Becket, la captivité de Richard Cœur de Lion, les violences de Philippe-Auguste contre sa femme Ingeburge, les atroces cruautés de l'empereur Henri IV en Sicile, tous ces triomphes de la force brutale n'indiquaient que trop une certaine diminution de la force catholique, tandis que le progrès des hérésies vaudoise et albigeoise, et les plaintes universelles sur le relâchement des clercs et des ordres religieux, dévoilaient un mal dangereux au sein même de l'Église. Mais une glorieuse réaction ne devait pas tarder à éclater. Avec les dernières années de ce siècle (1198), on voit monter sur la chaire de saint Pierre un homme dans la force de l'âge, qui devait, sous le nom d'Innocent III, lutter avec un invincible courage contre tous les adversaires de la justice et de l'Église, et donner au monde peut-être le modèle le plus accompli d'un souverain pontife, le type par excellence du vicaire de Dieu. Comme cette grande figure domine tout le siècle qu'il avait inauguré, on nous pardonnera d'en retracer quelques détails. Gracieux et bienveillant dans ses manières ; doué d'une beauté physique peu commune ; plein de confiance et de tendresse dans ses amitiés ; généreuxà l'excès dans ses aumônes et ses fondations ; orateur éloquent et fécond ; écrivain ascé-

tique et savant' ; poêle même, comme le démontrent la belle prose Veni, Sancte Spiritus et le Stabat Mater, cette sublime élégie qu'on lui a longtemps attribuée ; grand et profond jurisconsulte, comme il convient de l'être au juge en dernier ressort de toute la chrétienté ; protecteur zélé des sciences et des études religieuses ; veillant avec sévérité au maintien des lois de l'Église et de sa discipline ; il avait ainsi toutes les qualités qui eussentpuillustrer sa mémoire, s'il avaitété chargé du gouvernement de l'Église dans une époque paisible et facile, ou si ce gouvernement s'était alors bornéau seul soin des choses spirituelles. Mais une autre mission lui était réservée. Avant de monter sur le trône sacerdotal, il avait compris et môme publié dans ses œuvreslebutetladestinéedupontificat suprême, non pas seulement pour le salut des âmes et la conservation de la vérité catholique, maispour lebon gouvernement de la société chrétienne : toutefois, plein de défiance en lui-même, à peine est-il élu, qu'il demande avec instance à tous les prêtres de l'univers catholique des prières spéciales pour que Dieu l'éclairé et le fortifie ; et Dieu exauce cette prière universelle en lui donnant la force de poursuivre et d'accomplir la grande

1. Voyez SCS Sermons et ses traités De conlemplu mun'Jiet sur les Sept psaumes pénitenliaux.

œuvre de saint Grégoire VIL Jeune encore, et pendant qu'il étudiait à l'université de Paris, il avait été en pèlerinage à Gantorbéry, au tombeau de saint Thomas le martyr ; etl'on comprend tout ce qu'il dut puiser d'amour auprès de ces reliques sacrées pour la liberté de l'Église, dont il fut désormais le -victorieux champion. Mais, tandis qu'il défendait cette liberté suprême, la constitution de l'Europe à cette époque lui conférait la glorieuse fonction de veiller en même temps à tous les intérêts des peuples, au maintien de tous leurs droits, à l'accomplissement de tous leurs devoirs. Il fut, pendant tout son règne de dix-huit années, à la hauteur de cette colossale mission. Quoique sans cesse menacé et attaqué par ses propres sujets , les turbulents habitants de Rome, il planait sur l'Église et le monde chrétien avec un calme imperturbable^ avec une sollicitude permanente et minutieuse, portant partout un regard, de père et de juge. De l'Islande à la Sicile, du Portugal jusqu'en Arménie, pas une loi de l'Église n'est transgressée qu'il ne la relève, pas une injure n'est infligée au faible qu'il n'en demande réparation, pas une garantie légitime n'est attaquée qu'il ne la protège. Pour lui, la chrétienté tout entière n'est qu'une majestueuse unité, qu'un seul royaume sans frontières intérieures et sans distinction de races, dont

