‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 71 sur 74 · Mater tenens filiurn, uxorque maritura · texte numérisé non relu

Mater tenens filiurn, uxorque maritura

In diversa pertrahunt et tenant invitura. Fratres cum militibus velut compeditum Stringunt...

Erat in exercitu raaximus tumultus, Cum carorura cernèrent alternari vultus ; Flebant pariter senex et adultus, Turbte cura militibus, cultus et iucultus. Tôt honestos nolàles, tam aiversas gentes Cura Tiiuringis, Saxones illucvenientes, Ut videntes socios suus abscedentes.

cruelle épreuve. Les Thuring-iens, les Hessois, les Saxons, y étalent tous réunis par leur affliction comme par l'objet de leur expédition. Tant de liens ne pouvaient être brisés sans un edbrt surnaturel, l'on entendait de tous côtés des gémissements et des sanglots, des bruits confus et sourds, qui se confondaient dans une angoisse commune '. Cependant plusieurs, plus maîtres de leur cœur, ou bien qui s'étaient plus tôt éloignés de leurs proches, ou bien enfin isolés dans la vie pour n'avoir ni famille ni liens quelconques à briser, n'étaient dominés en ce moment solennel que par le caractère sacré de l'entreprise qu'ils allaient commencer. Ceux-ci, croisés et pèlerins avant tout, pendant que les autres pleuraient et se lamentaient, entonnèrent un hymne pour remercier Dieu, qui daignait les faire combattre en Ihonneur de son saint nom. Le son de ces cantiques d'actions de grâces allait se mêler aux cris de deuil et aux gémissements qui retentissaient partout; et ainsi se trouvaient réunis par un contraste sublime l'exaltation et la joie qu'inspirait l'amour du Seigneur, et l'épanchemont des intimes douleurs que. ce même amour savait braver et vaincre.

1. Erat ibi tune mœstitudo maxima, luctus et plauctu? ingens, voccs miserabiles, larga lacrymarum effusio ciim rugitu anxio et clatnore. Theod., 1. c. — 11 y a beaucoup plus de détails encore dans le manuscrit de Darmstadt. — Theod. et Berthold. — Mss. de Darmstadt.

Quand le duc put enfin se dégager des embrassements de sa mère, il se vit comme emprisonné par les chevaliers qui restaient et par ce pauvre peuple auquel il était, à juste titre, si cher ; chacun voulait le retenir, l'embrasser encore, lui prendre la main, ou au moins toucher ses vêtements ; mais lui, étouffé par les larmes, ne répondait à personne '. Ce ne fut qu'après maint effort qu'il put se frayer un chemin vers l'endroit où l'attendait son coursier: s'étant jeté dessus, il se plaça au milieu des croisés, et partit en mêlant sa voix aux chants sacrés qu'ils répétaient en chœur.

Sa bien-aimée Elisabeth était encore auprès de lui, car elle n'avait pu se résigner à recevoir ses adieux en même temps que tous les autres, et elle avait obtenu de pouvoir l'accompagner jusqu'à la frontière de Thuringe. Ils chevauchaient ainsi à côté l'un de l'autre, le cœur accablé de tristesse. Ne sachant plus comment parler, la jeune duchesse ne faisait que soupirer. Arrivée à la frontière du pays, elle n'eut pas le courage de le quitter là, et fit encore une journée de route à ses côtés puis une seconde, vaincue et entraînée par la douleur et l'amour ^. A la fin de cette seconde journée, elle

1. Amico luctamine euncti certavere Quis eum diutius posset retinere, Quidam collo, brachiis, quidam inhserero Vestibus ; nec poterat cuiquam respondere.

Théod., 1. c. Vi/a Rhyt.

2. Tune reversuram vis amoris et separationis dolor reti- Duit, et ad iter uuius dieiprogredi compulit; sed nec ista

déclara qu'elle ne savait pas si elle n'irait pas avec lui jusqu'au bout. Cependant il lui fallut entin céder ; et cet amour divin qui est fort comme la mort vainquit dans ces deux tendres et nobles cœurs l'amour de la créature ^ Le sire de Varilla, grand échanson, s'approcha du due, et lui dit : « Monseigneur, il est temps ; laissez partir madame la ducliesse : il faut bien que cela soit. » A ces mots, les deux époux fondirent en larmes, et s'embrassèrent en palpitant, avec des sanglots et des gémissements qui émurent tous les assistants -. Cependant le sage sire de Varilla insista et cherchait ;\ les séparer ; mais ces deux âmes, qui s'étaient tendrement et si intimement aimées, adhéraient l'une à l'autre avec une invincible force dans ce moment suprême. A la lin Louis se tourmenta, et donna le signal du départ. Il montra à la duchesse un anneau qu'il portait au doigt, et qui lui servait de cachet pour ses lettres secrètes. « Elisabeth, lui dit-il, ô la (ilus chère des sœurs! regarde bien cet anneau que j'emporte avec moi, et où est gravé, sur un saphir, l'Agneau de Dieu avec sa bannière : rjue ce soit à tes yeux un signe

