PRIT CONGÉ DE SES AMIS, DE SA FAMILLE
ET DE LA CHÈRE SAINTE ÉLiSABETn ^.
Gueulantes se alterutrura , fle^erunt pariter.
/ i?e//., XX, 41.
Qao abiit dilectus tuus , o pulcherrima mulierum ?
Quo declinavit dilectus ?
Cant.. V, 17.
Et vous aussi, apprenez à quitter, pour l'ainoor de ce Dieu, l'homme qui vous est nécessaire et qui vous est si cher.
Imitation, l. Il, ch, ix.
La Thuringe ne jouit pas long-temps de la présence de son souverain chéri après son retour d'Italie; et Elisabeth, qui avait vu revenir son époux auprès d'elle avec une joie si vive et si tendre, allait être bientôt condamnée à une séparétion bien autrement longue et inquiétante. En effet, tout se préparait en Allemagne pour une croisade. L'empereur Frédéric II, cédant enfin aux sommations réitérées des souverains pontifes
1. Le duc Louis avait alors vingt-sept ans, et sainte Elisabeth en avait dix-neuf.
Honorius ITI et Grégoire IX, avait invité la noblesse et les fidèles de la chrétienté à se ranger sous la bannière de la Croix et ù le suivre en terre sainte, pour l'automne de l'année 1227. L'idée et le mot seul de croisade faisaient encore alors palpiter tous les cœurs, et remuaient de fond en comble les nations entières. Ces grandes et saintes expéditions exerçaient sur les âmes un attrait si puissant, qu'aucun vaillant chevalier, aucun chrétien pieux et fervent, ne savait comment s'y dérober. Le souvenir des exploits presque fabuleux de Richard Cœur de Lion, quarante ans plus ti~>t, vivait encore dans la mémoire de la chevalerie et dans celle du peuple. Le succès brillant et inespéré de la quatrième croisade avait ébloui l'Europe. On avait vu s'écrouler ce vieil empire de Byzance, qui n'avait jamais (ait que trahir ou abandonner les chrétiens combattant pour la foi, mais qui occupait encore une place immense dans la vénération traditionnelle des peuples: et sur ses ruines s'était élevé en un jour un nouvel empire, fondé par quelques seigneurs français et ([uelques marins de Venise. C'était plus quil n'en fallait pour émouvoir et ébranler toutes les imaginations, ù part même des inspirations de la foi. Mais celles-ci n'avaient encore rien perdu de leur force. Le treizième siècle tout entier a été pénétré d'un ardent désir de sauver le tombeau du Christ et de courber l'Orient devant la croix ; ce désir n'est mort
qu'avec saint Louis. L'Allemag-ne, qui jusqu'alors n'avait pas toujours été la première ù se lancer dans ces nobles dangers, se sentit subitement enflammée d"un enthousiasme qui s'est fait jour dans les chants des nombreux poètes de cette époque. Walther von der Wogehveide, celui de tous qui a le mieux réfléchi les mœurs et les passions de son temps, et qui fit partie de cette croisade, a surtout compris et exprimé cet entraînement des âmes chrétiennes vers la terre que le sang- du Christ avait arrosée. « Nous savons tous, s'écrie-t-il avant de partir pour cette expédition, comme cette noble et sainte terre est malheureuse, comme elle est abandonnée et solitaire ! Pleure, Jérusalem, pleure ! Gomme on t'a oubliée ! La vie se passe, la mort nous trouvera pécheurs. C'est dans les dangers et les épreuves que se gagne la grâce I Allons guérir les plaies du Christ, allons briser les chaînes de son pays. 0 reine de toutes les femmes, laisse-nous voir ton secours ! C'est là que ton fils fut assassiné ! c'est là qu'il s'est laissé baptiser, lui si pur, pour nous purifier; c'est là qu'il s'est laissé vendre pour nous racheter, lui si riche, pour nous si pauvres ! c'est là qu'il a subi l'affreuse mort ! Salut à vous, lance, croix, épines ! Malheur à vous, païens I Dieu veut venger par le bras des preux ses injures. »
Ce sont les mêmes émotions qui dictaient à la même époque au royal poète de Navarre, Thibaut
de Champagne, quelques-uns de ses plus beaux vers, alors qu'il s'adresse à ses chevaliers et leur dit : « Sachez-le bien, seigneurs : qui ne sen ira pas dans cette terre, où Dieu fut mort et vif, qui ne prendra pas la croix d'outre-mer, n'entrera qu'à grand'peine dans le paradis. Tout homme qui garde en soi quelque piété, quelque souvenir du haut Seigneur, doit chercher à le venger, à délivrer sa terre et son pays. Tous les vaillants bacheliers s'en iront, tous ceux qui aiment Dieu et l'honneur de ce monde, tous ceux qui veulent aller sagement à Dieu. Il ne restera que les morveux, les cendreux {ceux qui restent dans la cendre au coin de leur feu). Qu'ils sont aveugles ceux qui ne donnent à Dieu, dans toute leur vie, aucun secours, et ([uipour si peu perdent la gloire du monde! Dieu, qui s'est laissé mettre à mort pour nous sur la croix, nous dira au jour où tous viendront : Vous qui m'avez aidé à porter ma croix, vous irez là où sont les anges ; là vous me verrez, moi et ma mère Marie ; mais vous, dont je n'eus jamais aucun service, descendez tous au fond des enfers. Douce dame, reine couronnée, priez pour nous. Vierge bienheureuse, et alors rien ne pourra nous nuire '. »
Ki a en soi pitié et roimambrance
Au haut seignor, doit querre sa venjauce,
Et délivrer sa terra et son pals...
