Tous les historiens allemands sont d'accord pour placer
le jour à une fille qui reçut sur les fonts le nom d'ÉLiSABETH '. La cérémonie de son baptême se fit avec une très grande magnificence : on la porta à l'église sous un dais qui était ce qu'on avait pu trouver de plus beau à Bude, où était alors un des principaux entrepôts du luxe oriental.
Dès le berceau, cette enfant prédestinée donna des gages de la destinée sublime que Dieu lui réservait : les noms consacrés par la religion furent les premiers mots qui frappèrent son attention, les premiers aussi qu'elle voulut bégayer à mesure que sa langue se déliait ; et, lorsqu'elle put parler, ce ne fut longtemps que pour réciter des oraisons. Elle prétait une attention surprenante aux premiers enseignements de la foi qu'on lui donnait, bien qu'assurément une lumière intérieure éclai-
le lieu de la uaissauce de sainte Elisabeth à Presbourg ; mais Pelbartûs de Temeswar, prédicateur hongrois du quiuzième siècle, dans sou discours de Laudiôtis S. ElisaOetive, dit expressément que ce fut à Saros-Patak : « Elisabeth... dum nata fuisset in oppido Saros-Patak, et in deliciis nutrita. » Cette opinion est adoptée dans la nouvelle édition du C/ironicon Budense, éd. Joseph Podhrsdeczky, BuJsB, 1838, p. 196, aiusi que par le comte Jean Mailath, dans le Historische Taschenhucli, del82.j. — Saros-Patak est une ancienne ville appartenant aux rois de Hongrie, dans le comitat de Zeniplin : elle appartient aujourd'hui aux princes de Bretzenheim.
). En hongrois, Erzse/jiH ou Erzsi; selon l'étymologie hébraïque, ce nom signifie pleine ou rassasiée du Dieu. C'est le s.'ns adopté par le pape Grégoire IX dans la bulle de canonisation.
rât déjà pour elle ces saintes vérités. A làg^e de trois ans, à ce qu'assurent les historiens, elle exprimait sa compassion pour les pauvres, et s'efforçait de subvenir à leurs misères par des dons ^ Toute sa vie était ainsi déjà en germe dans cette vie du berceau, dont le premier acte était une aumône, et la première parole une prière : aussi semble-t-elle avoir été dès lors admise par Dieu à posséder les grâces qu'elle devait plus tard si abondamment distribuer sur la terre. A peine eutelle vu le jour, que les guerres où était engagée la Hongrie cessèrent, les dissensions intérieures même se calmèrent. Cette tranquillité passa bientôt de la vie publique à la vie privée ; les violations de la loi de Dieu, les excès, les blasphèmes, devinrent moins fréquents; et le roi André vit se combler tous les désirs que pouvait former un roi chrétien. Les âmes simples et pieuses ne manquèrent pas dès lors de remarquer la coïncidence de cette paix et de cette prospérité subite avec la naissance d'une enfant chez qui la piété était si précoce : et lorsqu'on vit plus tard se réaliser d'une manière si éclatante les promesses de ses premières années, les Hongrois aimaient à se rap-
■1. Le P. Apollinaire, p. 36, 37, 39. « Nous remarquons, dit à ce sujet le bon religieux, que le vent qui se lève au poinct de l'aurore a plus de durée que celuy qui ne commence à souffler que sur le soir... Ces premiers mouvements de la grâce n'estoienf, ce semble, que de douces agitations d'un vent matinal. »
peler que jamais enfant royal n'avait apporté plus de grâces à sa patrie.
