ET DE SON AMOUR POUR LA PAUVRETÉ
Da pauperi, ut des tibi : da pauperi
micam, ut aoci ias totum paaein ; da
tectum, accipe cœlum : da res peri-
turas, ut accipias œtarnas ineasuras.
S. PuTRUs Chrysolog'js, Sermo
VIII de Jejun. ei Eleem.
In te misericordia, in te pietate, In te magnificenza, in te s'a'iuiia Quantumque in creatura è di bontate.
Dantk, Parad., ,;. XXXIIL
Tandis qu'Éli-sabeth imposait un joug- si rigoureux à ses sens, et se traitait elle-même avec une sévérité si soutenue, son cœur débordait de charité et de miséricorde envers ses frères malheureux. La tendre pitié qui l'avait toujours animée dès son enfance prenait chaque jour le nouveau développement qui devait en si peu de temps la conduire à mériter ce g^lorieux et doux surnom de Patronne des pauvres, sous lequel la chrétienté la vénère aujourd'hui. La générosité envers les pauvres était un des traits les plus distinctifs de
260 HISTOIUE
l'époque où elle vivait, notamment chez les princes, mais on remarquait que chez elle la charité ne provenait pas de l'influence de sa naissance, et moins encore du désir de mériter des éloges ou une reconnaissance purement humaine, mais bien d'une inspiration céleste et intérieure. Dès le berceau, elle n'avait jamais pu supporter la vue d'un pauvre sans que son cœur en lui comme percé de douleur; et maintenant que son époux lui avait accordé la liberté la plus entière pour tout ce qui touchait à l'honneur de Dieu et au bien du prochain, elle s'abandonnait sans réserve à son penchant naturel pour soulager les membres souflrants du Christ. C'était sa pensée de chaque jour, de chaque moment ; c'était aux pauvres qu'elle consacrait tout ce superflu qu'elle refusait aux habitudes de son sexe et de son rang , et, malgré les ressources que la charité de son mari mettait à sa disposition, elle donnait si rapidement tout ce qu'elle avait, qu'il lui arriva souvent d'être réduite à se dépouiller elle-même de ses vêtements, pour avoir de quoi soulager les malheureux.
Une si touchante abnégation de soi ne pouvait manquer de frapper le cœur et l'imagination du peuple ; aussi raconte-t-on dans les anciennes chroniques qu'un jour de jeudi que la duchesse descendait en ville, richement habillée et couronnée, elle rencontra une foule de pauvres sur
son passage, et leur distribua tout ce qu'elle avait d'arg-ent avec elle ; puis, quand elle eut tout donné, elle en vit un qui lui demanda l'aumône d'un ton plaintif ; elle gémit de n'avoir plus rien à lui donner ; mais, pour ne pas le contrister, elle ôta un de ses gants, qui était richement brodé et orné de bijoux, et le lui donna. Un jeune chevalier qui la suivait, ayant vu cela, alla aussitôt rejoindre le pauvre, et lui acheta le gant de la duchesse, qu'il attacha sur son casque en guise de cimier, comme un gage delà protection divine. Et il eut raison ; car, à dater de ce moment, il s'aperçut que dans tous les combats, dans tous les tournois, il triomphait toujours de ses adversaires et n'était jamais vaincu lui-même. Il alla plus tard à la Croisade, oij ses exploits lui acquirent un grand renom. De retour dans sa patrie et sur son lit de mort, il déclara qu'il attribuait toute sa gloire et tous ses succès au bonheur qu'il avait eu de porter pendant toute sa vie un souvenir de la chère sainte ÊHsabeth '.
Mais ce n'est pas par des présents, ni avec de l 'argent que la jeune princesse jiouvait satisfaire à son amour pour les pauvres du Christ ; c'était b ien plus par ce dévouement personnel, par ces
1. RebhahD, Hist. Ecoles. Isenac. Ms?.— Pafsional. f, 59. Selon ce dernier, ce n'était pas un gant, mais une des manche? de sa robe; selon d'autres auteurs, c'était son écharpe.