sufiecit progressio, processit udhuc discessiouis iinpalieus, «liei altcrius iter coinpleu?. Theod., 1. c.

1. Rupit taïueu inoras affectiunis fortis ut mors dilectio conditoris. Theod. ex Berth.

2. Quis gemitus, quœ suspiria, qui singultu?, qure lacrylUiB, quis motus vel gtrepilus cordis ubi tam importuna et vehemeQs scissio ; etc. Theod. ex Berth.

sûr et certain pour tout ce qui me regarde. Celui qui t'apportera cette bague, chère et fidèle sœur, et qui te racontera que je suis en vie ou bien mort, crois à tout ce qu'il te dira *. »

Puis il ajouta : « Que le Seigneur te bénisse, chère petite Elisabeth, sœur bien-aimée, mon doux trésor ! que le Seigneur très fidèle garde ton âme et ton courage! qu'il bénisse aussi l'enfant que tu portes sous ton cœur? nous en ferons ce dont nous sommes convenus ensemble. Adieu ; souviens-toi toujours de notre vie commune, de notre tendre et saint amour ; ne m'oublie jamais dans aucune de tes prières ; adieu, je ne puis plus rester. » Et il partit, laissant sa bien-aimée entre les bras de ses dames. Elle le suivit longtemps de ses regards; puis, à demi-morte, tout inondée de larmes, et au milieu des lamentations de ses compagnes, s'en retourna vers la Wartbourg, portant dans son cœur le pressentiment qu'elle ne le reverrait plus -.

Revenue dans ses tristes foyers, elle se dépouilla sur le champ de son costume royal, pour prendre,

1. Selon le Passiona' et plusieurs auteurs, au lieu d'emporter l'anueau avec lui, il le donna à Elisabeth; la pierre n'était pas un saphir, mais une hyacinthe qui avait la propriété de s'échapper de sa monture et de se briser lorsqu'il arrivait malheur â la personne qui l'avait donnée.

2. Cette scène si touchante est représentée parmi les vieilles peintures sur bois de l'église de Marbourg avec beaucoup de naïveté et de grâce.

avec un trop juste désespoir, les habits de veuve, qu'elle ne devait plus quitter '.

« Aujourd'hui, dit un pieux franciscain qui a écrit la vie de sainte Elisabeth au temps de Louis XIV, aujourd'hui où on trouve si peu de véritable amitié entre les personnes mariées, entre celles même qui paraissent avoir de ia

1. Nous ne pouvons nous défendre de rapprocher de ces adieux si touchants ceux d'un autre Louis, saint Louis de France, partant vingt ans plus tard pour ia même sainte destination. M. P. Paris nous en a révélé le récit admirable qu'on lit dans la Chronique de Reims (que son frère a depuis publiée) : « Quand li roi ot atourné sa voie, si prist s'eskerpe et sou bourdon à nostre-Dame ù Paris; et li canta sa messe li evesque. Et se mut de N. D. entre lui et la roïoe et ses frères et lur femmes, deschaus et nus pies; et toutes les congrégations et li peuples de Paris les convolèrent jusques îi St-Deuis, en larmes et en plours. Et là prist li roi congiet à eux et les reuvoia à Paris et ploraassés au départir. Mais la roïne, sa mère, demoura avec lui et le convoia trois jours, maleoit gré le roi, et lui dist adont: « Bièle très douce mère, par celle foi que vous me devez, retournez dès ore mais. Je vous lais mes dousenfans en garde, Loéys, Philippe et Ysabiel ; vous lais à. garder le roiaume de France, et je sais de û que il sera bien gardés et bien gouvernes, n A dont, li dist la roïne en ploraut : « Biau très dous fils, coment porra li miens cuers endurer la départie de moi et de vous? Ciertes, il sera plus dur que pierre, se il ne fent. en deus moitiés. Car vous m'avez esté li mleudres fils qui onques fust à sa mère. » A ce mot chéi pasmée, et li roi la redrescha eu l'en leva, et prist cougie à li eu plorant ; et la roïne se repasma, et fut uue grande pièce eu pamisous; et quand ele fut revenue, si dist: « Biaus tendres fius, jamais ne vous verrai; li cuers me le dist bien. » Et ele dist voir, car elle fut morte avant qu'il revenist. «Chronique de Reims, citée dans le Romancero français, p. 203.

