‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 2 sur 74 · Au huitième cauou du concile · texte numérisé non relu

Au huitième cauou du concile

3. Les travaux des historiens protestants de l'AUemague, Jean de Millier, Wilken et Kaumer, onteuûureudu hommage au géuie et aux vertus de ce graud pontife, si jndignement méconnu par tant d'historiens français. Et. depuis, un écrivain du même pays, M. Ilurter, dans sou Histoire d'Innocent III et de ses contemporains, a élevé à sa gloire et à celle de l'Eglise uu monument qui mérite la recouuaissauce de tous les amis de la vérité.

Les successeurs de ce grand pape ne dérogèrent pas, et offrent, pendant près d'un demisiècle, le spectacle sublime d'une lutte soutenue avec les seules forces de la foi et de la justice, contre toutes les ressources du génie et de la puissance humaine, concentrées dans l'empereur Frédéric II, et employées pour amener le triomphe de la force matérielle. Honorius III a le premier à lutter avec ce pupille ingrat du Saint-Siège. Doux et patient, il semble placé entre deux combattants impérieux et inflexibles, Innocent ill et Grégoire IX, comme pour montrer Jusqu'où pouvait aller ia longanimité apostolique. Il prêchait aux rois sa propre mansuétude ; il épuisait son trésor pour fournir aux frais de la croisade. Il eut le bonheur de confirmer solennellement les trois saints ordres qui devaient, en quelque sorte, allumer un nouveau foyer de charité et de foi dans le cœur des peuples chrétiens : les Dominicains (1226), les Franciscains (1223) et les Carmes (1226). Malgré sa douceur, il se vit forcé de mettre l'Empereur, une première fois, au ban de T Église, en laissant à Grégoire IX le soin de continuer le combat. Celui-ci, octogénaire au moment où il ceignit la tiare (1227), montra pendant ses quinze ans de règne la plus indomptable énergie.

comme s'il avait rajeuni en devenant dépositaire de la puissance déléguée par lÉternel. Ce fut lui qui fut le protecteur et l'ami de cette sainte Elisabeth, qui nous a amené à l'étude de ce siècle ; il la rapprocha de saint François d'Assise, dont elle sut imiter les héroïques vertus : il la protégea dans son veuvage et son abandon; et, quand Dieu l'eut appelée à lui, il proclama ses droits à la perpétuelle vénération des fidèles, en l'inscrivant paimi les saints. Mais c'est dans tous les rangs qu'il était le protecteur universel des faiblfs et des opprimés; et tandis qu'il promettait son appui à la royale veuve de Thuringe, il étendait sa paternelle sollicitude sur les plus pauvres serfs des contrées les plus éloignées de la chrétienté, comme on .e voit par sa lettre aux seigneurs polonais, oii il leur reproche, comme un détestable forfait, d'user de la \ie de leurs \assaux, rachetés et ennoblis par le sang de Jésus-Christ, à veiller sur des faucons et des oiseaux de proie.

Ami zélé de la vraie science, il fonde l'université de Toulouse, et fait rétablir celle de Paris par saint Louis, non sans avoir sagement prolesté contre les envahissements de la philosophie profane dans la théologie.

Par la collection des Décrétâtes, il a la gloire

de donner à l'Église son code, qui était alors aussi celui de la société tout entière. Digne neveu d'Innocent III, il sut unir toujours la justice et la fermeté : réconcilié avec Frédéric II, après l'avoir excommunié d'abord, il le soutient avec une noble impartialité contre la révolte de son lils Henri (1235), et même contre les exigences trop grandes des villes lombardes, qui étaient cependant les meilleures alliées de lÉglise (1237). Quand plus tard cet empereur manque à ses plus solennelles promesses, quand il faut une seconde fois l'excommunier, qu'il est beau de voir ce vieillard, presque centenaire, s'engager hardiment dans une lutte désespérée, tout en recommandant à l'armée de Jean de Brienne, qui marchait contre le periîde empereur, la clémence, la douceur, le soin des prisonniers ! Puis, vaincu et abandonné de tous, assiégé dans Rome par Frédéric ligué contre lui avec les Romains euxmêmes, il retrouve dans ce moment terrible, au sein de la faiblesse humaine, cette force qui n'appartient qu'aux choses divines : il fait tirer du sanctuaire les reliques des saints Apôtres, les promène en procession à travers la ville, et demande aux Romains s'ils veulent voir périr ce sacré dépôt, qu'ilne peut plus défendre sans eux. Aussitôt leur cœur est touché, ils jurent de mou-

rir pour lui, l'Empereur est repoussé et l'Église délivrée.