Or s'en iront cil vaillant bacheler
Ki aiment Dieu, et l'onour de cest mont,
De pareils sentiments ne pouvaient trouver nulle part plus d'écho i|ue chez le duc Louis de Thuring-e, dont le poète Walther avait été le vassal; nul ne pouvait être plus porté que lui à suivre son empereur et ses frères d'armes au secours delà Terre-Sainte. Son éclatant courag-e, l'ardeur de sa foi et de sa piété, tout ce qu'il y avait dans cette âme de généreux, de fervent, de désintéressé, de chrétien en un mot, devait se réunir pour l'entraîner à prendre la croix, ou, comme on disait alors en Allemagne, à se parer de la Fleur du Christ. A ces motifs personnels venaient se joindre les nobles exemples qu'il trouvait dans ses souvenirs de famille. Le frère et le prédécesseur de son père, Louis le Pieux, avait accompagné Richard Cœur de Lion et Phihppe Auguste en Palestine, et s'y était couvert de
Ki sagement voelent à Dieu aler.
Et li morveus, li cendreus demourront ;
Avugle sunt, de ne dout-je mie,
Ki un secours ne font Dieu en sa vie,
Btpor si pou pert la gloire del mont...
Diex se laissa por nos en crois pener,
Et nous dira, au jour où tuit venront :
« Vos, ki ma crois ra'aidastes à porter
Vos en irez là où li Angra sont,
Là me verrez, et ma mère Marie;
Et vos, par qui je n'oi onques aie,
Descendez tuit en enfer la parfont... «
Douce Dame, Roine corouée,
Proiez pour nos, Virge bieneùrée,
Et puis après ne nos puet mescheoir.
[Poésie du Roy de Navarre, chans. 51.)
gloire '. Son beau-père, le roi André de Hong-rie, avait passé plusieurs années de sa vie sous le ciel de l'Orient, à combattre les infidèles. C'eût été déroger à sa noblesse que de rester dans ses foyers ; aussi ne balança-t-il pas longtemps. S'étant rencontré, dans une de ses courses, avec le vénérable évtjque Conrad de Hildesheim, il lui confia son dessein; et ayant reçu son approbation, il fit vœu de s'adjoindre à l'expédition qui se préparait, et prit la croix des mains de ce prélat.
Cependant, en revenant à la Wartbourg, il lui vint à l'esprit la pensée de la douleur et de la cruelle anxiété que sa bien-aimée Elisabeth ressentirait en apprenant sa résolution; et, comme elle était d'ailleurs grosse de son quatrième enfant, il ne se sentit pas le courage de lui en parler. Il se décida à cacher son projet jusqu'au moment même de son départ, pour ne pas alfliger d'avance celle qui l'aimait si ardemment, et ne pas compromettre sa santé ; et, au lieu d'attacher à découvert sur ses vêtements la croix qu'il avait prise, il se borna à la porter secrètement sur lui, tant qu'il lui lut possible de ne point publier son prochain départ.
