CHAPITRE VI
COMMENT LE DUC LOUIS ET LA CHÈRE SAINTE ELI- SABETH VIVAIENT ENSEMBLE DEVANT DIEU DANS LE SAINT SACREMENT DU MARIAGE
Pars bona, mulier Ijona, in parte timentium Deum dabitur viro factis bonis.
ECCLI., IXVI, 3.
Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa.
Gant., iv, 9.
Un prince qui offrait un si parfait modèle du preux chrétien ne pouvait recevoir ici-bas de récompense plus douce et plus belle que l'amour d'une sainte. On a vu comment notre Elisabeth n'avait conservé de lien avec la vie de ce monde que cet amour qu'elle associait à de si relig-ieuses pensées. Louis, de son côté, ne démentit jamais la tendre fidélité de ses premières années.
Elle avait, du reste, tout ce qui peut toucher et séduire un jeune cœur. Parée devant Dieu de sa piété et de son humilité, elle était encore parée devant les hommes de tous les attraits corporels. Les historiens qui ont conservé son portrait la re-
présentent comme étant d'une beauté régulière et parfaite; sa personne tout entière ne laissait rien à désirer; son teint était brun et pur, ses cheveux noirs, sa taille d'une élégance et d'une grâce sans rivale, sa démarche grave et pleine de noblesse et de majesté '. Ses yeuxsurtout semblaient un foyer de tendresse, de charité et de miséricorde. Il est facile de voir que dans cette beauté terrestre il se peignait un reflet éclatant de l'immortelle beauté de son âme.
Mais ce n'était pas sur les sentiments éphémères d'une admiration et d'un attrait purement humain que ces deux jeunes époux avaient élevé l'inaltérable union de leurs cœurs. C'était sur une foi commune, et sur la sévère pratique de toutes les vertus que cette foi enseigne, de tous les devoirs qu'elle impose. Malgré sa grande jeunesse et la vivacité presque enfantine de son amour pour son mari, Elisabeth n'oubliait jamais qu'il était son chef, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église, et qu'elle devait lui être soumise en tout comme
l.aLanature lui avait été encore plus libérale que la fortune. Elle était de la plus riche et de la plus belle taille du monde, et l'on voyait quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux dans sou poit, qu'il était impossible de la regarder sans l'admirer. Il n'y avait pas de plus belle personne au monde... » Le P. Archange p. 82, d'après Jac. Montanus Spirens, cap. v. Le comte de Mailath, dans Vllist. Taschenhucli de 1822, répète A peu près les mêmes expressions d'après une chronique anonyme.
l'Église à Jésus-Christ. Elle joignait donc à son ardente affection pour lui un grand respect ; elle obéissait avec empressement au moindre signe, au moindre mot venu de lui; elle mettait un soin scrupuleux à ce qu'aucune de ses actions, de ses paroles les plus insignifiantes, ne pût le blesser ou même l'impatienter. Le joug auquel elle se soumettait était du reste, comme le veut l'Église, un joug d'amour et de paix; car Louis lui accordait pleine liberté dans l'exercice des œuvres de piété et de miséricorde qui seules l'intéressaient; il l'encourageait et la soutenait même dans ces salutaires exercices avec une pieuse sollicitude ; il se bornait à l'arrêter quand son zèle lui semblait l'entraîner trop loin, en lui adressant des avertissements toujours dictés par une affectueuse pru dence, et toujours reçus avec docilité.
Toutes les nuits la jeune épouse, profitant du sommeil vrai ou feint de son mari, ou se dérobant à ses caresses, sortait du lit conjugal et s'agenouillait à côté, priait longuement en pensant à la sainte crèche, et remerciait Dieu de ce qu'il ava it daigné naître à minuit, dans le froid et la misère, pour la sauver, elle et tout le genre humain. Souvent son mari s'éveillait, et craignant qu'elle ne fût trop délicate pour se livrer impunément à de telles pénitences, il la priait de cesser : « Chère sœur, lui disait-il, ménage-toi, et repose-toi un peu. » Puis il lui prenait la main, et la tenait ainsi
jusqu'à ce qu'elle fût recouchée, ou que lui-même se fût endormi, laissant sa main dans celle de sa femme; et alors elle mouillait souvent des larmes de sa ferveur cette main chérie qui semblait vouloir ]p retenir sur la terre. Cependant jamais il n'employa la contrainte pour l'oblig-er de cesser ses œuvres de piété, dont il se féUcitait et se réjouissait au fond du cœur. Ysentrude, la suivante la plus confidentielle dÉlisabeth, a raconté aux Juges ecclésiastiques un trait qui prouve l'indulgence de Louis. La duchesse, pour ne pas s'oublier dans le sommeil, et en même temps pour ne pas troubler celui de son mari, avait chargé une de ses filles d'honneur de l'éveiller à une certaine heure en la tirant par le pied. Il arriva une fois qu'Ysentrude se trompa et tira le pied du duc, qui se réveilla subitement, mais qui, devinant la cause de cette interruption, se recoucha sans donner le moindre signe d'impatience.