il est le défenseur intrépide au dehors et le juge inébranlable et incorruptible au dedans. Pour la mettre à l'abri de ses ennemis extérieurs, il réveille l'ardeur défaillante des croisades; il se montre dévoré plus que personne de cette sainte ardeur des combats pour laCroix, dont saint Grégoire Vil avait ressenti les premières atteintes et qui enflamma tous les pontifes romains jusqu'à. Pie II, qui mourut croisé. Le cœur des papes était alors comme le foyer d'oii cette ardeur rayonnait sur toutes les nations chrétiennes ; leurs yeux étaient sans cesse ouverts sur les dangers qui menaçaient l'Europe : et, tandis qu'Innocent s'efforçait, chaque année, de lancer contre les Sarrasins, vainqueurs à rOrient, quelque armée chrétienne, au Nord il propageait la foi parmi les peuples slaves et sarmates ; et h. l'Occident, en prêchant aux rois d'Espagne la concorde et un effort décisif contre les Maures, il présidait à leurs victoires miraculeuses.

Ilramenait à. l'unité catholique, par laseule force de la persuasion et l'auloritéde son grand caractère, les royaumes les plus éloignés, comme l'Arménie et la Bulgarie, qui, victorieuses des armées latines, n'hésitent pas à s'incliner devant la seule parole d'Innocent. A un zèle infatigable et exalté pour la vérité il savait joindre la plus haute lolé-

rance pour les personnes ; il protégeait les juifs contre les exactions de leurs princes et les aveugles fureurs de leurs concitoyens, comme les vivants témoins de la vérité chrétienne, imitant du reste en cela tous ses prédécesseurs sans exception ; il correspondait même avec les princes musulmans, dans l'intérêt de la paix et de leur salut. Tout en luttant avec une rare perspicacité et une inépuisable constance contre les innombrables hérésies qui éclataient dès lors et menaçaient les fondements de l'ordre social et moral de tout l'univers, il ne cessait de prêcher aux catholiques vainqueurs et irrités, aux évêques eux-mêmes, la modération et la clémence. Il chercha longtemps à réunir, par des voies de douceur et de conciliation, l'Église schismalique d'Orient à celle d'Occident; puis, lorsque le succès inespéré de la quatrième croisade, enrenversantl'empire de Byzance, eut soumis de force à son autorité cette moitié égarée du monde chrétien, et doublé ainsi sa puissance, il recommande la douceur envers l'Église vaincue ; et loin d'exprimer un seul sentiment de joie ou d'orgueil en apprenant cette conquête, il refuse de s'associer à la gloire et au triomphe des vainqueurs ; il repousse toutes leurs excuses, tous leurs prétextes religieux, parce qu'ils avaient méconnu dans leur entreprise les lois de la justice et

oublié le tombeau du Christ ! C'est que, pour lui, la religion et la justice étaient tout, et qu'il avait identifié sa vie avec elles. Son âme était enflammée d'un amour passionné de la justice, qu'aucune acception de personnes, aucun obstacle, aucun échec ne pouvait diminuer ni arrêter, ne comptant pour rien les succès ni les défaites, dès que le droit était intéressé à une cause ; doux et miséricordieux envers les faibles et les vaincus; inflexible pour les puissants et les orgueilleux' partout et toujours protecteur de l'opprimé, de la faiblesse et de l'équité, contre la force triomphante et injuste. C'est ainsi qu'on le voit défendre avec une sorte de noble acharnement la sainteté du lien conjugal comme la clef de voûte de la société et de la vie chrétienne. Aucune épouse outragée n'implorait en vain son intervention puissante. Le monde le vil avec admiration lutter pendant quinze années contre son ami et son allié Philippe-Auguste, et défendabt les droits de son infortunée Ingeburge, venue du fond du Danemark pour être l'objet des mépris de ce prince, seule, emprisonnée, abandonnée de tous au milieu de la terre étrangère, excepté par le pontife, qui sut enfin la faire rétablir sur le trône de son époux, au milieu des applaudissements du peuple, heureux de voir

quii y avait dès ce monde une justice également sévère pour tous ^

C'était dans le même esprit qu'il veillait avec une sollicitude paternelle, et jusque dans les pays les plus lointains, sur les titres des légitimes héritiers des couronnes et sur le sort de plus d'un royal orphelin. Nous voyons qu'il sut maintenir dans leur droit et leur héritage les princes de Norwège, de Pologne et d'Arménie (1199), les infantes de Portugal, le jeune roi Ladislas de Hongrie, et jusqu'aux fils des ennemis de l'Église, tels que Jacques d'Aragon, dont le père avait été tué en combattant pour les hérétiques, et qui, captif lui-môme de l'armée catholique, fut libéré par ordre d'Innocent ; tels encore que Frédéric II, l'unique héritier de la race impériale de Hohenstaufen, le rival le plus redoutable du Saint-Siège, mais qui, laissé orphelin à la garde d'Innocent, est élevé, instruit, défendu par lui, et maintenu dans son patrimoine avec l'affection et le dévouement, non plus d'un tuteur, mais d'un père. Il nous paraît surtout admirable, alors qu'il offre un asile, au

