‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 35 sur 74 · Michelet, Histoire de France, t. II, p · texte numérisé non relu

Michelet, Histoire de France, t. II, p

plaignait alors avec raison, étaient plutôt matériels que moraux. Le corps, la propriété, la liberté corporelle, étaient exposés, blessés, foulés plus qu'ils ne le sont aujourd'hui en certains pays ; nous le voulons bien. Mais l'âme^mais la conscience, mais le cœur étaient sains, purs, hors d'atteinte, libres de cette airreuse maladie intérieure qui les ronge de nos Jours. Chacun savait ce qu'il avait à croire, ce qu'il pouvait connaître, ce qu'il devait penser de tous ces problèmes de la vie et de la destinée humaine, qui sont aujourd'hui autant de supplices pour les âmes qu'on a réussi à paganiser de nouveau. Le malheur, la pauvreté, l'oppression qui ne sont pas plus extirpés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors, ne se dressaient pas devant l'homme de ces temps-là comme une horrible fatalité dont il était l'innocente victime. Il en soutirait, mais il les comprenait : il en pouvait être écrasé, mais, non pas désespéré; car il lui restait le ciel, et l'on n'avait encore intercepté aucune des voies qui ccnduisaient de la prison de son corps à la patrie de son âme. Il y avait une immense santé morale qui neutralisait toutes les maladies du corps ^fcial, qui leur opposait un antidote tout puissant, une consolation positive, universelle, perpétuelle dans la loi. Cette toi, qui avait pénétré

le monde, qui réclamait tous les hommes sans exception, qui s'était infiltrée dans tous les pores de la société comme une sève bienfaisante, offrait à toutes les infirmités un remède sûr, simple, le même pour tous, à la portée de tous, accepté par tous.

Aujourd'hui, le mal est encore là; il est non seulement présent, mais connu, étudié, analysé avec un soin extrême : la dissection sera parfaite, l'autopsie exacte ; mais, avant que ce vaste corps devienne un cadavre, où sont les remèdes? Ses nouveaux médecins ont usé quatre siècles à en exprimer cette sève divine et salutaire qui faisait sa vie. Que va-t-on y substituer?

C'est qu'il est temps maintenant de juger le chemin qu'on a fait faire à l'humanité, et les voies par où on l'a menée. Les nations chrétiennes ont laissé détrôner leur mère ; ces mains tendres et puissantes qui avaient un glaive pour venger toutes leurs injures, un baume pour guérir toutes leurs plaies, elles les ont vues chargées de chaînes : sa couronne de fleurs lui a été arrachée, et on l'a trempée dans l'acide du raisonnement jusqu'à ce que chaque feuille en soit tombée, flétrie et perdue.

La philosophie, le despotisme et l'anarchie l'ont promenée captive devant les hommes, en

l'abreuvant d'insultes et d'ignominie; puis ils l'ont enfermée dans un cachot qu'ils appellent son tombeau et à la porte duquel ils veillent tous trois.

Et cependant elle a laissé dans le monde un vide que rien ne saurait combler : ce ne sont pas seulement les âmes restées fidèles qui pleurent ses malheurs, ce sont toutes les âmes non encore souillées qui demandent à respirer un autre air que celui qui est devenu mortel par son absence; ce sont toutes celles qui n'ont pas perdu le sentiment de leur dignité et de leur immortelle origine qui demandent à y être ramenées ; ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain un remède à leur tristesse, une explication de leur désenchantement, qui ne trouvent partout que la place vive et saignante des anciennes croyances, et qui ne veulent et ne peuvent pas être consolées, quia non sunt.

Eh bien, nous le croyons fermement, un jour viendra où l'humanité demandera ;\ sortir du désert qu'on lui a fait; elle demandera qu'on lui répète les chants de son berceau; elle voudra respirer les parfums de sa jeunesse, approcher ses lèvres altérées du sein de sa mère, afin de goûter encore, avant de mourir, ce lait si doux

et si pur dont son enfance a été abreuvée. Et les portes de la prison de cette mère seront brisées par le choc de tant d âmes souiïrantes ; elle en sortira plus belle, plus forte, plus clémente que jamais. Ce ne sera plus la naïve et fraîche beauté de ses Jeunes années, après le sanglant enfantement des premiers siècles; ce sera la grave et sainte beauté de la femme forte, qui a relu l'histoire des martyrs et des confesseurs et qui y a ajouté sa page. On verra dans ses yeux la trace des larmes, et sur son front la ride des souffrances ; elle n'en paraîtra que plus digne d'hommages et d'adoration à ceux qui auront souffert comme elle.

Elle reprendra sa course glorieuse, course nouvelle, dont la route n'est connue que de Dieu ; mais en attendant que le monde lui redemande de présider à ses destinées, ses enfants fidèles savent qu'ils peuvent recevoir d'elle chaque jour des secours et des consolations infinies. Aussi, fils de la lumière, ils ne trembleront pas devant ce qu'un monde sans foi appelle sa décadence : au milieu des ténèbres qu'il accumule autour d'eux, ils ne se laisseront ni éblouir, ni entraîner par aucun des météores trompeurs de la nuit orageuse. Calmes et confiants, ils resteront les regards fixés avec un inébranlable espoir sur

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cet éternel Orient qui ne cesse jamais de briller pour eux, et oii les générations, assises dans l'ombre de la mort, découvriront aussi un jour l'unique et sacré soleil prêt à inonder de ses victorieuses clartés l'ingratitude des hommes.

Du reste, loin de nous l'ambition de résoudre ce qu'on appelle le problème du siècle, de donner la clef de toutes les contradictions de l'intelligence moderne! Ces grandes pensées sont loin de notre faible cœur. >sous osons même croire que tous les projets qu'elles ont enfantés sont frappés d'une stérilité radicale. Les systèmes le? plus vastes, les plus hardis que la sagesse humaine a mis au jour, et qu'elle a voulu substituer à la religion, n'ont jamais pu intéresser que les savants, ou les ambitieux, ou tout au plus les heureux du monde. Mais la grande majorité du genre humain ne comptera jamais dans ces catégories. La grande majorité des hommes est souf- . frante, soutirante de douleurs morales autant que de maux physiques. Le premier pain de l'homme est la douleur, et son premier besoin est d'en être consolé. Or, lequel de ces systèmes a jamais consolé un cœur affligé, peuplé un cœur désert? Lequel de ces docteurs a jamais enseigné ^ es?;uyer une larme? Seul, depuis l'origine des temps, le christianisme a promis de consoler

l'homme des inévitables afflictions de la vie, en purifiant les penchants de son cœur : et seul il a tenu sa promesse. Aussi pensons-nous qu'avant de songer à le remplacer, il faudrait commencer par pouvoir chasser la douleur de la terre.

Telles sont les pensées dont nous avons été animé en écrivant la vie d'Elisabeth de Hongrie, qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert, mais dont la religion a épuré toutes les affections et consolé toutes les souffrances. Nous offrons à nos frères dans la foi ce livre, étranger autant par son sujet que par sa forme à l'esprit du temps où nous vivons. Mais la simplicité, la charité, dont nous voulons raconter les merveilles, sont, comme le Dieu qui les inspire, au- dessus des temps et des lieux. Puisse seulement cette œuvre porter dans quelques âmes simples ou tristes un reflet des douces émotions que nous avons éprou vées en l'écrivant! Puisse-t-elle monter vers le trône éternel comme une humble et timide étincelle de cette vieille flamme catholiqae, qui n'est pas morte dans tons les cœurs !

1^1" mai 1846, anniversaire de la Translation de sainte Elisabeth i.

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