soins tendres et patients, qui sont assurément aux yeux de Dieu comnae à ceux des mallieureux la plus sainte et la plus précieuse aumône. Elle se livrait à ces soins avec la simplicité et la gaieté extérieure qui ne la quittaient jamais. Quand les malades venaient invoquer sa charité, après qu'elle leur avait donné ce qu'elle pouvait, elle s'informait de leur demeure, afin d'aller les y voir. Et alors aucune distance, aucune diiificulté du chemin ne l'arrêtait ; elle savait que rien ne fortifie le sentiment de la charité comme d'approfondir les misères humaines dans ce qu'elles ont de plus matériel et de plus positif. Elle pénétrait dans les huttes les plus éloig^nées de son château, les plus repoussantes par la saleté et le mauvais air ; elle entrait dans ces asiles de la pauvreté avec une sorte de dévotion et de familiarité à la fois ; elle y apportait elle-même ce qu'elle croyait être nécessaire à leurs tristes habitants ; elle les consolait bien moins encore par ses dons généreux que par ses douces et affectueuses paroles ^
Quandelle trouvait qu'ils étaient endettéset sans moyen de s'acquitter, elle se chargeait de payer leurs dettes avec ses propres deniers. Les pauvres femmes en couches étaient surtout l'objet de sa
Ceulx sermonoit sainte Isabiaux Les mox lor dizoit doulz et biaux, De pacience et de salut.
KUTEBEUF, Mss. p. 33.
compassion : toutes les fois qu'elle le pouvait, elle allait se mettre à côté de leurs misérables lits ; les assistait et les encourag^eait ; «lie prenait leurs nouveau-nés entre ses bras avec un amour de mère, les couvrait d'habits qu'elle avait faits ellemême, et les tenait souvent sur les fonts baptismaux, afin que cette maternité spirituelle pût lui fournir un motif de plus pour les aimer et les soigner pendant toute leur vie. Quand un de ses pauvres mourait, elle venait, dès qu'elle le pouvait, veiller auprès du corps, l'ensevelissait de ses propres mains, souvent avec les draps de son propre lit, assistait à ses obsèques ; et l'on vo^'oiit avec admiration cette noble souveraine suivre avec humilité et recueillement le pauvre cercueil du dernier de ses sujets.
Rentrée chez elle, elle employait ses loisirs, non pas aux délassements délioats de la richesse, mais, comme la femme forte de rÉcriture, à des travaux pénibles et utiles ; elle filait de la laine avec ses demoiselles d'honneur, et en faisait ensuite de ses propres mains des vêtements pour ses pauvres, ou pour les religieux mendiants qui vinrent à cette époque s'élablir dans ses États. Elle se faisait souvent accommoder pour tout repas des lég"umes à dessein mal cuits, sans sel. sans assaisonnement quelconque, afin de savoir par expérience comme les pauvres étaient nourris ; et elle les mangeait avec une grande joie.
On a vu plus haut comment elle souiïrait sans cesse la faim, pour ne pas user de la nourriture qu'elle croyait être le fruit du travail injustement exigé de ses pauvres sujets ; mais elle ne bornait pas à ces scrupules purement personnels son zèle pour la justice et sa tendre sollicitude pour les malheureux. Lorsque, dans l'exercice des soins domestiques de sa maison, elle découvrait la trace de quelque violence, de quelque tort commis à l'ég'ard des pauvres g-ens de la campagne, elle allait sur-le-champ le dénoncer à son mari, et cherchait elle-même à le compenser autant que le permettaient ses moyens. Gomme si ces touchantes vertus étaient l'apanag-e imprescriptible de la maison de Hongrie, on les retrouve presque deux siècles plus tard dans une jeune et illustre souveraine, fille, comme notre Elisabeth, d'un roi de Hongrie, dans Hed^Yige, élue à treize ans reine de Pologne, qui effectua par son mariage avec Jagellon l'union de la Pologne et de la Lithuanie, et qui mourut à vingt-huit ans en odeur de sainteté (1399j, après avoir été renommée comme la plus belle et la plus courageuse princesse de son temps. Digne d'être de la race d'Elisabeth par l'immense pitié de son cœur, elle a laissé dans les annales de son pays une des plus délicieuses paroles qui aient jamais échappé à l'âme d'une chrétienne. De pauvres paysans étant venus tout en pleurs se plaindre à elle que les
domestiques du roi leur avaient enlevé tous leurs bestiaux,, elle courut chez son époux, et en obtint la restitution immédiate ; après quoi, elle dit : « Leur bétail leur est rendu, mais qui rendra leurs larmes ' ? »
Elisabeth aimait àporter elle-même aux pauvres, à la dérobée, non seulement de l'argent mais encore les vivres et les autres objets qu'elle leur destinait. Elle cheminait ainsi chargée parles sentiers escarpés et détournés qui conduisaient de son château à la ville et aux chaumières des vallées voisines. Un jour qu'elle descendait, accompagnée d'une de ses suivantes favorites, par un petit chemin très rude que l'on montre encore -, portant dans les pans de son manteau du pain, de la viande, des œufs et d'autres mets, pour les distribuer aux pauvres, elle se trouva tout à coup en face de son mari qui revenait de lâchasse. Étonné de la voir ainsi ployant sous le poids de son fardeau, il lui dit : « Voyons ce que vous portez » ; et en même temps ouvrit, malgré elle, le manteau qu'elle serrait, tout effrayée, contre sa poitrine; mais il n'y avait plus que des roses blanches et rouges, les plus belles qu'il eût vues de sa vie ;
1. Dans l'appendice n» m, nous avons cherché i tracer une esquisse de la vie de la reine Hedwige, que quelques auteurs ont nommée sainte, mais qu'il ne faut pas confondre avec sainte Hedwige, tante d'ftlisabelh.
