COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH HONORAIT DIEU DANS SON ENFANCE
Elegit eani Deus et prae;;legit.
Oit. diîs sai.ntks f.uhes.
V ans avoit d'aage droit Elysabul la Dieu aime, La fille le roi de Hongrie, Quant a bien faire cominensa.
RLTtBEiJi', Mss. B'tbl. roy. 7033.
Du sein de la même famille dont la Providence éloignait ainsi la petite Elisabeth, deux causes vinrent contribuer à développer de bonne heure dans son âme les précieuses dispositions que l'on y avait reconnues dès le berceau. Elle avait en premier lieu un exemple illustre de l'union de toutes les vertus chrétiennes avec la majesté souveraine dans sa tante maternelle, Hedwige, duchesse de Pologne, qui devait mériter plus tard le culte des fidèles, et dont la piété austère et fervente était alors un titre de gloire pour sa famille, et un sujet d'édification qu'Elisabeth sut comprendre et imiter.
Mais, outre l'influence de cet exemple, Dieu
permit qu'un malheur imprévu vînt jeter une ombre de tristesse sur les premiers jours de sa vie, et lui faire comprendre tout d'abord la frag-ilité des grandeurs mondaines. Deux ans après qu'elle eut été transportée de Hongrie en Thuringe, sa mère, la reine Gertrude, périt de la mort la plus cruelle, assassinée à la fleur de i'àge par les sujets de son époux. La cause de sa mort est diversement racontée : selon quelques-uns, elle fut immolée par le Ban de Croatie et de Dalmatie, qui voulut ainsi venger l'honneur de sa femme, outragée par le patriarche Bercthold, frère delà reine S mais, selon une version beau-
1. Bonfin. Dec. iv, lib. VII, p. 284. — Dlugosz. — Eugel, Geschichte Ungarns.
Le Comte Jean Mailath, au tome l'^ de son Histoire des Magyars, p 266 (édition de 1828), a démontré dans une dissertation spéciale que la tradition relative à la cause du meurtie de la reine Gertrude était dépourvue de l'ombre même d'un fondement. En la relatant, Bonflnius a commis un anachronisme ridicule, en attribuant au règne d'André U un événement qui s'est passé un siècle plus tarJ, sous Charles Rob. Selon Mailath, ce n'est pas pour avoir favorisé l'attentat commis sur la comtesse Bankban par son frère, l'archevêque Berchtold, que Gertrude a été assassinée; c'est pour avoir donné au roi André le conseil d'appeler beaucoup d'Allemands dans le pays, afin de dompter par leurs secours les barons rebelles. Ces Allemands reçurent du roi les charges, les plus considérables. Ce qui n'est que trop vrai, c'est que Gertrude obtint du roi la nomination de son frère, le prévôt de Bamberg, à l'archevêché de Kotocza, et que ses instances triomphèrent delà résistance prolongée d'Innocent III, qui se plaignit trop tard d'avoir
coup plus authentique, elle fut victime d'une conspiration dirig-ée contre les jours de son mari, et, pour lui donner le temps de fuir, elle se livra aux coups des conjurés ^. Cette funeste nouvelle parvint bientôt aux oreilles d'Elisabeth, et tous les historiens s'accordent à regarder l'impression qu'elle en reçut comme une des principales sources des graves pensées et de la profonde piété qui se faisait jour dans toutes les actions de cette enfant.
Dos qu'elle fut arrivée, le landgrave choisit
cédé en faveur d'un ignorant et d'un étourdi. Après la mort de Gertrude, tuée en 121i, l'archevêque se sauva eu Allemagne, emportant 7,0U0 florins, que sa sœur avait déposés chez un bourgeois de Presbourg.
1. Elle dit au roi, en lui conseillant de fuir : Et iou en la garde de Dieu B.emanrai, qm garde est de tous.
De moi ne ino chaut, fors de vous,
Le moine Ron-HT. Mss, Fllbl. roy. 1G82.
Cette seconde version est celle des écrivains contemporains, notamment de C;esariu5 de Heisterbach, qui écrivait du vivant même des deux frères de la reine, mais bien loin de leur influence, et qui s'exprime ainsi : « Quorum sororem rex Ungariœ matrimonio sibi junctam dum plurimum amaret, et ejus gratia Teutoaicos quorum mullitudo in regno Ungariœ est, foveret etexaltaret, Ungari zelo ducti et invidiœ stimulis agitati. ipsum regem cum omui domo sua, uxore scilicet et liberis gladio cxsliugucre conati suut. Quod ubi regina reperit, magis de viro quam de se sollicita pra-paratas insidias per fugam illuiu evaderc horlabatur. Ipsa vero se grati;i' Dci committens, ab Ungaris coronam martyrii iunocculià suà promeruil ».