Il voyait bien, dit son historien, qu'elle aimait Dieu de tout son cœur, et cette pensée le rassurait ; et elle, de son côté, se confiait en la piété et en la sagesse de son époux, et ne lui cachait aucune de ses mortifications, sachant que jamais il n'interviendrait entre elle et son Sauveur. Aux témoignages si fréquents qu'ils se donnaient de leur mutuelle tendresse, tous deux mêlaient de douces exhortations à avancer ensemble sur le chemin de la perfection ; cette sainte émulation les fortifiait
et les maintenait dans le service de Dieu ; ils savaient ainsi puiser, au sein de Tardent amour qui les unissait, le sentiment et le charme de l'amour suprême.
Le caractère grave et pur de leur affection se révélait surtout par la touchante habitude qu'ils conservèrent toujours de s'appeler frère et sœur, même après leur mariag-e, comme pour perpétuer le souvenir de leur enfance passée ensemble, et pour confondre leur vie tout entière dans un seul attachement.
Le bonheur d'être ensemble était pour eux si indispensable, le chaste attrait qui les portait l'un vers l'autre si puissant, l'alliance de leurs âmes si intime, qu'ils ne pouvaient souffrir de rester séparés l'un de l'autre, même pendant l'espace de temps le plus court. Aussi, quand le duc faisait des courses qui ne fussent pas trop lointaines, il prenait toujours sa chère Elisabeth avec lui, et elle l'accompagnait avec bonheur, bien qu'elle eût souvent à parcourir ainsi des chemins âpres et dangereux, à franchir des distances considérables, à braver de violents orages. Mais ni les gelées, ni la neige, ni l'excessive chaleur, ni les inondations, ne pouvaient l'arrêter, tant elle tenait à n'être pas éloignée de celui qui jamais ne l'éloignait de Dieu.
Il arrivait cependant quelquefois que Louis était obligé, par ses devoirs de souverain, d'entre-
prendre des voyages au loin, de sortir de ses États, et de ne pasemmener sa femme. Mais ces courtes absences devenaient elles-mêmes des occasions de consolider leur tendresse et leur mutuelle fidélité. C'était le moment que choisissaient les amis du mal pour suggérer au jeune prince de s'abandonner aux penchants de la chair, et pour ménager à sa pureté et à son amour pour Elisabeth d'éclatants triomphes. Un jour, quelques-uns de ses chevaliers lui dirent : « Monseigneur, pourquoi ne faites- vous pas comme les autres princes et seigneurs? Vous ne pouvez pas être toujours avec votre dame, ni résister toujours aux exigences de votre jeunesse. » Il se tut d'abord; mais comme ils insistaient toujours, il leur repondit avec colère : « Messeigneurs, si vous désirez mes bonnes grâces, ayez soin de ne jamais plus me tenir un pareil langage ; j'ai une femme, et je suis tenu de lui garder ma foi. »
De son côté, Elisabeth, dès que son mari était parti, se dépouillait de ses vêtements de princesse et se revêtait du costume des veuves, en se voilant la tête comme elles. Elle restait ainsi pendant toute la durée de son absence, attendant son retour dans la prière, les veilles et les plus sévères mortifications. Mais, dès qu'on venait lui annoncer l'approche de son époux, elle s'empressait de se parer avec tout le soin et l'éclat que pouvait exiger son rang. « Ce n'est pas, » disait-elle à ses suivantes,
« par complaisance charnelle ou par vanité que je me pare ainsi, Dieu m'en est témoin, mais seulement par charité chrétienne, afin d'ôter à mon frère toute occasion de mécontentement ou même de péché, si quelque chose lui déplaisait en moi ; afin qu'il n'aime que moi dans le Seig'neur, et que Dieu, qui a conservé notre union sur la terre, nous donne à tous deux l'union de la vie éternelle. »
Puis elle allait au devant de lui avec la joie naïve d'un enfant, et, tant qu'ils étaient ensemble, elle faisait tous ses efforts pour plaire à ses yeuxet à son cœur. Au repas, elle ne pouvait se résoudre à prendre une place loin de son époux, et allait toujours s'asseoir à ses côtés, ce qui était déjà alors expressément contraire à Fusag-e observé par les dames de haut parage. En cela elle ne satisfaisait pas seulement au besoin d'être le moins possible éloignée de lui, mais elle sentait que, par sa présence, elle mettrait un frein aux discours légers des jeunes chevaliers. Rien ne pouvait, en effet, être plus propre à imposer aux âmes mondaines, que la vue de tant de vertu dans deux êtres si jeunes. Unis ainsi par une concorde sainte, pleins d'humilité et de pureté devant Dieu, pleins de charité et de bonne volonté envers les hommes, pleins d'amour l'un envers l'autre, mais d'un amour qui les entraînait tous deux vers Dieu, ils offraient au ciel et à la terre le plus doux et le plus édifiant spectacle, et d'avance ils réalisaient le
charmant tableau que le plus grand poète catholique a tracé d'un mariag-e céleste:
La lor concordia e i lor îieti serabianti, Aniore é raaravijjlia e dolce sguardo Faceano esser cagion de pensier santi.
Dante., Parad, c. XI.