2. Il se nomme encore, comme aux jours d'Elisabeth, du nom très expressif de A'HJe6?-ec/ien, casse-genou.
cela le siu^prit d'autant plus que ce n'était plus la saison des fleurs. S'apereevant dm trouble d'Elisabeth, il voulut la rassurer par ses caresses; mais U s'arrêta tout à coup en voyant apparaître sur sa tête une image lumineuse en forme de crucifix. Il lui dit alors de continuer son chemin sans s'incfuiéter de lui, et remonta lui-même à la Wartbourg-, en méditant avec recueillement sur ce que Dieu faisait d'elle, et emportant avec lui une de ces roses merveilleuses, qu'il g-arda toute sa vie. A l'endroit même où cette rencontre eut lieu, à côté d'un vieil arbre qui fut bientôt abattu, il fit élever une colonne surmontée d'une croix, pour consacrer à jamais le souvenir de celle qu'il avait vu planer sur la tête de sa femme '.
1. Hermanu deFritzlar, le manuscrit des Franciscains, et Pelbartus de Temeswar dans sou sermon xcvi, reportent ce miracle au temps de sa première enfance. Selon eux, un jour qu'elle sortait des cuisines avec desvivres qu'elle avait dérobés pour les pauvres, elle rencontra son père ou son beau-père, qui Itii dit : « Chère petite, que partes-tu là ? » Elle répondit : «Des roses pour me faire uns guirlande. — Voyons ces roses,» dit-il. En effet, il n'y avait que cela. Nous avons préféré suivre la majorité des auteurs et latraditioQ générale, qui appliquent ce miracle à sa vie conjugale, et y font intervenir son marL C'est, du reste, le ,pLus célèbre et le plus populaire des miracles de notre sainte : elle a été souvent représentée, par les peintres et les sculpteurs catholiques, avec des roses dans son manteau. On cultive encore des roses en grande quantité autour de son église à Marbourg, comme aussi sur la Wartbourg. Le peuple de ces deux lieux, quoique protestant, a conservé avec amour cette légende. Noue l'avons entendu raconter
Parmi tous les malheureux qui attiraient sa compassion-, ceux qui occupaient la plus large place dans son cœur étaient les lépreux, que le caractère spécial et mystérieux de leur infortune rendit, pendant tout le moyen âge, l'objet d'une soUicitade mêlée d'aU'eclion et de frayeair K Elisabeth, à l'instar de plusieurs saints et princes illustres de sûu temps, S3 plaisait à triompher de ce dernier sentiment, et à mépriser toutes les précautions qui séparaient extérieurement delà société chrétienne ces êtres marqués de la main de Dieu, Partout où elle eu voyait, elle allait les trouver, comme s'il n'y avait aucune contagion à craindre, s'asseyait à leurs côtés, leur tenait des discours tendres et consolants, les exhortait à la patience et à la confiance en Dieu, et ne les quittait qu'après leur avoir diàtribué d'abondantes aumônes,. « Vous devez, leur disait-elle, à bonne chère soulFrir ce martyre; vous ne devez en avoir ni deuil ni colère. Quant à moi, je suis certaine que si vous prenez en patience cet enfer que Dieu vous envoie en tce siècle, vous serez sauvés et quittes de l'autre enfer. Or, sachez que c'est un grand mérite ». Ayant
par ua paysau des eoviroas de ïïarbjurir, le 29 juiu 1^31. avec le détail de la ross lïrise et gardée par le landgrave, que uous n'avions trouvé dans aucun auteur.