Mais, un soir, qu'il se trouvait seul avec la duchesse et qu'ils étaient assis tout à côté l'un de l'autre, dans un moment de cette tendre et intime
1. Ua poème allemaud très intéressaatsur la croi.«ailc de ce prince se trouve dans l'tiistoire des croisades de W'illcou, supplément n» ii du t. IV.
familiarité qui régnait entre eux, Elisabeth s'avisa de détacher le ceinturon de son mari, et se mit à fouiller dans l'aumônière qui y était attachée. Tout à coup elle en retira la croix que l'on fixait habituellement sur les habits des croisés : à cette vue elle comprit le malheur qui la menaçait, et saisie de douleur et d'effroi, elle tomba par terre sans connaissance. Le duc désolé la releva, et chercha à la rappeler à elle et à calmer sa douleur par les paroles les plus douces et les plus affectueuses; puis lui parla longuement, en empruntant la voix de la religion et les expressions mêmes des saintes Écritures qui ne la trouvaient jamais insensible. « C'est pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lui dit-il, que je le fais; tu ne voudrais pas m'empécher de faire pour Dieu ce que je serais obligé de faire pour un prince temporel, pour l'Empereur et l'Empire, s'ils le voulaient. » Après un long silence et beaucoup de larmes, elle lui dit : « Cher frère, si ce n'est pas malgré Dieu reste avec moi. » Mais il lui répondit : « Chère sœur, permets-moi de partir, car c'est un vœu que j'ai fait à Dieu. » Alors, rentrée en ellemême, elle immola sa volonté à celle de Dieu et lui dit : « Contre le gré de Dieu, je ne veux pas te garder. Que Dieu t'accorde la grâce de faire en tout sa volonté ; je lui ai fait le sacrifice de toi et de moi-même. Que sa bonté veille sur toi; que tout bonheur soit avec toi à jamais; ce sera ma
prière de chaque instant. Pars donc au nom de Dieu. » Après un nouveau silence, ils parlèrent de l'enfant dont elle était enceinte, et ils résolurent tous deux de le consacrer à Dieu dès sa naissance. Dans le cas où ce serait un (ils, ils convinrent qu'on le ferait entrer à l'abbaye de Ramersdorf; mais si c'était une lille, dans le monastère des Prémontrées d'Allenberg' près Wetzlar.
Leduc, n'ayant plus de motif pour garder le secret de sa décision, la fit connaître à tous ses sujets. Il annonça en même temps que cette expédition aurait lieu à ses propres frais, et qu'il ne ferait aucune levée extraordinaire d'argent sur son peuple, heureux de pouvoir restituer ainsi au Seigneur une partie des bienfaits qu'il en avait reçus. Après avoir pourvu aux préparatifs militaires qu'exigeait son projet, il convoqua les États du pays à une assemblée solennelle qui se tint à Greutzburg. 11 leur exposa en détail son projet, et prit avec eux les mesures nécessaires pour la bonne administration du pays en son absence. Il exhorta vivement les seigneurs à gouverner le peuple avec douceur et équité, et à faire régner la justice et la paix entre eux et leurs vassaux. Avant de quitter l'assemblée, il lui adressa les paroles suivantes, qu'il prononça d'une voix très douce * : « Gherset
1. Ce iliscours nous a été couservé par sou auiuùuicr Berthold qui uc quitta pas ce priuce peudaut les dernières anuécs de sa vie. V. leMss. de Gotha. — Tlieod. et Win-
féaux frères d'armes, barons et nobles chevaliers, et vous, tout mon peuple fidèle, vous savez que du vivant de mon seigneur père, de pieuse mémoire, notre pays a eu des g-uerres cruelles et de longs troubles à subir. Vous savez tous combien mon seig'ncur père a enduré de peines, de traverses et de fatigues, pour se défendre contre les ennemis puissant qu'il s'était faits, et pour préserver ses États d'une entière ruine. 11 a réussi à force de courag-e et de générosité, et son nom est devenu redoutable à tous. Alais à moi Dieu m'a accordé, comme à Salomon, fils de David, la paix et des jours tranquilles. Je ne vois autour de moi aucun voisin que j'aie à craindre, comme aucun d'eux n'a à redouter de ma part des violences illég"itimes. Si j'ai eu quelques démêlés par le passé, je suis maintenant en paix avec tout le monde, g-ràce au Seig-neur qui donne la paix. Vous devez tous reconnaître ce bienfait, et en remercier Dieu; quant à moi, par amour de ce Dieu qui m'a comblé de ses grâces, pour lui en témoig-ner toute ma gratitude et pour le salut de mon âme, je veux maintenant aller dans le pays d'Orient pour y consoler la chère chrétienté qui y est opprimée, et pour la défendre contre les ennemis du nom et du sang- de Dieu. Je ferai cette expédition lointaine à mes
kelmaun le donnent eu l'abrégeant. Son authenticité ne peut être suspecte. On ne connaissait pas alors les classiques pour songer à imiter leurs harangues.