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sept demoiselles des plus nobles familles de sa cour et à peu près du même âge que sa future belle-fille, parmi lesquelles était sa propre fille Ag-nès, pour les faire élever avec elle. Une d'elles, Guta, qui n'avait que cinq ans, un an de plus qu'Elisabeth, resta à son service jusqu'à peu de temps avant sa mort ; et, lorsque Dieu l'eut rappelée à lui et que le bruit de sa sainteté eut attiré l'attention de l'autorité ecclésiastique, cette même Guta, interrogée publiquement, raconta les souvenirs de son enfance. C'est à sa déposition, soigneusement conservée et transmise au Saint- Siège, que nous devons la connaissance des détails que nous allons donner sur l'emploi des premières années de notre Elisabeth.
Dès cet âge si tendre, toutes ses pensées, toutes ses émotions paraissent s'être concentrées dans le désir de servir Dieu et de mériter le ciel. Toutes les fois qu'elle le pouvait, elle entrait dans la chapelle du château, et là, en se couchant au pied de l'autel, elle faisait ouvrir un grand psautier, bien qu'elle ne sût pas encore lire : puis, pliant ses petites mains et levant les yeux vers le ciel, elle se livrait avec un recueillement précoce à la méditation et à la prière.
En jouant avec ses compagnes, et par exemple en sautant sur un pied, elle faisait en sorte que toutes fussent obligées de se diriger vers la chapelle ; et quand elle la trouvait fermée, elle en
baisait avec ferveur la serrure, la porte et les murs extérieurs, par amour pour le Dieu voilé qui y reposait. Dans tous ses jeux, c'était toujours la pensée de Dieu qui la dominait : elle espérait gagner pour lui, car elle donnait tout ce qu'elle gagnait à de pauvres filles, en leur imposant le devoir de réciter un certain nombre de Pater et d'Ave. Elle y cherchait sans cesse des occasions de se rapprocher de Dieu; et lorsqu'elle avait éprouvé quelque obstacle à faire autant de prières et de génuflexions qu'elle aurait voulu, elle disait à ses petites compagnes : « Couchons-nous par terre, pour voir qui de nous est la plus grande. » Puis, s "étendant successivement à côté de chacune des petites filles, elle profitait de ce moment pour s'humilier devant Dieu et réciterun Ave. Devenue épouse et mère, elle se plcdsait à raconter ces innocentes ruses de son enfance.
Souvent aussi elle conduisait ses amies au cimetière, et leur disait : « Souvenez-vous que nous ne serons un jour que poussière. » Puis, arrivant devant le charnier, elle disait : « Voici les os des morts : ces gens ont été vivants comme nous le sommes, et sont maintenant morts comme nous le serons; c'estpourquoiil faut aimerDieu, Mettonsnous à genoux, et dites avec moi : Seigneur, par votre mort cruelle et par votre chère mère Marie, délivrez ces pau vres âmes de leur peine ; Seigneur, par vos cinq plaies sacrées, faites-nous sauves. »
C'étaient là, dit un auteur, ses danses et ses jeux. 1 Ces enfants récitaient la prière avec elle, et bientôt, éblouis par l'ascendant qu'elle prenait sur eux, ils racontèrent que l'enfant Jésus venait souvent la trouver, la saluait tendrement et jouait avec elle. Mais elle leur défendit sévèrement de dire de pareilles choses.
Hors de ses récréations, elle cherchait à apprendre le plus de prières qu'elle pouvait. Tous ceux qui voulaient lui parler de Dieu et de sa sainte loi lui devenaient chers par cela seul. Elle s'était assigné un certain nombre d'oraisons à réciter par jour; et lorsqu'elle avait été empêchée de remplir cet engagement volontaire avant la nuit et que ses suivantes l'obhgeaient à se mettre au lit, elle ne manquait jamais de s'en acquitter tandis qu'on la croyait endormie, se souvenant, comme David, du Seigneur sur sa couche. Elle sentait déjà le prix delà modestie qui est ordonnée aux vierges chrétiennes, et arrangeait toujours son voile pour qu'on vît le moins possible ses traits enfantins.