Le môme miracle est attribué à sainte Elisabeth de Portu:,'al, petite-nièce de notre saiute, et à siiute Rose de Viterbe.
l. Voyez plus loiu les détails ù. ce sujet, chapitre xîcv.
rencontré un jour un de ces infortunés qui souffrait en outre d'une maladie à la tête et dont l'aspect était repoussant au plus haut degré, elle le fit venir en secret dans un endroit retiré de son verg-er, et lui coupa elle-même ses affreux cheveux, lava et pansa sa tête, qu'elle tenait sur ses genoux : ses demoiselles d'honneur l'ayant surprise dans cette étrange occupation, elle leur sourit sans rien dire '.
Un jour de jeudi saint, elle rassembla un grand nombre de lépreux, leur lava les pieds et les mains, puis se prosternant devant eux, elle baisa humblement leurs plaies et leurs ulcères.
Une autre fois, le landgrave était allé passer quelques jours à son château de Naumbourg, qui était au centre de ses possessions septentrionales et voisines de la Saxe. Elisabeth resta à la Wartbourg-, et employa le temps que son mari devait être absent à soigner avec un redoublement de zèle les pauvres et les malades, à les laver ellemême, à les vêtir des habits qu'elle leur avait faits, malgré le mécontentement qu'en témoignait
1. Mendicum horrendum aspectu, capitis inûrmitate laboraDteEû, secrète assumpsit, caputque ejus in sinu suo reclinans, horrido?, capillos ipsius sanctis manibus
totondit, etc.. Superveaientibus correpta pedissequis ri-
debat ettacebat. Theod. II, 6, Cod. Heid.
Et elle ne savoitque dire, Se prenoit par amours à rire.
RUTEBEL'F, MSS. p. 3l.
hautement ia duchesse-mère Sophie, qui était restée avec son fils depuis la mort de son mari. Mais la jeune duchesse ne tenait que fort peu de compte des plaintes de sa belle-mère. Parmi ces malades il y avait alors un pauvre petit lépreux, nommé Hélias ou Hélie, dont l'état était si déplorable que personne ne voulait plus le soigner. Elisabeth seule, le voyant abandonné de tous, se crut obligée de faire plus pour lui que pour tout autre ; elle le prit, le baigna elle-même, Toignit d'un onguent salutaire, et puis le coucha dans le lit qu'elle partageait avec son mari. Or il arriva justement que le duc revint au cbàteau pendant qu'Elisabeth était ainsi occupée. Aussitôt sa mère courut audevant de lui, et, comme il mettait pied à terre, elle lui dit : « Cher fils, viens avec moi, je veux te montrer une belle merveille de ton Elisabeth. — Qu'est-ce que cela veut dire? dit le duc. — Viens seulement voir, reprit-elle; tu verras quelqu'un qu'elle aime bien mieux que toi. » Puis, le prenant par la main, elle le conduisit ù sa chambre et à son lit : « Maintenant, regarde, cher fils : ta femme met des lépreux dans ton propre lit, sans que je puisse l'en empêcher ; elle veut te donner la lèpre; tu le vois toi-même. » En entendant ces paroles, le duc ne put se défendre d'une certaine irritation et enleva brusquement la couverture de son lit. Mais au même moment, selon la belle expression de l'historien, le Tout-Puissant lui ou-
vrit les yeux de l'àme, et, au lieu du lép-eax, il vit la fîg"ure de Jésus -Christ cru&ifié, étendu dans son lit. A cette vue, il resta stupéfait ainsi que sa mère et se mit à verser des larmes abondantes, sans pouvoir d'abord proférer une parole. Puis se retournant, il vit sa femme qui l'avait suivi tout doucement pour calmer sa colère contre le lépreux: « Elisabeth, dit-il aussitôt, ma bonne chère sœur, je te prie de donner bien souvent mon lit à de pareils hôtes; je t'en saurai toujours bon gré ; ne te laisse arrêter par personne dans l'exercise de tes vertus. » Ensuite il se mit à g'enoux, et dit à Dieu cette prière : « Saig-neur, ayez pitié de moi, pauvre pécheur, je ne suis pas dig-ne de voir to^utes ces merveilles, je ne le reconnais que trop; aidezmoi à devenir un homme selon votre cœur et votre divine volonté. »
ÉHsabeth profita de la profonde impression qu'avait faite cette scène sur le duc, pour obtenir de lui la permission de construire un hospice à micôte du rocher que domine le château de Wartbourg-^ sur le site occupé par un couvent de Franciscains, Elle y entretint, à dater de ce moment, vingt-huit pauvres malades ou infirmes, choisis parmi ceux qui étaient trop faibles pour grimper jusqu'au château même. Tous les jours elle allait les visiter et leur porter elle-même à mang^er et à boire.