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piété... on s'étonnera peut-être de voir en une princesse si intérieure et si austère, tant d'attachement pour le prince son époux. » Nous ne suivrons pas ce bon relig^ieux dans la défense qu'il s'est cru oblig-é de faire de ce trait si prononcé de la vie d Elisabeth. Nous pourrions dire d'elle ce que disait saint Bernard de Marie : « Ne vous étonnez pas, mes chers frères, de ce que Marie a été nommée martyre par le cœur; pour s'en étonner, il faudrait oublier que saint Paul a regardé comme un des plus grands crimes des Gentils qu'ils fussent sans affection '. » Mais il nous suffit de constater, d'après les nombreux détails que nous avons rapportés, que de toutes les àraes que l'Église a couronnées de sa gloire, aucune n'a offert à un tel point qu'Elisabeth, le type de V épouse; aucune n'a réalisé au même degré qu'elle l'idée qu'on peut se faire d'un mariage vraiment chrétien ; aucune n'a ainsi ennobli et sanctifié un amour humain, en le plaçant si haut dans un cœur tout inondé de l'amour de Dieu.

Ce nétait pas, du reste, un spectacle si rare dans ces temps de pures et fortes émotions, que cette union des affections légitimes de la terre

1. NoQ miremini, fratres, quod Maria martyr in anima fuisse dicatur. Miretur qui non meminerit se audivisse Paulum inter maxima geutium crimiua memorautem, quod sine aifectioue fuissent. S. Bern., Serm. de 12 steliis.

avec la piété la plus fervente et la plus austère. Ce serait un doux et fécond travail, et nous le rovendi([uerons peut-être un jour, que de montrer combien, pendant les àg"es catholiques, les sentiments les plus tendres et les plus passionnés du cœur humain étaient en même temps sanctitiés et redoublés par la foi, et combien, en s'inclinant toujours devant la croix du Sauveur, l'amour, même purement humain, puisait d'exaltation et d'énergie dans cette victoire permanente de Ihumilité chrétienne sur l'org-ueil et l'ég-oïsme. Les sentiments, moins variés, moins étendus, moins raffinés peut-être qu'aujourd'hui, étaient alors bien autrement profonds ; et, lorsqu'une fois la religion leur avait apposé le sceau de son immortalité, il s'y manifestait on ne sait quelle force intime et merveilleuse, et une sorte d'inell'able transfiguration, où venaient se réunir à la fois le calme de la durée et la fraîcheur de l'innocence, toute l'énergie de la passion avec toute la pureté et la simplicité de la religion. Tous ceux qui connaissent les monuments tiialoriques et littéraires du moyen âge apprécieront la vérité de cette asser-. tion. Aussi ce qui caractérise surtout la vie morale et intérieure de ces temps, c'est l'union inséparable des alfections les plus ardentes et les plus vives avec leur consécration légitime; c'est d'y voir le devoir, l'obligation religieuse, devenir comme un élément essentiel des tendres épanche-

ments du cœur. Ici encore, comme sous tant d'autres rapports, Elisabeth a été une personnification admirable et complète de son siècle. N'était-ce pas celui où saint Louis conservait à travers toute sa vie, pour sa femme Marguerite, l'ingénieuse et passionnée tendresse de ses premières années ^ : où ce g-rand roi et ce grand saint, montrant Tanneau qu'il portait toujours, et sur lequel il avait fait graver ces trois mots : Dieu, France et Marguerite, disait avec une délicieuse simplicité • Hors cet anel n'ai point d'amour? N'était-ce pas encore le siècle où Edouard I" d'Angleterre élevait ces quinze croix de pierre, dont les restes peuvent compter parmi les merveilles de l'art chrétien, aux lieux de repos du cercueil de sa bien-aimée épouse la reine Éléonore, pendant le trajet de la ville où elle mourut jusqu'à Westminster? C'est sans doute la plus touchante et la plus magnifique pompe funèbre qui fut jamais ; mais était-ce trop pour la femme qui, vingt ans auparavant, s'en allait partager les dangers de la croisade avec son époux, suçait de ses propres

1. V. Joioville, passim, — a Le grand saint Louis, » dit saint François de Sales, « également rigoureux à sa chair et cendre en l'amour de sa femme, fut presque blâmé d'être abondant en telles caresses ; bien qu'en vérité il méritât plutôt louange de savoir démettre son esprit martial et courageux à ses menus offices requis à la conservation de l'amour conjugal. » Introduction à la vie dévote, 111° partie, t, xxxvm.

lèvres le poison qu'un fer sarrasin avait fait couler dans les veines d'Edouard, et lui sauvait la vie au péril de la sienne ?