Après lui, Innocent IV (1242), jusqu'à son élection ami et partisan de Frédéric, à peine élu, sacrifie ses liaisons antérieures à l'auguste mission qui lui est confiée, et à cette admirable unité de vues qui avait dominé tous ses prédécesseurs depuis deux siècles. Poursuivi, menacé, enfermé entre les serres impériales, qui, du Nord et du Midi, et d'Allemagne et de Sicile, font pour lui de Rome une prison, il faut bien qu'il s'échappe. Où. trouvera-t-il un asile? Tous les rois, même saint Louis, le lui refusent; mais heureusement Lyon est libre et n'appartient qu'à un archevêque indépendant : Innocent y rassemble autour de lui en concile général tous les évêques qui peuvent échapper au tyran, et ses frères les cardinaux; il donne à ceux-ci le chapeau rouge^ pour leur montrer qu'ils doivent toujours être prêts à verser leur sang pour l'Église : et puis, du sein de ce tribunal suprême, que Frédéric avait lui-môme invoqué et reconnu, et devant lequel ses avocats vinrent plaider solennellement sa cause, le pontife fugitif fulmine, contre le plus puissant souverain du monde, la sentence de déposition, comme oppresseur de la liberté religieuse, spoliateur de l'Église, hérétique et

tyran ^ Triomphe à jamais mémorable du droit sur la force, de la foi sur l'intérêt matériel I troisième acte de ce drame sacré, oii saint Grégoire YII et Alexandre III avaient déjà foulé aux pieds l'élément rebelle, aux acclamations des saints et des hommes ! On sait assez comment la Providence se chargea de ratifier cette sentence; on connaît la chute et les dernières années de Frédéric, la mort prématurée de son fils, et la ruine totale de cette race redoutable. Par une admirable marque de la confiance absolue qu'inspirait la droiture du Saint-Siège, comme autrefois Frédéric lui-même, orphelin, au berceau, avait été légué à la protection d'Innocent III, les

1. Nous avons relevé sur sa tombe, dans l'église de saiut Janvier, à Naples, cette épitaphe, que uous croyons peu connue :

Hic superis diguus requiescit Papa benignus,

Ortus de Flisoo, sepultus tempore priscu,

Vir sacer et rectus^ sancto velaïuine teutus :

Utjam collapso mundo temeraria passo

Sancta niinistrari, urbs posset quoque rectifioari,

Concilium fecit veteraque jura refecit.

Hseresis illisa tUDC extitit atque recisa,

Msenia direxit; rite siiji crédita rexit :

Stravit inimioum Glinsti oolubrum Fredericoruin.

Janua de nato gaudetsic glonticato :

Laudibus imiiiensiis urbs tu quoque Parthenopensis,

Pulchra décore satis dédit hic sibi plurima gratis.

Hoc titulavit ita Umbertus Metropolita.

On sait qu'il était Génois et de la maison des comtes de Fiesque.

pro.ches et les alliés de son petit-fils Gonradin, dernier rejeton de la maison de Souabe, ne voulurent point confier sa tutelle à d'autres qu'au pontife même qui avait déposé son aïeul, et qui la géra loyalement, jusqu'à ce qu'elle lui tût trop tôt arrachée par le perfide Mainfroy.

