ET COMMENT ELLE CONSACRA SA ROBE DE NOCES A
JÉSUS l'Époux de son ame.
Ego dilecto meo, et dilectus meus raihi, qui pascitur inter lilia.
Cant., VI., 2.
La vraie veuve est en l'Église une petite violette de mars, qui répand une suavité non pareille par l'odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection;... elle vient des lieux frais et non cultivés, ne voulant être pressée de la conversation des mondains, pour mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les chaleurs que lui pourrait apporter la désir des biens, des honneurs ou bien des amours.
S. François de Sales, Introd., m, 2.
La triste position à laquelle avait été réduite une princesse d'une naissance illustre, et alliée aux plus puissantes maisons du Saint-Empire, ne pouvait manquer d'exciter la compassion et l'intervention de ses parents dès qu'elle leur serait connue, La duchesse Sophie, après avoir fait de vains eirorts auprès de ses fils pour adoucir le sort
de la pauvre Elisabeth, fit annoncer en secret ses malhieurs à sa tante Mathilde, abbesse de Kitzingen, sœur de la reine de Hongrie, sa mère. Cette pieuse princesse, pénétrée de douleur par ce récit, envoya sur le-champ deux messagers affidés avec des voitures, pour chercher sa nièce ainsi que ses enfants, et les conduire à l'abbaye. Elisabeth, heureuse surtout de pouvoir se réunir à ses enfants qu'elle aimait si ardemment, accepta l'offre de sa tante, que ses persécuteurs n'osèrent sans doute pas contrecarrer, et se rendit, à travers les vastes forêts et les montagnes qui séparent la Thuringe de la Franconie, à Kitzingen sur le Mein. L'abbesse la reçut avec une bonté maternelleet d'abon. dantes larmes; elle lui assigna un logement convenable à son rang, et chercha à lui faire oublier les cruelles douleurs d'âme et de corps qu'elle avait eues à subir. Mais la jeune duchesse ne trouvait pas de plus douce consolation que celle d'adopter autant que possible les habitudes de la vie monastique, et témoignait souvent le regret de ce i|ue le soin de ses enfants l'empêchait de s'astreindre à la règle comme une simple religieuse. Cependant Egbert ', prince-évêque de Bamberg, frère de
1. Ce prélat mourut en 1235 ou 1237; on voit sa tombe à la cathédrale de Bamberg; il est représenté sur sa pierre sépulcrale, en haut relief, de profil, et la main levée pour bénir. Cette disposition de profil est assez rare dans les tombeaux du moyen âge.
l'abbesse Mathilde, de la duchesse Hedwig-e de Polog-ne et de la reine Gertrude, et par conséqueat oncle maternel d'Elisabeth, ayant appris ses malheurs et son arrivée à Kitzingen, crut que son séjour prolongé dans ce monastère, avec sa famille, ne convenait ni à sa position, ni aux habitudes d' une maison religieuse, et l'invita à venir dans ses États. La docile princesse lui obéit, peut-être à regret, et en laissant aux soins de sa tante sa seconde tille Sophie, à peine âgée de deux ans, laquelle prit ensuite la voile dans l'abbaye qui avait été le berceau de son enfance. Le prélat fit à sa nièce un accueil qui dut la convaincre et de son a ffection pour elle, et du respect que lui inspiraient de si grands malheurs. Il lui proposa de la faire conduire en Hongrie, auprès du roi son père; mais elle refusa, probablement à cause du triste souvenir de la mort de sa mère Gertrude. Il lui assigna alors pour résidence le château de Bottenstein \ en lui donnant une maison montée selon son rang, et dont elle devait disposer à son gré -. Elle s'y rendit avec ses enfants et ses fidèles
1. Ou Pottenstein, château et bourg de l'évêché de Bamberg, sur la Putlach, entre Forchheim et Bayreuth, dans une contrée fort montagneuse. Il y en a une vue dans Merlan, Topographia Franconiœ, p. 30, et une gravure moderne de Lang. V. aussi Handbook for Southern Germany.
2. Elle était composée de deux demoiselles d'honneur, deux gentilshommes, deux femmes de chambre et deux autres serviteurs. Elisabeth s'était opposée à ce que sa
suivantes, Ysentrude et Guta, qui avaient noblement partagé avec elle toutes ses épreuves : et dans ce tranquille asile elles reprirent nuit et jour leurs exercices de piété.
