Probablement de l'année 122S
désobéissance aux instructions de sa maîtresse divine, cette douce consolatrice se trouva tout à coup à ses côtés, et lui dit: « 0 ma fille ! pourquoi cette violente affliction? Je ne t'ai pas choisie pour ma lille afin de faire tant de mal. Ne te désespère pas, parce que tu n'as pas pleinement observé mes préceptes ; je savais bien d'avance que tu y manquerais. Dis une fois la Salutation que l'ange m'a adressée, et cette odense te sera entièrement remise '. »
Quelques jours plus tard, à la fête de sainte Scholaslique (10 février), Klisabetli pleurait encore, en sanglotant avec violence : son infatigable consolatrice vint à elle, accompagnée cette fois de saint Jean l'Évangéliste, l'ami spécial et le patron d'enfance de notre Elisabeth. « Tu mas choisie, lui dit Marie, pour maîtresse et pour mère, et tu t'es donnée toi-même à moi ; mais je veux que ce choix de ta part soit publiquement confirmé, et c'est pourquoi j'ai amené avec moi mon bien-aimé Jean. » Elisabeth joignit alors de nouveau ses mains, et les mit entre celles de sa suzeraine, et lui dit : « Faites de moi, madame, tout ce qu'il
1. In festo saact;e Agath;c duiu amarissime lleret... adfiiit sibi vigilauti dulcissiina cousolatrix, et dixit : « 0 fllia uiea, quare te velieaieuter aftligis? Non cuim te elegi in filiam, ut te offeuiiaui ue desperes... Ego miiui bcue sciebam qiiod inipsis oU'ciuleres. Sed die seiuel meaoi Salutatioueui. » etc. Mss. Bollaud. Bruxell.
vous plaira, comme votre servante. » Puis elle confirma cette donation qu'elle avait faite d'ellemême par serment et saint Jean en dressa l'acte. Une nuit, pendant qu'Elisabeth récitait la Salutation angélique, celle à qui elle adressait cette prière bénie lui apparut, et lui dit entre autres choses : « Je veux t'apprendre toutes les prières que je faisais pendant que j'étais dans le temple. Je demandais surtout à Dieu de l'aimerlui-méme, et de haïr mon ennemi. Il n'y a pas de vertu sans cet amour de Dieu, par lequel la plénitude de la grâce descend dans l'âme; mais après y être descendue, elle n'y reste pas, et s'écoule comme de l'eau, à moins que l'âme ne haïsse ses ennemis, c'est-à-dire les péchés et les vices. Celui donc qui sait bien conserver cette gTâce d'en haut doit savoir coordonner cet amour et cette haine dans son cœur'. Je veux que tu fasses tout ce que je faisais. Je me levais au milieu de chaque nuit et j'allais me prosterner devant l'autel, où je demandais à Dieu d'observer tous les préceptes de sa loi, et je le suppliais de m'accorder les g-râces dont j'avais l3esoin pour lui être agréable. Je lui demandais surtout de voir le temps où vivrait cette
1. Ego volo te docere omues orationes quas ego faciebain dum stareiu ia templo... Ab isto eniin amore descendit omuis gratiœ plénitude. Postquam autem descendit, uoa persévérât in anima, sed Huit ut aqua nisi inimicos suos, id est, vitia et peccata habuerit odio, etc. Ibid.
vierg-e très sainte qui devait enfanter son Fils, afin que je puisse consacrer tout mon être à la servir et à la vénérer. » Élisabetii l'interrompit pour lui dire : « 0 très douce Dame ! n'étiez-vous donc pas déjà pleine de grâce et de vertu? » Mais la sainte Vierg-e lui répondit : « Sois sûre que je me croyais aussi coupable et aussi misérable que tu te crois toi-même; c'est pourquoi je demandais à Uieu de m'accorder sa grâce ^ . »
«Le Seig-neur», ajouta la très sainte Vieri^e, « faisait de moi ce que fait de sa harpe le musicien, qui en ordonne et en dispose toutes les cordes pour qu'elles rendent un son agTéable et harmonieux, et qui ensuite en joue pendant qu'il chante. C'est ainsi que Dieu avait mis d'accord avec son bon plaisir mon âme, mon cœur, mon esprit, et tous mes sens-. Ainsi rég'lée par sa sagesse, j'étais souvent emportée jusque dans le sein de Dieu par les ang-es ; et là je g-oùtais tant de joie, de douceur et de consolation, que je ne me ressouvenais plus d'avoir jamais vu le jour dans ce monde. J'étais en outre si familière avec Dieu et les anges, qu'il me semblait avoir toujours vécu avec cette cour
1. 0 (Julcissiiua Domiua, uoa eratis vos gratia et virtiitibus pleua?... Pro (irmo scias quod ita me reputabaui reaiu et vilissimam, sicut et tu... ll)id.