propres dépens, et sans vous imposer à vous, mes chers sujets, aucune charg-e nouvelle. Je recommande à la protection du Très-Haut ma bonne et bien-aimée épouse, mes petits enfants, mes chers frères, mes amis, mon peuple et mon pays, tout ce que je quitte enfin de bon cœur pour l'hooneur de son saint nom. Je vous recommande fortement de g"arder la paix entre vous pendant mon absence ; je veux surtout que les seig^oeurs se conduisent chréliennement envers mon pauvre peuple. Enfin, je vous demande en grâce de prier beaucoup Dieu pour moi, qu'il me défende de tout malheur pendant ce voyage, et qu'il me ramène sain et sauf aa milieu de vous, si toutefois telle est sa très clémente volonté; car, avant tout, je me soumets, moi et vous, et tout ce que j'ai, à la volonté de sa divine majesté. » Dans ces touchantes paroles se révèlent à nous toutes les profondeurs de ce qu'on nommait alors les Mystères de la Croisade '. mystère de foi, de dévouement et d'amour, qui sera toujours impénétrable pour les froides intelligences des siècles sans foi. En entendant celte harangue, si digne d'un prince chrétien, toute l'assemblée fut profondément émue ; l'on vit les plus vaillants chevaUers accablés de douleur; des pleurs et des soupirs nombreux exprimèrent
l . Le Chronicon Halàersl noiuuie la croisade mysterium, Hurter, llist. d'Innocent IH, liv. VI, uote 113.
l'anxiété que causait le départ du jeune et bienaimé souverain.
Le duc choisit ensuite avec une grande prudence les divers officiers qu'il voulait mettre à la tète de ses provinces, et désig-na les magistrats de ses villes parmi les bourgeois les plus sages et les plus sûrs. Il mit ordre à toutes les affaires particulières de sa maison et recommanda spécialement sa chère Elisabeth à la sollicitude de sa mère, de ses frères et de tous ses officiers. « Je sais bien, dit alors le cellérier, que madame la duchesse donnera tout ce qu'elle trouvera et qu'elle nous réduira à la misère. » A quoi Louis répondit que cela lui était égal, et que Dieu saurait bien remplacer tout ce qu'elle donnerait.
Pour mieux associer son peuple aux impressions qui lui dictaient sa résolution de partir, il fit représenter à ses frais à Eisenach, par des acteurs pris parmi le clergé, un drame qui représentait toutes les scènes de la passion et de la mort de Notre-Seigneur. On conçoit l'enthousiasme que devait produire sur les imaginations pures et vives de cette époque un tel genre de solennités dramatiques. Celle-ci fut si frappante par son exactitude, qu'il jugea à propos de la faire répéter une seconde fois K
1. Bis in signum suœ devotionis in castra Isenuacka per Clericos traditionem salvatoris, passionem et mortem, ac si ea oculis prceseutialiter iutuerentur, prEeseutari fecit,
Il alla aussi visiter tous les couvents d'Eisenach, même ceux de relig-ieuses, leur demanda leur bénédiction, leur distribua de riches aumônes, et se recommanda à leurs prières. Puis il partit d'Eisenach, accompag-né de sa femme, de sa mûre, de ses enfants et de ses frères, et alla d'abord à Reynhartsbrunn, au monaslère qu'il chérissait par-dessus tous, et auquel il était attaché par les liens d'une dévotion spéciale et la plus douce familiarité. Après y avoir assisté àl'oftice, comme les moines sortaient du chœur à la lin de compiles, pour recevoir selon l'usage l'eau bénite, le bon prince se plaça à côté du prêtre qui aspergeait, et, à mesure que chaque religieux passait, il l'embrassait affectueusement; il n'y eut pas jusqu'aux tout petits enfants de chœur (|u'il ne soulevât dans ses bras pour imprimer sur leurs fronts innocents un baiser paternel. Pénétrés de tant de bonté, les religieux fondirent en larmes, et pendant un temps on n'entendit que le bruit
ejusdem ludi omues expensas solvens, sicut ab illis didici, qui pr;e?eates erant. Caisar. Heistcrb. ap. Mss. Dell. — Nous n'avons pas besoin de nous étendre sur l'importance de ce fait pour l'histoire dramatique du moyeu âge. Ou sait ((ue des représentations dramatiques du même genre ont lieu encore dans la haute Bavière. Tous les sept ans, on joue la Passion de N.-S , devant une foule très nombreuse et très recueillie, dans le canton dit Ainmerr/au. Nous avons nous-mème assisté en ISoi à une Passion jouée eu plein air, par les habitants de Mittewald. La représeulation dura toute une grande journée d'été.