Mais révoque, voyant que la duchesse était encore toute jeune, puisqu'elle n'avait que vingt ans, et en outre d'une beauté remarquable, se souvenant d'ailleurs du précepte de saint Paul, conçut le projet de la faire remarier. Selon plusieurs auteurs, il espérait la faire épouser à rempereurFrédéricII, qui venait de perdre sa seconde femme, Yolande de Jérusalem. L'empereur lui-même, d'après un récit contemporain, nourrissait un vif désir d'épouser Elisabeth. L'évéque se rendit auprès d'elle pour lui communiquer ce dessein : il lui dit qu'il voulait la marier à un seig-neur bien autrement illustre et puissant que son défunt époux. Elle lui répondit, avec une grande douceur, qu'elle préférait rester seule pendant le reste de sa vie, et servir Dieu seul. Le prélat lui soutint qu'elle était encore trop jeune pour embrasser un tel genre de vie : il lui rappela les persécutions qu'elle avait eues à souffrir, et lui fit entrevoir la possibilité de leur renouvellement quand il viendrait à mourir ; car, bien qu'il eût résolu de lui léguer Bottenstein et ses dépendances, une fois dans la tombe, il ne pourrait plus la protéger contre les attaques des
maison fût plus nombreuse. Rothe, p. 1120 . Vila Rli>/t., §xxix
méchants. Mais Elisabeth ne se laissa pas ébranler; un poète français nous a conservé sa réponse : « Sire », lui dit la belle et pieuse princesse, « j'ai eu pour seigneur un mari qui m'a tendrement aimée, qui a toujours été mon loyal ami : j'ai eu part à ses honneurs et à sa puissance ; j'ai eu beaucoup de bijoux, de richesses et de joies de ce monde; j'ai eu tout cela; mais j'ai toujours pensé ce que vous-même savez bien, que la joie du monde ne vaut rien. C'est pourquoi je veux quitter le siècle et payer à Dieu ce que je lui dois, les dettes de mon âme. Vous savez bien que toutes les aises mondaines ne produisent que douleurs et tourments, et la mort de l'âme. Sire, il me tarde beaucoup d'être en la compagnie de Notre-Seig-neur ; je ne lui demande plus chose sur la terre : j'ai deux enfants de mon Seigneur i, qui seront riches et puissants : je serais bien joyeuse et bien reconnaissante envers Dieu, s'il m'aimait assez pour les ramener à lui -, » Il ne paraît pas
1. Elle parlait de ceux qui n'étaient pas destinés à la vie monastique, de son fils Hermann et de sa fille aînée Sophie. 2 La bonne daine sainte et bêle..
Ains li a dit en grand doucher .
Sire, iou ai eu signer Ki estoit mes loiaux amis; Et ses honors et grans délits Ai eu, et mainte richece.
Mainte bel ioel, mainte liece.
Tout CDU en you, mais je pensai Autre chose que vous dirai :
Vous meismes le savez bien, Joie del monde de valt rien...
que la duchesse lui ait objecté alors le vœu de continence perpétuelle qu'elle avait fait du vivant de son mari, pour le cas où elle survivrait; mais elle s'entretenait souvent avec ses (llles d'honneur qui avaient fait ce vœu en même temps qu'elle, et qui craignaient que l'évêque n'employât sa puissance pour le leur faire violer ; elle cherchait à leur faire prendre courage, et leur garantissait sa propre persévérance à tout prix. « J'ai juré, » disait-elle, « à Dieu et à mon seigneur mari, quand il était en vie, que jamais je n'appartiendrais à aucun autre homme. Le Dieu qui lit dans les cœurs et y découvre les plus secrètes pensées, sait que j'ai fait ce vœu avec un cœur simple et pur, et une entière bonne foi. Je me confie en sa miséricorde; il est impossible qu'il ne défende pas ma chasteté contre tous les projets des hommes, et même toutes leurs violences. Ce n'est pas un vœu sous condition, et dans le cas seulement où cela plairait à mes parents et à mes amis, mais un vœu
Par çou voel le siècle laissier, Et ce quoi (loi a Dieu paier.
C'est lama que li doins dauite...
Sire, moult lougueiiient me tarde Que soie en la cuiiipaignie.
Notre uignor acoompaignie De mon signor ai ij enfants, (Jhascun sera riche et puissans.
Je serais lia et joyou!>e Et envers Dieu très gracieuse, S'il m'avait fait tel amor Qu'ils fuissent à mon creator.
