‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 54 sur 74 · A six lieues d'Eiseuach · texte numérisé non relu

A six lieues d'Eiseuach

monastère. Il cherchait à consoler les malades et les infirmes par sa présence et ses douces paroles, et leur laissait toujours, comme aumône, quelque partie de son riche vêtement ou d'autres petits objets. De retour dans son château, il cherchait à reproduire dans sa vie quelques-unes des privations dont la vie relig'ieuse lui avait donné l'exemple. Par esprit de pénitence, jamais il ne mangeait de mets salés ou épicés, et, ce qui contrastait étrangement avec les usages des princes allemands de cette époque, il ne buvait jamais de bière, et buvait du vin seulement quand il était malade.

Cette fidélité simple et naïve aux devoirs les plus rigoureux de la vie chrétienne ne servait qu'à rendre plus éclatantes en lui les qualités d'un preux chevalier et d'un prince sage et aimable. Aucun prince de son temps ne le surpassait en courage, ni même en force physique et en adresse dans les exercices du corps. Il déploya ce courage dans une occasion que les historiens de l'époque' ont commémorée avec soin. L'empereur lui avait fait présent d'un lion ; et un matin que le duc, à peine vêtu et sans armes ni défense i[uelconque, se promenait dans sa cour, il vit ce lion, qui s'était échappé de sa cage, courir sur lui en rugissant. Sans s'edrayer, il attendit de pied ferme", lui montra le poing, et le menaça de sa voix en se liant à Dieu. Le lion vint aussitôt so coucher à ses pierls

en agitant la queue. Une sentinelle qui était sur le rempart, attirée par le rugissement de la bête, aperçut le danger de son maître et appela du secours. Le lion se laissa enciiaîner sans résistance, et bien des gens virent dans cet empire exercé sur les animaux féroces un gage évident de la faveur céleste, méritée par la piété du prince et la sainteté de la jeune Elisabeth '.

A ce courage, dont la suite de ce récit offrira bien d'autres preuves, il joignait, au suprême degré, cette noble courtoisie que saint François d'Assise, son sublime contemporain, a nommée la sceur de la charité. Il portait à toutes les femmes un respect plein de pudeur. Il était envers tout le monde, et surtout envers ses inférieurs, d'une bienveillance, d'une affabilité qui ne se démentaient jamais. Il aimait à faire plaisir aux gens. Jamais il ne blessait ni ne repoussait personne par son orgueil ou sa froideur. Une gaieté douce et franche, une familiarité aimable, présidaient à toutes ses relations intimes et domestiques. Ses chevaliers et ses écuyers se louaient de sa générosité ; les comtes et les seigneurs qui venaient à sa cour y étaient traités par lui avec les plus grands égards et tous les honneurs dus à leur rang.

A ces vertus chevaleresques il ajoutait toutes celles d'un souverain chrétien. La seule passion

\. Rolhe fixe l'époque de cet évéueinent à, l'an 1227.

véhémente que tous ses historiens lui reconnaissent était celle de la justice; il l'aimait avec é.-iergie et dévouement, et cet amour lui donnait toute la sévérité nécessaire pour punir les violateurs de ses lois. Il éloig-na de sa cour et priva sans rémission de leurs charges ou emplois les seigneurs qui opprimaient leurs vassaux, ou qui étaient orgueilleux envers les pauvres, ainsi (jue tous ceux qui se laissaient emporter à des actes de violence, ou qui lui adressaient des dénonciations fausses ou malicieuses. Les blasphémateurs et les hommes qui ne rougissaient pas de faire entendre en sa présence des paroles impures étaient aussitôt condamnés à porter pendant un certain temps un signe public d'ignominie '. Inflexible envers ceux qui outrageaient la loi de Dieu, il était indulgent et patient envers tous ceux qui lui manquaient à lui-même. Quand quelques-uns de ses serviteurs s'oubliaient avec lui, il se bornait à leur dire : « Chers enfants, ne le faites plus, car vous affligez Tnon cœur. » Dans toutes ses délibérations, il apportait une prudence éprouvée ; ses expéditions militaires, ses actes politiques, montraient une habileté et une prévoyance qu'on n'aurait pas cru pouvoir s'unir facilement avec sa grande jeunesse et la simplicité de son caractère. Il s'occupait avec zèle et assi-

1. Selon quelques auteur.-, c'était la ligure d'un due eu bois que le< écoliers portaient sur fe dos, comme ils le fout cucore aujourd'liui eu Pologne,

duité de tous les travaux que lui imposait le gouvernement de ses États. Sa véracité était à toute épreuve, et sa moindre parole inspirait la même sécurité que le serment le plus solennel. On pouvait bâtir sur cette parole comme sur un rocher. Plein de miséricorde et de générosité envers les pauvres, il témoignait une extrême sollicitude envers toutes les classes de son peuple. Il était aussi sévère pour les comtes et les plus grands seigneurs du pays, accusés de pillage ou d'oppression, que pour le moindre paysan. Tous ceux qui se trouvaient lésés par qui que ce fût recouraient à lui en toute contiance, et ce n'était jamais en vain. Nous le verrons plus d'une fois se mettre en campagne pour venger les torts faits à ses plus humbles sujets. Sous un prince pareil, la prospérité morale et matérielle de la Thuringe ne pouvait que s'accroître ; aussi les chroniques du pays ont-elles célébré avec enthousiasme le bonheur dont il jouit pendant ce règne trop court, et les fruits abondants que porta l'exemple des vertus du souverain. La noblesse imita son chef, et l'on n'entendait plus les vassaux se plaindre des habitudes oppressives et beUiqaeuses auxquelles quelques seigneurs s'étaient livrés. Le peuple se montrait soumis et tranquille. L'union, la paix, la sécurité, régnaient partout. Ce n'étaient, au dedans comme au dehors du pays, qu'une commune voix pour vanter et envier le bonheur que

devait la Tiiuringe aux vertus du duc Louis. En un mot, tout son caractère et toute sa vie peuvent se résumer dans la noble devise qu'il s'était choisie dès ses premières années : Piété, Chasteté, Justice. Il a justifié plus que personne la g-lorieuse croyance des siècles catholiques, qui reconnaissait une analog-ie fondamentale entre la chevalerie et le sacerdoce; pour qui les véritables chevaliers étaient les prêtres armés de la justice et de la foi, comme les prêtres étaient les chevaliers de la parole et de la prière.

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