La charité sans bornes qui devait plus tard s'identifier avec sa vie même enflammait déjà son
Sachiez ia ne fust en cel leu S'ele ioast aqueilque geu Qae s'esperanee et sa mémoire Ne fust à Dieu, le roi de gloire ; Car se licors juoit la fuer A Dieu avoir liohie le cuer.
RUTEBEDF.
âme prédestinée. Elle distribuait aux pauvres tout l'argent qu'elle recevait de ses parents adoptifs, ou qu'elle pouvait leur dérober sous un prétexte quelconque. Elle allait sans cesse dans les oftlces et dans les cuisines du château pour y ramasser quelques restes qu'elle portait avec soin aux pauvres allâmes, ce qui ne laissait pas que d'éveiller déjà contre elle le mécontentement des officiers de la maison ducale*.
Plus elle grandissait, et plus elle croissait en vertu et en piété, plus elle vivait en elle même, recueillie en la présence de Dieu, qui se plaisait dès lors à la parer de ses grâces.
L'usag-e voulait à cetteépoque que les princesses et les jeunes filles de haut parage tirassent au sort parmi les saints apôtres un patron spécial. Elisabeth, qui avait déjà choisi la sainte Vierge pour sa protectrice et son avocate suprême, avait aussi une vénération, et, comme le dit un manuscrit, une amitié sincère pour saint Jean l'Évangéliste, à cause de la pureté virginale dont cet apôtre était le type. Elle se mit donc à prier avec chaleur Notre-Seigneur de faire en sorte que le sort lui assignât saint Jean; après quoi elle alla humblement avec ses compagnes à l'élection. On se ser-
1. Les manuscrits de Heidclberg racoutent i cet euJroit de sa vie le miracle des roses, que des autorités plus sùrcs nous portent à ne placer que plusieurs années plus tard. (Voyez chapitre vui.)
vaità cette fin de douze cierg-es, sur chacun desquels était écrit le nom d'un apôtre, et que l'on mêlait ensemble sur l'autel ou chaque postulante allait en choisir un au hasard. Le cierge qui portait le nom de saint Jean échut tout d'abord à Elisabeth ; mais, ne se contentant pas de ce premier accomplissement de ses vœux, elle fit renouveler deux fois l'épreuve, et toujours avec le même résultat. Se voyant ainsi comme recommandée à son apôtre bien-aimé par une manifestation spéciale de la Providence, elle sentit accroître sa dévotion envers lui, et fut fidèle à ce culte pendant toute sa vie : jamais elle ne refusait ce qu'on lui demandait au nom de saint Jean, qu'il s'agît ou de pardonner une injure ou de conférer un bienfait.
Placée sous ce patronage sacré, lapieuse enfant y vit un nouveau motif de se rendre digne du ciel et de redoubler par conséquent de pratiques chrétiennes et de privations volontaires. Elle ne négligeait jamais de sanctifier le noai du Seigneur par une grande réserve dans ses paroles. Les dimanches et fêtes, elle laissait de côté quelque partie de ses ornements, préférant honorer Dieu par l'humilité de son esprit plutôt que par l'éclat de sa parure. Guta nous apprend qu'en ces occasions elle ne mettait ni gants, ni manchettes lacées comme on en portait alors, si ce n'est après latin de la messe.
Tous les jours elle cherchait quelque moyen de briser sa volonté dans les petites choses, pour s'habituer aux grands sacrifices. Dans ses jeux, quand elle gagnait et que le succès la rendait toute joyeuse, elle cessaittout à coupen disant: «Aluintenrmt que je suis en veine de bonheur, je vais marrêter pour Famour de Dieu. » Elle aimait à danser, selon la coutume universelle du pays où elle était élevée; mais, lorsqu'elle avait l'ait un tour, elle disait : « C'est assez d'un tour pour le monde; je me priverai des autres en l'honneur de Jésus-Christ. »
Cependant le jeune Louis, son fiancé, était sans cesse auprès d'elle, et Elisabeth se trouvait avec plaisir auprès de lui : elle l'appelait mon cher frère; et lui l'appelait ma mie et aussi '/na chère sœur.
Telle fut la première enfance de cette jeune fille : le Seigneur lui réservait une destinée pure et éclatante devant lui ; mais il avait compté le . nombre de ses jours, et il voulait bientôt l'appeler à prendre place dans le ciel '. Aussi daigna-t-il lui ouvrir tout d'abord le trésor de ses grâces spéciales. Sa vie devait être trop courte pour laisser place à ces grandes révo'utiuns intérieures qui ont