2. De me faciebat Domiuus sicut de cithara mult;irum chordarum, qui, etc.. et postea cautat cum ipsa. Sic Deus meam auimam, etc.. adsuum beueplacitum coacordaverat.
glorieuse'. Puis, quand il plaisait à Dieu le Père, les anges me reportaient au lieu où je m'étais mise en prière. Lorsque je me retrouvais sur la terre et que je me rappelais où j'avais été, ce souvenir m'enflammait d'un tel amour de Dieu, que j'embrassais la terre, les pierres, les arbres et toutes les choses créées, par affection pour leur créateur. Je voulais être la servante de toutes les saintes femmes qui habitaient le temple : je souhaitais d'être soumise à toutes les créatures, par amour pour leur Père suprême, et ceci m'arrivait sans cesse ^. Tu devrais faire de même. Mais toi, tu discutes toujours en disant : Pourquoi tn'arrii'e-t'il de telles faveurs, quand Je suis incligne de les recevoir? Et puis tu tombes dans une sorte de désespoii-, ettune crois pas aux bienfaits de Dieu. Aie soin de ne plus parler ainsi, car cela déplaît beaucoup à Dieu ; il peut donner, comme un bon maître, ses bienfaits à qui il veut, et, comme un
1. Sic ipsius sapieotia ordiuata, ad siuum Dei Patris por tabar ab augelis et ibi recipiebam consolationem et gaudium, etc. Tautam insuperfamiliaritatem habebam cum Deo et angelis ?uis quod videbatur mihi setuper stetisse in illa curia gloriosa.
2. R.eversaiD terram... ex bac recordatioue divini amoris ignita ÏDcendio, terrain et lapides, ligna et creaturas amplexabar et osculabam illius amore qui ipsas creaverat, et videbatur mihi esse ancilla omnium dominarum quseerant in templo, et optabam subjici omnibus creaturis propter amorem supremi Patris. — Les mêmes expressions à peu près dans Wadding, 1. c.
sage père, il sait bien à qui ils conviennent. Enfin, » lui dit en terminant la divine institutrice, a je suis venue à toi par une grâce spéciale; je te suis donnée pour cette nuit, interroge-moi en toute sécurité, je répondrai à tout. » Elisabeth n'osa d'abord pas user de cette faculté; Marie l'ayant une seconde foi exhortée à l'interroger, elle hasarda cette question : « Dites-moi donc, madame, pourquoi vous aviez un si violent désir de voir la vierge qui devait enfanter le Fils de Dieu?» Alors la sainte Vierge lui raconta comment, en cherchant à se consoler de l'absence des grâces surnaturelles dont elle venait de parler, elle avait été conduite par la lecture des prophètes à cette idée ; comment elle avait résolu de consacrer à Dieu sa virginité, afin d'être plus digne de servir cette vierge prédestinée; comment enfin Dieu lui avait révélé que cette vierge n'était autre qu'elle-même.