1. Il fut de même le défenseur triomphant de la reine Marie d'Aragon, devenue importuae à son mari débauché, et de la reine Adélaïde de Bohême, que son époux voulait répudier pour faire un mariage plus avantageux, et qu'un concile avait déjà condamné.

pied de son trône, au vieux Raymond de Toulouse, Taucien et opiniâtre ennemi du catholicisme, et à son jeune fils ; lorsqu'il plaide luimême leur cause contre les prélats et les croisés victorieux ; lorsque, après avoir prodigué les plus tendres conseils à ce jeune prince, après avoir essayé en vain de fléchir ses vainqueurs, il lui assigne, malgré leurs murmures, le Gomtat et la Provence, pour que le fils innocent du coupable dépouillé ne soit pas sans patrimoine*. Comment s'étonner si, à une époque oii la foi était regardée comme la base de tous les trônes, et lorsque la justice ainsi personnifiée était assise sur la chaire de Pierre, les rois cherchaient à s'y rattacher par les liens les plus forts? si le vaillant Pierre d'Aragon ne croit pas pouvoir mieux garantir la jeune indépendance de sa couronne qu'en traversant les mers pour la déposer aux pieds d'Innocent, et la recevoir comme vassal de sa main? si Jean d'Angleterre, poursuivi par la juste indignation de son peuple, se proclame, lui aussi, vassal de celte Église qu'il avait

I. I-es données des historiens contemporains sur ce trait de la vie d'Innocent se trouvent confirmées de la manière la plus remarquable par YBistnire de la croisade contre les Albigeois, eu vers provençaux, publiée par M. l-auriel daus la collection des Documents inédits sur l'Histoire de France : vers 3161) à 373.J.

si cruellement persécutée, sûr d'y trouver un refuge et un pardon que les hommes lui refusaient? si, outre ces deux royaumes, ceux de Navarre, de Portugal, d'Ecosse, de Hongrie et de Danemark s'honoraient d'appartenir, en quelque sorte, au Saint-Siège par un lien de protection tout spécial ? Tous savaient qu'Innocent respectait autant les droits des rois que ceux de l'Église elle-même contre les rois. Gomme ses illustres prédécesseurs, une haute et prévoyante politique se mêlait à son culte pour l'équité. Comme eux, en s'opposant à l'hérédité de l'empire dans la maison de Souabe, en soutenant la liberté des élections en Allemagne, il a sauvé cette noble contrée de la centralisation monarchique, qui aurait altéré sa nature et étouffé tous les germes de cette prodigieuse fécondité intellectuelle dont elle s'enorgueillit à juste titre. Comme eux, en rétablissant et en défendant avec une inébranlable confiance l'autorité temporelle du Saint-Siège, il a garanti l'indépendance de l'Italie, non moins que celle de l'Église. Il forme, par son exemple et ses préceptes, tout une génération de pontifes, également dévoués à cette indépendance, et dignes d'être ses auxiliaires, comme le furent Etienne Langton en Angleterre, Henri de Gnesen en Po-

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logne, Roderic de Tolède en Espagne, Foulques de Toulouse au milieu des hérétiques : ou dignes de mourir martyrs de cette cause sainte, comme saint Pierre Parentice et Pierre de Gasteinau K Sa glorieuse vie se termine par ce concile célèbre de Latran (1215), qu'il convoqua et présida, oii furent resserrés tous les liens de l'Église ; où les jugements de Dieu, dégénérés en abus de la force, furent définitivement abolis; oii la communion pascale fut prescrite ; où fut établie cette procédure criminelle^ qui a servi de modèle à celle de tous les tribunaux séculiers ; où furent enfin présentés, pour ainsi dire, au monde chrétien, ces deux grands ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, qui devaient l'animer d'une vie nouvelle et qu'Innocent III eut la gloire de voir tous deux naître sous son pontificat ^

\. Tués par les hérétiques, le premier i Orvieto eu 1199, le second eu Lauguedoc eu 1209.

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