Vivant ainsi avec les pauvres et pour eux, il
n'est pas étoiinant que Dieu lui ait inspiré ce saint aiiaour de la pauvreté qui a illustré les âmes les plus riches de ses grâces. Tandis que, sorti du peuple, François d'Assise ouvrait au monde comme une nouvelle porte du sanctuaire par où se précipitaient avec ardeur toutes les âmes avides d'abnégation et de sacrifices, Dieu suscitait au milieu de la chevalerie allemande cette fille de roi, qui, à quinze ans, sentait déjà le désir de la pauvreté évangélique lui brûler le cœur, et qui confondait l'orgueil et la magnificence de ses pairs par un profond et souveraiu mépris de tous les biens terrestres. Il semblait lui marquer ainsi la place qu'elle se hâta de prendre dans le culte de l'Eglise et l'amour du peuple chrétien, à côté du Séraphin d'Assise. En toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle avait vu dessécher dans son cœur jusqu'aux dernières racines des gloires mondaines. «Elle,» dit un ancien écrivain, «elle qui estoiten souveraine gloire, questoit Testât de povreté a(in que le monde n'eust rien propre en elle, et qu'elle l'ut povre comme Jésus-Christ l'avoit esté. »
Elle ne pouvait se défendre d'associer sonépoux bien-aimé à toutes ses secrètes et saintes rêveries, à tous les élans de son imagination enfantine vers une vie à la fois plus simjtle elplus conforme à la perfection évangélique. Une nuit qu"'étant couchés ensemble ils ne do-rmaientpas, elle lui dit : « Sire,
si cela ne vous ennuie pas, je vous dirai une pensée que j'ai sur le genre de vie que nous pourrions mener pour mieux servir Dieu. » — « Dites-le donc, douce amie, » répondit son mari; «quelle est votre pensée à ce sujet? » — « Je voudrais, » dit-elle, « que nous n'eussions qu'une seule charruée de terre, qui nous fournirait de quoi vivre, et environ deux cents brebis ; et alors vous pourriez labourer la terre, mener les chevaux, et souffrir pour Dieu ces travaux ; et moi, j'aurais soin des brebis et je les tondrais. » Le landgrave se mit à rire, et lui répliqua : « Eh ! douce sœur, si nous avions tant de terre et tant de brebis, il me semble que nous ne serions guère pauvres : et bien des g-ens nous trouveraient encore trop riches '. » Mais, charmé de la tendre simplicité de sa
Une nuit gisoient Ensemble en lor lit et villoient, Si dist : Sire, ne vous anuit, Je dirai mon pensé d'anuit.
— Douce amie, dites-le donc...
— ■ Je volroie moult doucement Une seule kerue aions
Da terre, dont nous visquissions, Et ij cens brebis ensement; Qu'il vous conenroit ahanier La terre, et mener les chevaux, Et souffrir por Dieu les travaux :
Et jou d'autre part overroie As brebis et les tonderoie...
— Landegrave dist en riant, Par la simplece qu'il savoit Que sa fema en son cuer avoit :
E, douce suer, si nous avions, etc.
Le moine Robkrt, i)/s.s. 1832.
femme, il raconta lui-même, peu de jours après, cette causerie intime à son ami l'arclievêque Théodore de Trêves, et c'est de ce prélat que la tenait l'historien qui nous l'a conservée.
D'autres fois c'était avec ses suivantes, qui étaient aussi ses amies, qu'elle parlait longuement des joies de la pauvreté ; et souvent, dans sesépanchements familiers avec elles, la jeune princesse, aussi enfant par le cœur que par l'âge, cherchait à réaliser, au moins en image, ses pieux désirs. Dépouillant ses habits royaux, elle se revêtait d'un misérable manteau de couleur grise, réservé aux pauvres et aux vilains, couvrait sa tête d'un voile déchiré, et marchait devantses compagnes comme une pauvresse, en feignant de mendier son pain ; puis, comme avertie par une inspiration céleste du sort que Dieu lui réservait, elle leur disait ces paroles prophétiques : « C'est ainsi que je marcherai lorsque je serai pauvre et dans la misère, pour l'amour démon Dieu '. »
« 0 mon Dieu! » s'écrie saint François de Sales en racontant ce trait à sa chère Philotée, « que cette princesse était pauvre en sa richesse, etqu'elle était riche en sa pauvreté - ! »
1 Coram ancillisin palatio... vili pallio se iudueus... proce?sit tanquam paupercula... tauquam prœsago corde sui futuri status prophetissa dixit ad ipsas : « Sic iucedam cum pru Deo meo miserias sustiuebo. » Theod., II, 7.