Quelque temps après, comme Elisabeth priait avec ferveur, sa tendre mère lui apparut de nouveau, et lui dit : « Ma fille, tu crois que j'ai eu toutes ces grâces sans peine, mais il n'en est pas ainsi. En vérité, je te dis que je n'ai pas reçu de Dieu une seule de ces grâces sans beaucoup de peines, sans une prière continuelle, un ardent désir, une profonde émotion, beaucoup de larmes et d'épreuves'. Sois certaine qu'aucune grâce ne
l. Filia, tu credis quod otuuetu gratiaui habiicriui siue labore ; sed uon est ita. Imo dico tibi, etc. Bollaud. Urux.
descend dans l'âme que par l'oraison et la mortification du corps. Lorsque nous avons donné à Dieu ce que nous pouvons par nous-mêmes, quelque peu que ce soit, il vient lui-même dans notre âme en portant avec lui ces dons suprêmes qui font en quelque sorte défaillir l'âme, et lui ôtent la mémoire de tout ce qu'elle a pu faire d'ag^réable à Dieu. Elle devient alors plus vile et plus méprisable à ses propres yeux que jamais^. Et que doit faire l'âme alors f Rendre dévotement grâce à Dieu de ses faveurs. Quand Dieu voit que l'âme s'humilie et le remercie, il lui fait des promesses si hautes qu'elles dépassent infiniment tous les vœux secrets de l'âme-. C'est ainsi qu'il a agi envers moi quand il m'a envoyé son archange Gabriel. Qu'ai-je fait alors? je me suis agenouillée, et en joignant les mains j'ai dit : Voici la servante du Seigneu?^! qu'il me soit fait selon sa parole. Alors Dieu me donna son Fils et les sept dons du Saint-Esprit : et sais-tu pourquoi ? parce que j'avais cru en lui et m'étais humiliée devant lui ^. Je te dis ces choses,
1. Postquam ùederimus Deo quod per j,uo3 possumus, licet siut parva, ipse venit ia animaai, secuin ferens illa altissima doua, etc. Ibid,
2. Et quid débet facere anima? Quaudo videt Deus quod anima se ipsam humiliât, etc. Tune facit taies et tantas promissiones, etc. Ibid.
3. Ita faciebat mihi... Ego vero quid feci? genufliexi, et junctis manibusdixi... Tum donavit mihi, etc.. Et scis quare fecit ? Quia sibi credidi, et me ipsam bumiliavi. Ibid.
ma fille, parce que je veux que tu te corriges de ton défaut de foi et d'espérance. Lorsque le Seigneur t'aura fait une promesse, dis comme moi : Voici la servante, etc., et reste dans la même foi et l'attente de cette promesse, jusqu'à ce qu'elle soit accomplie : et si elle ne s'accomplit pas, distoi que tu as commis quelque faute contre Dieu, par où tu as cessé de mériter ce qu'il t'a promise »
Pendant la vigile de Noël, Elisabeth suppliait le Seigneur de lui donner la grâce de l'aimer de tout son cœur : la sainte Vierge lui apparut encore, et lui demanda : « Qui est-ce qui aime Dieu? Toi, l'aimes-tu? » L'humble Elisabeth n'osa pas l'affirmer et ne voulait pas le nier. Pendant qu'elle hésitait à répondre, Marie continua : « Veux-tu que je te dise qui l'a aimé? le bienheureux Barthélemi l'a aimé, le bienheureux Jean et le bienheureux Laurent l'ont aimé; veux-tu, comme eux, te laisser écorcher et brûler vive - ? »
Elisabeth se taisait encore, et Marie reprit ; « En vérité je te le dis, si tu consens à être dépouillée de tout ce qui t'est cher, précieux ou aimable, e'
1 Haec, filia, ideo tibi dico, quia de iiiodica fîJe et spe quain liabes volo ((nod te emcudcs... dicas : Aliquod coutra Douiiuum feci, etc. Ihid.
2. Qui e.^t qui Deum diligif? Diligis tu eum ? Vis ut ego dicam tiln quis eum diligit? Dilexit eum beatus... Visue tu dimitterc te decoriari et cxuri ?
