DE SES SACRÉES RELIQUES A MARBOURG
Annuntiaverunt cceli justitiam ejus, et viderunt omnes populi gloriain ejus.
Ps. XV CI, 6.
Mihi autem nimis hoûorilieati sunt amici tui, Deus.
Ps. cxxxviii, 17.
Au printemps de l'année 1235, le pape était à Pérouse, dans la ville même où sept années auparavant il avait canonisé saint François d'Assise, lorsque le pénitent Conrad revint auprès de lui, avec les autres envoyés, le supplier d'inscrire dans le ciel, à côté du père Séraphique, la jeune et humble femme qui avait été en Allemagne sa fille première-née, et la plus ardente de ses disciples. Le bruit de leur arrivée fit beaucoup d'impression sur le clerg'é et le peuple. Le pontife
ouvrit leurs lettres en présence des cardinaux et des principaux prélats de la cour romaine, et d'une foule de prêtres qui s'étaient assemblés pour les entendre : il leur communiqua tous les détails transmis sur la vie d'iillisabeth et sur les miracles qui lui étaient attribués. Ils furent grandement émerveillés, nous dit-on, et émus jusqu'aux larmes par tant d'humilité, tant d'amour des pauvres et de la pauvreté, tant de prodiges émanés de la grâce d'en haut '. Cependant le pape résolut de mettre la plus grande sévérité dans l'examen de ces miracles : il y fit procéder avec toute la maturité qui le caractérisait, et en observant scrupuleusement toutes les formalités requises pour dissiper le moindre vestige de doute -. Les soins et l'exactitude (fue l'on apporta à cette discussion furent si remarquables, qu'elle a mérité
1. Tost fut la nouvelle seue, La prestaillo n'est esinuue ; Chasc'uns vient, chacuns accourts...
L'apostoles ces lettres ouvre...
Moult prise la dame ethuueure.
Pour la dame de pi 'te pleure
Et de grande joie ausiiuent.
RUTEBKUF, 1. c.
2, Qua vero sollicitudiue grave liistrictione iiegotium curia tractaverit.., Singula tangit digito discussiouis, ad libram pensât ratioiiis, cribro rigiiJi examiiiis uiedidiaiu iadigaus et eliciens veritatis, huic districti judicii elimiiiaus t'autasiam pallialae falsitatis... Ile ipsa rerumque circumstautiis non perfuuctorie transitis, sed circuuispeoto scrutiuio ad ungucui liiualis... Prol. Dict. iv Ane,, p. 2008.
d'être citée comme modèle, à cinq siècles de distance, par un des plus illustres successeurs de Grégoire IX, par Benoît XIV '. Mais toutes ces précautions ne servirent qu'à rendre la vérité plus incontestable et plus éclatante; plus l'examen fut sévère, tant ù l'égard des faits que des personnes, et plus la certitude fut complète; et, pour nous servir du langage des récits contemporains, le soc de l'autorité apostolique en sillonnant ce champ inexploré, y mit au jour un immense trésor de sainteté; on vit clairement que le filet du Seigneur avait retiré cette chère Elisabeth du milieu des flots et des tempêtes de la tribulation terrestre, et l'avait déposée sur le rivage de l'éternel repos °.
Dans un consistoire présidé par le souverain pontife, et auquel assistaient les patriarches d'Antioche et de Jérusalem et un grand nombre de cardinaux, on donna lecture des preuves officiellement constatées de la sainteté d'Elisabeth; et tous, d'un commun accord, déclarèrent qu'il ne fallait pas tarder à inscrire authentiquement, dans le catalogue terrestre des Saints, ce glorieux nom,
\ . De Serv. Dei beatif., lib, I, c. xx. w 10.
2. Otuiii quoque ambiguitatis seinoto scrupulo, elucebat thesaurum immensae sanctitatis iu agro fluidte dubitatioais absconditum hactenus et sepultum, rastro et vomere apostolicae auctoritatis efîodiendum .. Sageuam domiaicam hauc nostrauiElysabeth ad littus teteruœ'quietis e fluctibus tribulatiouum traxisse... Prol. Dict. iv Auc. I. c.
déjà inscrit dans le livre de vie, comme l'avait mag-nifiquement prouvé le Seigneur '.
On fit ensuite cette même lecture devant le peuple, dont la piété en fut profondément émue, et qui, ravi d'admiration, s'écria tout d'une voix : « Canonisation, très saint père, canonisation et sans délai ! » Le pape n'eut pas de peine à céder à cette pressante unanimité; et, pour donner plus d'éclat à la cérémonie, il décida qu'elle aurait lieu le jour de la Pentecôte (26 mai 1235).