Le moine Robbrt. Mss. 18(32.
spontané, libre et absolu de me consacrer tout entière, après la mort de mon bien-aimé, à la gloire de mon Créateur. Si l'on ose, au mépris de la liberté du mariag-e, me livrer à un homme quelconque, je protesterai devant l'autel ; si ne je trouve pas d'autre moyen d'échapper, je me couperai secrètement le nez, afin de devenir un objet d'horreur à tous les hommes ^. » Cependant elle n'en était pas moins inquiète, etla volonté bienarrêtéedel'évêque lui annonçait qu'elle aurait de rudes combats à soutenir pour rester fidèle à Dieu et à sa conscience. Une grande tristesse s'empara d'elle : elle eut recours au Consolateur suprême, et agenouillée à ses pieds, baignée de larmes, elle le supplia de veiller à la conservation du trésor qu'elle lui avait consacré-. Elle s'adressa aussi à la Reine des vierges, qui lui avait été donnée pour mère. Tous deux ne dédaignèrent pas de la rassurer, et de ra. mener la paix dans son cœur. Elle se trouva bien-
1. Inspecter cordium et absconditorumcognitorDeusuovit Totum... de puro corde et situplici et fide non ficta processisse. Neque enim conditiouatum... sed spontaneum, absolutum ac liberum edidi votum servaadse post mortem dilecli mei integerrimce castitatis ad gloriam conditoris. Veram etsi contra libertatem matrimonii... occulte uasum proprium meis truncareui mauibus, ut sic me omoisabhorreret homo turpiter maculatam. Theod. loc. cit.
2. Pavens et tremeus periculum confugitad Domioum, et ipsius custoditE castitatem suam lacrymosis oratiouibus commendabat. Ibid.
tôt tranquillisée et animée d'une confiance sans bornes dans la protection céleste '.
C'est sans doute à cette époque de la vie d'Elisabeth qu'il faut rapporter le récit que des traditions locales ont conservé jusqu'à nos jours de quelques voyages qu elle entreprit, soit pour échapper aux importunités de son oncle, soit dans un but de dévotion et de pieuse curiosité. Ce mobile suffisait, à une époque où les intérêts matériels ne dominaient pas encore l'humanité, pour mettre en mouvement, malg-ré la difficulté des communications, plus d'hommes peut-être que n'en remuent la cupidité ou l'ennui des voyageurs modernes. Les pauvres, les- infirmes, les femmes même, ne résistaient pas à l'envie de prier dans un sanctuaire célèbre, de vénérer les restes d'un saint spécialement chéri, de recueillir pour leurs vieux jours les doux souvenirs de quelque pèlerinage fait sous la protection de Dieu et des saints anges. Elisabeth alla deux fois ainsi à Erfurt, ville célèbre par le nombre et la beauté de ses monuments religieux, et située au centre des domaines de son époux, quoique appartenant à l'archevêché de Mayence. Elle y choisit pour séjour un couvent de filles re-
celé qui tant le pot ameir Rendit grâce a Dieu lou peire Et a la soie douce nieire De co qu'ainsi la conseillie, De terreir cost apariilie,
IlUTEBEUF, fol. 35.
penties ', etpassa plusieurs jours dans une retraite absolue. En partant elle leur laissa le simple verre dont elle s'était servie à ses modestes repas, et que l'on y vénère encore aujourd'hui comme un souvenir de sa bonté et de son humilité-.
Elle alla aussi vers cette époque visiter le château de ses ancêtres maternels, à Andechs, situé sur une éminence voisine des Alpes qui séparent la Bavière du Tyrol. Ce château ancien et fameux venait d'être transformé par le margrave Henri d'Istrie, autre oncle d'Elisabeth, en un monastère de bénédictins 3, illustré depuis par la possession de quelques-unes des plus précieuses reliques de la chrétienté et par les nombreux miracles qui s'y rattachent. Éhsabeth vint s'associer par saprésence à la pieuse fondation qui devait à jamais honorer sa famille. Du haut de la sainte montagne elle put contempler cette belle Bavière, riche alors de la double beauté de la nature et de la religion, toute parsemée de monastères célèbres ^ les uns cachés
1. Dites les Dames blanches, aujourd'hui l'emplacées par lesUrsulines. On y moutre une chambrette qui donne sur l'église, et qu'on croit avoir occupée par elle.
2. Le jour de la fête de notre sainte, ou y fait boire toutes les jeunes élèves de la communauté. (Juin 1834.)