La lutte se continue contre celui-ci et contre tous les autres ennemis de l'Eglise, avec la même intrépidité, la môme persévérance, sous Alexandre IV (1254), digne rejeton de cette famille des Conti qui avait déjà donné au monde Innocent III et Grégoire IX, et, après lui, sous Urbain IV (1261), ce fils de cordonnier qui, loin de rougir de son origine, fit peindre son père exerçant son métier sur les vitraux de Troyes ; qui eut la gloire de trouver un nouvel aliment à la piété catholique en instituant la fête du Saint- Sacrement (1264) , et qui, inébranlable au milieu des plus grands dangers, meurt sans savoir où reposer sa tôle, mais en laissant à l'Église la protection du frère de saint Louis et une royauté française dans les Siciles. Cette conquête s'achève sous Clément IV, qui réclame en vain la vie de Conradin, victime innocente et expiatoire de sa coupable famille. Et ainsi se termine pour un temps cette noble guerre de l'Église contre l'oppression laïque, qui devait recommencer avec

un tout autre succès, mais non moins de gloire, sous Boniface VIII.

Il nefautpasoublierquG pendantque cesgrands pontifes livraient cette guerre à outrance, loin d'être absorbés par elle, ils donnaient à l'organisation intérieure de l'Église et de la société tous les soins qu'aurait pu comporter un état de paix profonde. Ils continuaient l'un après l'autre, avec une invincible persévérance, l'œuvre gigantesque dont ils étaient chargés depuis la chute de l'empire romain, l'œuvre de mouler et de pétrir tous les divers éléments de ces races germaniques et septentrionales qui avaient conquis et ravivé l'Europe, d'y distinguer tout ce qui était bon, pur et salutaire, pour le sanctifier et le civiliser, et de rejeter tout ce qui était vraiment barbare. En même temps et avec la même constance, ils propageaient la science et les études ; ils les mettaient à la portée de tous; ils consacraient l'égalité naturelle de la race humaine, en appelant aux plus hautes dignités de l'Église des hommes nés dans les dernières classes, pour peu qu'ils eussent de la vertu et du savoir; ils élaboraient et promulguaient le magnifique ensemble de la législation ecclésiastique, et enracinaient cette juridiction cléricale, dont les bienfaits étaient d'autant mieux sentis que, seule

alors, elle ne connaissait ni la torture ni aucune peine cruelle, et que seule elle ne faisait aucune acception de personnes parmi les chrétiens.

Assurément, dans le sein de l'Église qui avait de pareils chefs, bien des misères humaines se trouvaient mêlées à tant de grandeur et de sainteté ; il en sera toujours ainsi tant que les choses divines seront déposées entre des mains mortelles; maison peut, ce nous semble, douter si à aucune autre époque il y en eut moins, et si jamais les droits de Dieu et ceux de l'humanité furent défendus avec un plus noble courage et par de plus illustres champions.

En face de cette majestueuse Église s'élevait la seconde majesté devant laquelle les hommes de ce temps s'inclinaient : ce saint empire romain, dont semblaient découler toutes les royautés secondaires. Malheureusement, depuis la fin de la maison de Saxe, au onzième siècle, il était devenu l'apanage de deux familles oii le grand et pieux génie de Gharlemagne s'était graduellement éteint, celles de Franconie et de Souabe. Elles y substituèrent un esprit nouveau, impatient de tout joug spirituel, superbe et lier de la seule force des armes et du lien féodal, tendant sans cesse à confondre les deux puissances, à absorber l'Église dans l'Empire. Cette funeste

tendance, vaincue par saint Grégoire VII, dans la personne de Henri IV, et par Alexandre IIL dans celle de Frédéric Barberousse, tenta un nouvel elTort dans Frédéric II. Mais lui aussi trouva ses vainqueurs sur le Saint-Siège. Ce Frédéric II domine tout ce demi-siècle, que son règne embrasse presque en entier ^ Il nous paraît impossible, même pour les yeux les plus prévenus, de n'être pas frappé d'une immense différence entre les commencements de son règne, alors qu'il était fidèle à l'Église romaine qui avait si scrupuleusement veillé sur sa minorité 2, et ces vingt dernières années qui virent se flétrir toutes les gloires diverses qui avaient environné sa jeunesse. Rien de plus éclatant, de plus poétique, déplus grandiose que cette cour impériale à laquelle présidait un prince tout jeune, doué de toutes les qualités du corps et de l'esprit, enthousiaste des arts, de la poésie, de l'instruction; sachant lui-même six langues, et versé dans une foule de sciences; octroyant pendant que le pape le couronnait à Rome (1220), au royaume de Sicile, des codes sages, savants et

1, Roi de Sicile eu 119S, empereur en 1213, mort eu 12o0 .