Le duc Conrad, dont le zèle ne pouvait être que redoublé par le succès de ses elforts, se charg-ea de tous les préparatifs nécessaires pour cette imposante solennité.
Le jour de cette grande fête étant arrivé, le pape, accompagné des patriarches, des cardinaux, et des prélats, suivi de plusieurs milliers de fidèles, se rendit en procession au couvent des Dominicains, à Pérouse ; des trompettes et d'autres instruments annonçaient cette marche solennelle : tous ceux qui y prirent part, depuis le pape jusqu'au dernier du peuple, portaient des cierges que le landgrave avait distribués à ses frais. La procession étant arrivée à l'église et les cérémonies
1. Uuauiuii omnium approbatioac decretum est, ut digue censeretur super caudelabrun apostolicje canonizationis collocauda, authenticationis titulo decorauda, Sauctorum in terris catalogo anuotauda, cujus nouien in libre vita- adscriptum uon dubitabatur, sicut per Dominum luaguiûce comprobatur. Ifnd.
étant accomplies, le cardinal-diacre, assistant du pape, lut à haute voix aux fidèles un récit de la vie et des miracles d'Elisabeth, au milieu des acclamations du peuple et des larmes de sainte joie et de pieux enthousiasme qui coulaient par torrents des yeux de tous ces fervents chrétiens, heureux et transportés d'avoir une si tendre et si puissante amie de plus dans le ciel. Ensuite ^ le pape exhorta tous les assistants à prier, comme il allait prier lui-même, pour que Dieu ne lui permît pas de se tromper dans cette affaire. Après que tout le monde se lut agenouillé et eut prié à cette intention, le pape entonna l'hymne Veni, Creator Spîritus qui fut chantée en entier par l'assemblée. L'hymne terminée, le cardinal-diacre à droite du pape dit : Flectamus genua; et aussitôt le pape et tout le peuple s'agenouillèrent et prièrent à voix basse pendant un certain temps. Le cardinal-
l.Nous avons suivi dans cette description des cérémonies de la canonisation, d'abord l'extrait du cardinal d'Ostie, de Reliq. et vener. SS. inséré dans le traité de Benoît XIV, de Serv. Dei beat., 1. I. c. xxxiv. § 5 et 9 ; ensuite le fragment intitulé : Ex online Romano sœculi XIV, inséré par Mabillon dans son Musœum Italicum, t, II, p. 422 et seq. Ce sont, à ce que nous croyons, les monuments les plus anciens sur la forme employée pour la canonisation des Saints. Angelo Rocca, évêque de Tagaste et préfet de la sacristie apostolique, dit dans sou commentaire de Canonizatione Sanctorum,, Romse, 1610, n» 66, que le pape Grégoire IX, celui-là même qui canonisa sainte Elisabeth, a le premier fixé les règles de la canonisation.
diacre de gauche dit ensuite : Levate; et alors le pape, étant assis son trône, la mitre en tête, dé" clara Sainte la chère Elisabeth, en ces termes ^ : « En l'honneur du Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, pour l'exaltation de la foi catholique et l'accroissement de la religion chrétienne, par l'autorité de ce même Dieu tout-puissant, par celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, et avec le conseil de nos frères, nous déclarons et détlnissons qu'Elisabeth d'heureuse mémoire, en son vivant duchesse de Thuringe, est Sainte et doit être inscrite au catalogue des Saints; nous l'y inscrivons, et nous ordonnons en même temps que l'Eglise universelle célèbre sa fête et son olfice avec solennité et dévotion chaque année, au jour de sa mort, le treize des calendes de décembre . En outre, par la même autorité, nous accordons à tous les (idèles vraiment pénitents et confessés, qui visiteront son tombeau à pareil jour, une indulgence d'une année et quarante jours •'. »
1. Hlaui felicem et beue dictam Elisabeth canonizavit. .. ipsam iuter sauctos invocavit, ac in Sanctorum catologo aunotari pr.necepit, indicensque con<tituit per scripturam, demaudans ut dies sacr?e migratiouis ejus annua devotione inter Sanctoruuî festivitates ab universali Ecclesia venerabiliter rocolatur. Theod., VIII, 10.
2. Traduction textuelle de la formule rapportée par Mabillon, daus le fragment cité plus tiaut.