Cependant le duc Hermann n'avait rien néglig-é pour savoir si la prédiction de Klingsohr s'était accomplie, et si une princesse était née en Hongrie au jour qu'il avait indiqué. Et, lorsqu'il eut appris non seulement sa naissance, mais encore les marques de dévotion quelle donnait déjà, et le bonheur qu'elle semblait avoir apporté du ciel à son pays, il conçut le plus vif désir de voir la prédiction s'accomplir tout entière, et son jeune fils ^ devenir l'époux d'Elisabeth. Les voyageurs qui arrivaient de temps à autre de cette contrée, qui n'était guère plus isolée qu'aujourd'hui du reste de l'Europe, lui apportaient souvent des détails sur la tille du roi André. Un jour surtout, un moine (jui venait de Hongrie lui raconta qu'étant aveugle depuis quatre ans, il avait été subitement guéri par l'attouchement de la jeune princesse. — « Toute la Hongrie, dit-il au duc, se réjouit de cette enfant, car elle a apporté la paix avec elle ! »
C'en fut assez pour décider Hermann ù envoyer auprès du roi de Hongrie une ambassade composée de seigneurs et de nobles dames, pour lui demander la main d'Elisabetlf, au nom de son fils Louis, et pour l'amener avec eux, s'il était possible, enThuringe. Il choisit pour cette mission le
l. Né en 1200.
comte Reinhard de Mulilberg, Gauthier de Varilla, son échanson, et madame Berthe, veuve d'Égilof de Beindeliben, qui était, au dire des chroniqueurs, connue pour sa sagesse et sa modestie, et en outre belle, pieuse et honorable en tout. Elle eut pour compagnes deux nobles et belles demoiselles, et deux écuyers. Les ambassadeurs avaient une suite d'au moins trente chevaux. Tout le long' de leur route ils furent reçus par les princes et les prélats dont ils traversaient les terres, avec la distinction que méritaient leur propre rang et celui de leur seigneur.. Parvenus heureusement à Presbourg, ils y trouvèrent une hospitalité royale, et, dès le lendemain de leur arrivée, des messes en grand nombre.
Lorsqu'ils eurent exposé au roi l'objet de leur mission, celui-ci assembla son conseil pour déUbérer sur la demande du duc de Thuringe. Klingsohr l'appuya avec chaleur : dans un discours qui peut servir de tableau de l'état de la Thuringe à cette époque, il fit longuement valoir les richesses et la puissance de Hermann; il énuméra les douze comtes qui étaient ses vassaux, sans compter les barons et les chevaliers, les bonnes forteresses qui défendaient son pays ; il raconta combien ce pays lui avait paru fertile, bien cultivé, entouré de belles forêts, garni d'étangs poissonneux; combien aussi le peuple était aisé, buvant force bière et mangeant du bon pain blanc. Il fit ensuite le plus grand
éloge du caractère personnel du duc, et ajouta que son fils lui avait paru réunir toutes les qualités i(u'on pouvait demander à son kge. La reine Gertrude se prononça également en faveur de la demande du duc, et le roi, cédant à son influence, consentit à se séparer de sa fille chérie. Mais, avant de la laisser partir, il voulut célébrer une fête en son honneur; et ayant convoqué tous les chevaliers de sa cour et leurs dames, il ordonna des réjouissances brillantes : les jeux, les danses, la musique surtout et les chants des ménestrels durèrent trois jours, au bout desquels les ambassadeurs thuringiens demandèrent congé au roi. On apporta la petite Elisabeth, qui n'avait que quatre ans, enveloppée d'une robe de soie brodée d'or et d'argent : on la coucha dans un berceau d'argent massif, et on la remit ainsi aux Thuringiens. Le roi dit au sire de Varilla : « Je confie à ton honneur de chevalier ma consolation suprême. » La reine vint aussi pleurant lui recommander son enfant; à quoi le chevalier répondit : « Je la tiendrai volontiers en ma garde, et lui serai fidèle à toujours. ') Il tint parole, comme nous verrons.