étouffé des sang-lots et des soupirs que leur arrachait la pensée de l'absence de leur protecteur. Le duc se laissa g-ag-ner par l'émotion, et versa luimême des pleurs ; une sorte de pressentiment funèbre vint s'emparer de lui, el il leur dit : « Ce n'est pas sans raison que vous pleurez, très chers amis; car je sais que, quand je serai parti, des loups rapaces fondront sur vous et que leur dent meurtrière vous tourmentera cruellement. Quand vous serez malheureux, appauvris, vous verrez que vous avez perdu en moi un défenseur et un souverain comme il s'en trouve peu. Mais je sais aussi pour sûr que le Très-Haut, se souvenant de mon pèlerinage, vous ouvrira les entrailles de sa miséricorde ; et je le lui demande pour maintenant et toujours de tout mon cœur. » Puis il les quitta, et eux le suivirent de leur pieuse affection et de leurs regards pleins de larmes.
Le duc, toujours accompag-né de toute sa famille, se rendit de Reynhartsbrunn à Schmalkalde, où il avait donné rendez-vous aux chevaliers et autres qui allaient le suivre en Terre- Sainte. C'était là qu'il devait prendre congé de ses proches, de sa femme, de tous ceux qu'il portait dans son cœur. Dès qu'il y fut arrivé, il prit à part son frère Henri, et lui dit : « J'ai fait tout ce que je pouvais, avec l'aide de Dieu, pour marcher dans les voies du salut de mon âme ; et je ne me souviens de rien qui puisse le compromettre, si
ce n'est de n'avoir pas encore détruit, comme mon père me l'avait ordonné, le ctiàteau d'Eylerburg, qui a été construit au préjudice du monastère voisin. Je to supplie donc, très doux frère, de ne pas oublier de le renverser de fond en comble dès que je serai parti; cela profilera au salut de ton âme. »
Enfin, le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste fixé pour le départ, étant arrivé, il fallut se séparer. Ce fut au milieu des chevaliers venus des extrémités de ses domaines, et du peuple qui se pressait pour voir une dernière fois son prince chéri, que Louis dut s'arracher des bras de tous ceux qu'il aimait. 11 commença par bénir alfectueusement ses deux frères, qui pleuraient tous deux ; il leur recommanda avec ferveur sa mère, ses enfants et son Elisabeth. Ses petits-enfants le tenaient par ses habits, l'embrassaient en pleurant, et lui faisaient leurs adieux en langag-e enfantin : « Bonsoir, cher père ; mille fois bonsoir, cher bon père au cœur d'or. » 11 ne pouvait retenir ses pleurs en les embrassant; et, quand il se retourna vers sa bien-aimée Elisabeth, les sanglots et les larmes étouffèrent tellement sa voix, qu'il ne sut lui rien dire. Alors, l'entourant d'un de ses bras et sa mère de l'autre, il les tint toutes deux contre son cœur sans pouvoir parler, en les couvrant de ses baisers et en versant d'abondantes larmes pendant plus d'une demi-heure. A la fin il
dit : « Ma mère chérie, il faut que je te quitte; je te laisse au lieu de moi tes deux autres fils, Conrad et Henri ; je te recommande ma femme, dont tu vois l'angoisse. » Mais ni la mère ni l'épouse ne voulaient se détacher de l'objet de leur amour, et le retenaient chacune de son côté. Ses frères et les autres chevaliers se pressaient confusément autour de ce groupe douloureux. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux humides, en voyant ce fils si pieux, cet époux si tendre et si fidèle, cherchant à se dérober aux derniers embrassements des êtres qu'il aimait le plus au monde, pour aller si loin servir Dieu au péril de sa vie. Le pauvre peuple mêlait sa douleur sincère et bruyante à celle des princes et des guerriers \ Ce n'était pas, du reste, la seule famille que déchirait la douleur de l'absence : il y avait là, parmi la foule des croisés qui devaient accompagner le duc, bien des pères, des maris, des frères, qui pleuraient et luttaient comme leur seigneur pour s'arracher à leurs familles et à leurs amis. Chacun semblait avoir réservé pour ce lieu ce moment de