même de ta propre volonté, moi j'obtiendrai pour toi le même mérite qu'eut Barthélemi lorsqu'on le dépouilla de sa peau. Si tu supportes patiemment les injures, tu auras le même mérite que Laurent quand il fut brûlé : si tune réponds rien aux reproches et aux injures, tu auras le même mérite que Jean lorsqu'on voulut l'empoisonner ; et dans tout cela je serai là pour t'aider et te fortifier ^ » Un jour qu'Elisabeth pensait à toutes ces prières que la sainte Vierge lui disait avoir faites dans le temple ,et qu'elle se demandait pourquoi cette âme immaculée avait sollicité des grâces qui ne lui manquaient pas, Marie vint elle-même lui répondre avec une infinie douceur et une extrême familiarité : « J'ai fuit, » dit-elle, « comme l'homme qui veut faire une belle fontaine. Il va au pied d'une montagne, et il examine soigneusement d'où s'élancent les sources d'eau; il creuse jusqu'à ce qu'il les ait trouvées, et puis il les dirige vers le lieu où il veut élever sa fontaine. Il orne et purifie ce lieu pour que l'eau y reste pure et claire : il entoure sa fontaine d'un mur; il y construit une colonne, et tout autour des canaux par où l'onde puisse s'échapper à larges flots pour la consolation de tous. J'en ai agi de même; j'ai été à la montagne, quand
1, In veritate dico tibi quod si tu diiniseris tibi couferri quicquid, etc.. Ego acquiram tibi meritum quod habuit B. Bartholoaiœus pro decoriatione sua... Et ad omnia ista tecum ero adjuvans et coofortaus te. Ibid.
je me suis mise à étudier la loi. J'ai trouvé la source, quand la lecture et la prière m'ont révélé que la source de tout bien est d"aimer Dieu du fond du cœur. J'ai préparé l'emplacement, quand j'ai conçu le désir d'aimer tout ce qu'il aimait. J'ai voulu que l'eau fût claire et pure, quand j'ai résolu de fuir et de haïr le péché. Je l'ai entourée de murs, lorsque j'ai inséparablement uni l'humilité, la patience et la mansuétude par le feu de la charité, et que je les ai conservées ainsi unies jusqu'à m'a mort. J'ai élevé la colonne et construit les canaux d'écoulement, quand je me suis posée comme le refug-e universel; car je suis toujours prête à verser les consolations et les grâces d'en haut à g'rands flots sur tous ceux qui m'invoquent pour eux-mêmes ou pour d'autres'. Je t'ai révélé », dit-elle en terminant, « très chère, toutes les prières que je faisais, afin que tu apprennes par mon exemple à demandera Dieu avec confiance et humilité tout ce qui te manque. Sais-tu pourquoi les vertus ne sont pas ég-alement réparties entre les hommes? Parce que les uns ne savent pas les
1. Sic ego faciebaiû. Tune ego ivi ail monteui quanJo studui discere legem. Tune veuaui inveui quaiuJo, etc.., Tuuc luuros crcxi undiquc quainio virtutctii humilitatis' patientifE, beiiignitatis et mausuetudiuis calore charitatis iguitas et conjunctas usque ad vitaj exilum iuscparabiliter couservavi. . . l'arata sutu omnibus pro se vc! pro aiiis po3 tulantibus subsidiuni et solatium et solatium im[iertiri gratissime.
demander avec autant d'humilité, ni les conserver avec autant de soin que d'autres : c'est pourquoi Dieu veut que celui qui en est dépourvu soit aidé par celui qui les possède. Et moi, je veux que tu puisses prier avec ferveur et dévotion pour ton salut et pour celui des autres \ »
Ces deux entretiens terminés, Elisabeth vit un jour un superbe tombeau couvert de fleurs, d'où sortit sa divme consolatrice pour s'élever au ciel au milieu d'ang-es innombrables qui la conduisirent entre les bras de son Fils; un ange vint lui expliquer cette vision de l'Assomption ^, qui devait être à la fois une vision d'en haut pour la soutenir dans ses malheurs actuels, et un doux présage de la gloire que Dieu lui réservait, comme à Marie, si elle restait jusqu'à la fin fidèle et docile à sa volonté.
L'humble servante du Christ, en racontant toutes ces merveilles, disait qu'elle les avait vues et entendues avec une évidence intime et si claire de leur réalité, qu'elle aimerait mieux mourir que de nier leur existence.
C'est ainsi que Dieu commençait déjà à payer de retour sa fidèle servante. Il se donne lui-même
1. Propterea, charissima filia, oratioaes quas ego faciebam tibi revelavi... Scis quare virtutes non suut tequaniruiter datte? Quia nescit uoa persoaa, etc.. Dico tibi quia volo te pro tua et aliorum salule orare sollicite et dévote.