Avant de quitter Presbourg, les ambassadeurs reçurent du roi et de la reine des présents d'une richesse infinie, tant pour eux-mêmes que pour être transmis au duc Ilermann, comme dot de la princesse. Les narrations contemporaines cnamèrent avec détail ces présents, en disant exprès-
sèment que jamais on n'avait rien vu d'aussi précieux ni d'aussi beau en Thuringe. D'où l'on peut conclure que ce mariage a signalé l'introduction en Allemagne d'un nouveau développement de l'industrie et du luxe de l'Orient, qui, à une époque aussi reculée, ne saurait être sans importance pour l'histoire de l'art et de l'industrie germanique *. La reine ajouta mille marcs d'argent, en promettant que, si elle vivait, elle doublerait cette somme de son trésor privé.
Les ambassadeurs partirent enfin ; ils étaient venus avec deux voitures, ils s'en retournaient avec treize, tant leur bagage s'était accru. Le roi leur avait confié treize nobles demoiselles de Hongrie pour servir de compagnes à sa fille, et qui furent toutes dotées et mariées en Thuringe par le duc Hermann.
Leur voyage de retour se fît sans encombre. Dès que le duc Hermann et la duchesse Sophie eurent reçu la nouvelle de leur approche et du succès de leur mission, ils se mirent à genoux, et
1. On voyait parmi ces présents beaucoup de vases ciselés en or et en argent, des cassettes d'ivoire sculpté, des diadèmes, des guirlandes de pierres précieuses, des bagues et des ceintures garnies de bijoux, en outre de nombreux vêtements et des garnitures de lit en soie pourpre. Ensuite une baignoire d'argent, pour faire pendant au berceau de la princesse; enfln, six ciievaux d'une grande beauté valaot plus de mille florins, et destinés par le roi à l'usage spécial de saillie. — Tiieod., Vita Rhyt.
bénirent Dieu de ce qu'il avait exaucé leurs vœux. Puis ils descendirent aussitôt de la Wartbourg- à Eisenach pour y recevoir leurs envoyés, que Dieu avait si bien conseillés, La joie d'avoir obtenu une jeune duchesse leur avait à peu prés fait perdre la tète, à ce que dit un des chroniqueurs officiels de leur cour. Ils conduisirent tout le cortèg-e dans l'auberge d'Helleg-ref, où Kling-sohr avait fait sa prédiction, et qui était la meilleure du temps. Là, le landgrave prit la petite Elisabeth entre ses bras, et, la serrant contre sa poitrine, il remercia encore IJieu de la lui avoir accordée. Puis il remonta à la Wartbourg pour y préparer les logements ; mais la duchesse Sophie passa toute la nuit auprès de l'enfant. Le lendemain matin, elle la conduisit au château, où le duc avait assemblé toute sa cour, et où il fit inviter les principaux bourgeois d'iMsenach et leurs femmes, afin qu'ils pussent voir l'enfant que Dieu et le roi de Hongrie lui avaient envoyée. On célébra solennellement les fiançailles de la princesse, âgée de quatre ans, avec le jeune duc Louis, qui en avait onze, et on les coucha l'un à côté de l'autre, dans le même lit. Puis il y eut, comme à Presbourg, des banquets, des danses et des fêtes somp tueuses, où la poésie, qui était la principale mag-nilicence de la cour de Thuringe, brilla de son éclat accoutumé.
A dater de cette époque, Elisabeth ne quitta
plus celui qui devait être plus tard son époux, et qu'elle nomma dès lors son frère. Touchante et salutaire coutume des âges et des familles catholiques, que cette commune éducation donnée à ceux dont la vie devait être toujours commune ; inspiration bienfaisante qui confondait dans le cœur de l'homme le pur nom de sœur avec le nom sacré d'épouse ; qui faisait que rien n'était perdu dans la vie ; qui utilisait toutes les fraîches et fugitives émotions de la fraternité au profit des graves et longs devoirs du mariage ; qui s'emparait tout d'abord de ce qu'il y a d'impétueux et d'ardent dans le cœur humain pour le calmer et le sanctifier; enveloppant ainsi dans les liens d un seul et même amour ce que la vie a de plus pur et ce qu'elle a de plus intime, ses souvenirs les plus doux et ses affections les plus saintes 1