2. lûuocent III, HouoriusIII et Grégoire IX eurent tous trois part à sa tutelle : le premier comme pape, et les deux autres comme cardinaux.

remarquables par leur unité ; et plus tard, après sa première réconciliation avec le Saint-Siège, "^publiant à Mayence les premières lois de l'Allemagne dans sa langue nationale, réunissant autour de lui l'élite de la chevalerie de ses vastes États, leur donnant l'exemple de la valeur et du talent poétique, dans ses beaux palais de Sicile, où se trouvaient rapprochés les divers éléments de la civilisation germanique, italienne et orientale. Ce fut ce mélange qui le perdit : il eût été, dit un chroniqueur, sans rival sur la terre, s il avait aimé so7i âme; mais un penchant fatal l'entraînait vers les mœurs de l'Orient. Celui que l'on songea un moment à marier à sainte Elisabeth lorsquelle fut devenue veuve, et qui brigua lui-même la main de sainte Agnès de Bohême ^ se renferma bientôt dans un sérail, entouré de gardes sarrasines. A côté de ce sensualisme moral il proclame bientôt une sorte de matérialisme politique, qui était au moins prématuré au treizième siècle; il renverse toutes les idées de' la chrétienté, en allant au saint Sépulcre comme l'allié des princes musulmans, etnon plus comme

1. Elle le refusa pour devenir francifcaine ; l'Empereur eu l'apprenant dit : « Si elle m'avait préréré un homme quelconque, je me serais vengé: mais, puisqu'elle ne me préfère que Dieu, je u'ai rien i dire. »

le conquérant de la Terre sainte. De retour en Europe, peu satisfait de cette magnifique position d'Empereur clirélien, le premier entre les puissants et les forts, et non le maître d'une foule d'esclaves, Vaooué de l'Église, et non son oppresseur, il dépose dans la société les germes des funestes doctrines qui n'ont que trop fructifié depuis. Gomme plus tard Louis XIV et Napoléon, enivré par sa puissance, l'intervention de toute force spirituelle lui répugne; et il fait publier par son chancelier, Pierre des Vignes, que le droit de disposer de toutes choses divines et humaines appartient à l'empereur. Ce siècle était encore trop chrétien pour supporter un pareil envahissement sur la force vitale du christianisme. Pour régner alors sur les convictions et les imaginations, il fallait, même dans la puissance laïque, un autre esprit : il se trouva dans saint Louis. Aussi voit-on ce Frédéric, qui, selon la parole du saint roi, avait guerroyé Dieu de ses dons, frappé par les foudres de l'Église, faire chaque jour de nouveaux progrès dans la cruauté, la perfidie, la duplicité ' ; accabler ses peuples d'impôts et de pénalités; faire douter de

). Par exemple le supplice du fils du doge Tiepolo, de l'évêque d'Arezzo, l'emprisounement des cardinaux qui se rendaient au concile que lui-même avait demandé.

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sa foi par l'excès de ses débauches, et mourir enfin relire à l'extrémilé de l'Italie, étouiïé par son propre fils, au milieu des Sarrasins, dont l'attachement ne le rendait que plus suspect aux chrétiens. Sous son règne, comme sous celui de ses prédécesseurs, l'Allemagne, qui du reste le vit peu, était dans un état florissant : elle voyait grandir la puissance des Wiltelsbach, en Bavière ; elle admirait l'éclat des princes d'Autriche, de Frédéric le Victorieux, de Léopold le Glorieux, que l'on disait être brave comme un lion et pudique comme une jeune fille; elle célébrait les vertus de la maison de Thuringe, sous le beau-père et le mari de sainte Elisabeth; elle voyait dans l'archevêque Engelbert de Cologne ' un martyr de la justice et de la sûreté publique, que l'Église se hâta de mettre au nombre des saints. Ses villes, comme celles des Pays-Bas, se développaient avec une puissante et féconde individualité: Cologne et Lubeck étaient au faîte de leur influence, et la célèbre Hanse commençait à se; former. Sa législation se développait avec grand eur dans les deux Miroirs de Saxe et de Souabe, et dans une foule d'autres codes locaux, tous basés sur le respect des droits établis et des

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