Mais chose vraiment remarquable, et qui n'a pas, que nous sachions, été justement appréciée jusqu'à présent, cette union se trouve aussi bien consacrée par la fiction que par la réalité, et les* créations de l'imagination lui rendent un aussi éclatant hommage que les monuments de l'histoire.

Toute la poésie contemporaine d'Elisabeth, ou antérieure à son époque, respire le même esprit. Ce ne fut que plus tard qu'un amour illégitime, ou même non consacré par l'Église, put intéresser '. Jusqu'alors il semble ([u'il fallait toujours, dans l'histoire de deux coeurs, le mariage ou au moins les fiançailles, pour autoriser lésâmes catholiques à s'émouvoir au récit des poètes; l'amour et l'intérêt, bien loin de finir avec le mariage, comme dans les œuvres de l'imagination moderne, semblaient presque ne commencer qu'avec lui. La fidélité conjugale est en quelque sorte le i)ivot et le nerf de toute cette belle poésie. Les scènes les plus animées, les plus romanes- <[ues, sont celles qui se passent entre époux. Tl

I. Le Tristan est le premier grand poème du mo\'<"u âge où l'intérêt roule sur une passion condamnée parla religion. 11 ne devint populaire, surtout en Allemagne, que vers le milieu du treizième siècle.

n'en était pas seulement ainsi dans les légendes ' et les poèmes spécialement consacrés aux sujets religieux ; les œuvres en apparence purement chevaleresques et profanes portent l'empreinte de la même consécration du sentiment par le devoir. C'est de la femme, envisagée comme épouse fidèle et pieuse, que ces poètes chevaliers traçaient l'apothéose dans ces vers si nombreux, oà elle est presque divinisée, et où elle semble entrer en partage de la tendre vénération réservée à Marie -. Dans notre littérature nationale, le touchant et pudique amour de Roland et de sa fiancée Aude, dans le roman de Ronce vaux ; l'admirable histoire des malheurs de Gérard de Roussillon, si généreusement partagés par sa femme, suffiraient pour donner une idée du parti que nos poètes ont su tirer de cette donnée toute chrétienne. En Allemagne, dans la patrie adoptive de notre Elisabeth, on peut dire qu'elle a été bien plus féconde et bien plus goûtée que partout ailleurs. On en voit l'exemple le plus brillant et le plus populaire

•1. Telles sont, par exemple, latouchaute légeuJe de saint Alexis, qui se trouve en allemand comme eu italien ; celle aussi de sainte Nothburge de Souabe, de sainte Mathilde, et les épisodes de Faustidianus et de Grescentia dans le Kaiser Chronik, publié par M. Jlassmauu.

2. Voyez, par exemple, le poème de Winsbeke dans Schiller, Thésaurus antiqidt. Germ, ceux de Henri Frauenlob, qui dut son nom à ses beaux chants en l'honneur des femmes, plusieurs poèmes manuscrits à, Heidelberg, etc.

dans les Nibelungen, dans Sig-efroid et Ghriemhilde, ces époux si beaux de naïveté, de candeur et de dévouement. Cette étoile de pur amour, qui éclaire les plus belles traditions historiques du pays, comme celles de Henri le Lion, de Plorentia, de Geneviève de Brabant, du comte Ulric, est encore le foyer lumineux des grands poèmes des cycles chevaleresques. Parseval est tellement absorbé par la vue de trois gouttes de sang sur la neig-e, qui lui rappellent le teintrose et blanc de s a femme, qu'il méprise la gloire et les combats pour les contempler. L'épouse de Loheng-rin, toutes les fois que son mari s'éloigne d'elle, tombe en faiblesse et reste évanouie jusqu'à son retour. Dans le Titurel, quand deux fidèles époux se sont rejoints dans la mort, il sort de leur tombe commune deux belles vig^nes qui s'entrelacent et se soutiennent l'une l'autre. Doux et nobles symboles de ces saintes affections, qui ne donnaient à la terre que de charmantes (leurs, mais dont les racines et les fruits étaient ailleurs.

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