‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 5 sur 63 · ET DE SA GRANDE ANGOISSE ET TRIBULATION · texte numérisé non relu

ET DE SA GRANDE ANGOISSE ET TRIBULATION

Qijo mihi avulsus es? quo mihi raptus a munibus, hoino uaanimis, homo seaundum cor meuni? Amavimus nos ia vita :

Qiiomodo in morte sumus separati ?...

Oninino opus mortis, horreadum divortiuni. Quis enim tara suavi vinculo mutui nostri non pepercisset amoris, nisi totius suavitatis inimica mors ?

si. BerxarDj ia Cant. serm. 26.

Flebat igitur irremediabilibus lacrymis.

ToB., s, 4.

Les seigneurs que le duc Louis avait charg-és en mourant d'aller annoncer sa mort en Thuringe avaient un long et difficile voyage à accomplir, et la funèbre nouvelle qu'ils avaient à rapporter dans leur patrie n'était pas de nature à leur faire accélérer leur marche. Ils n'arrivèrent en Ttiuringe que l'hiver déjà commencé. La jeune duchesse avait pendant cet intervalle donné le jour à son quatrième enfant, Gertrude, et ne put voir les messagers lorsqu'ils arrivèrent. Ce fut donc à la duchesse mère et aux jeunes princes Conrad

et Henri qu'ils apprirent la perte si cruelle et si inattendue qui les avait frappés. Au milieu de la consternation générale que cette nouvelle répandit dans la famille et le peuple de l'illustre défunt, des hommes pieux et prudents s'occupèrent de l'effet qu'elle pourrait produire sur la jeune mère, veuve sans le savoir. Sophie elle-même retrouva un cœur de mère pour celle que son fils avait tant aimée : elle donna les ordres les plus sévères pour que personne ne laissât soupçonner à sa belle-fille le malheur qui l'avait frappée, et prit toutes les précautions nécessaires pour que ces ordres fussent fidèlement exécutés. Cependant le temps nécessaire s'étant écoulé depuis ses couches, il fallut bien apprendre à cette tendre et fidèle épouse le malheur dont Dieu l'avait frappée ; et ce fut la duchesse Sophie qui se chargea de cette douloureuse mission '. Accompagnée de plusieurs nobles et discrètes dames, elle alla trouver sa belle-fille dans son appartement. Elisabeth les reçut avec respect et affection, et les fit asseoir

1. Selon une autre version, appuj'ée sur plusieurs chroniques, ce l'ut la pierre de la bague que le duc lui avait laissée, qui, en sautant hors de l'auneau à l'heure même où Louis expirait, fit concevoir ;\ Elisabeth la première notion de sou malheur. On montre encore chez le prince de Solnis, au château de Braunfels, près Wetzlar, un anneau ayant appartenu à notre sainte, et qui renferme un grenat rompu parle milieu. C'est cette pierre qui, d'après la trailitiou locale, se serait brisée au moment de la mort de sou mari.

autour du lit de repos sur lequel elle était couchée, sans se douter le moins du monde de l'objet de leur visite. Quand ils eurent tous pris place, la duchesse Sophie lui dit : « Prenez courage, ma fille bien-aimée, et ne vous laissez pas troubler par ce qui est arrivé à votre mari, mon fils, par la volonté de Dieu, à qui, comme vous le savez, il s était entièrement abandonné. » Elisabeth, voyant le calme de sa belle-mère qui lui disait ces mots sans pleurer, ne soupçonna pas toute l'étendue de son malheur: et, s'imaginant que son mari avait été fait prisonnier, elle répon lit : « Si mon mari est captif, avec l'aide de Dieu et de mes amis, il sera bientôt racheté. Mon père, j'en suis sûre, viendra à notre secours, et j'en serai bientôt consolée. » Mais la duchesse Sophie reprit aussitôt : « 0 ma bien chère fille! soyez patiente, et prenez cette bague qu'il vous a envoyée; car, pour notre malheur, il est mort. — Ah! madame! » s'écria la jeune duchesse, « que dites-vous? — Il est mort, » répéta la mère. A ces mots-Élisabeth devint pâle, puis toute rouge; laissant tomber ses bras sur ses genoux et joignant les mains avec violence, elle dit d'une voix étouffée : « Ah! Seigneur mon Dieu! Seigneur mon Dieu! voilà que le monde entier est mort pour moi, le monde et tout ce qu'il renferme de doux. » Puis, se levant éperdue, elle se mit à courir de toutes ses forces à travers les salles et les corridors du château en

criant : « Il est mort, mort, mort! » Elle ne s'arrêta que dans le réfectoire, où elle trouva devant elle un mur, contre lequel elle resta collée et baignée de larmes '. Elle était comme foile. La duchesse Sophie et les autres dames la suivirent, la détachèrent de la muraille qu'elle tenait embrassée, la firent asseoir et essayèrent de la consoler. Mais aussitôt elle commença à pleurer et à sangloter avec violence, en prononçant des paroles entrecoupées : « Maintenant », répétait-elle sans cesse, « maintenant j'ai tout perdu : ô mon bienaimé frère! ô l'ami de mon cœur! ô mon bon et pieux mari! tu es donc mort et tu m'as laissée dans la misère! Comment vivrai-je sans toi? Ah! pauvre veuve abandonnée, malheureuse femme que je suis! Que celui-là qui n'abandonne pas les veuves et les orphelins me console! ô mon Dieu! consolez-moi! ô mon Jésus, fortifiez-moi dans ma faiblesse! »

Cependant ses femmes vinrent la prendre, et voulurent la conduire dans son appartement; elle se laissa entraîner en chancelant; mais, arrivée dans sa chambre, elle tomba la face contre

1. Uepente surgens cuui iletu céleri gressu loiigitudiueiu palatii cum impetu pertrausiit. Extra se uamque posita mente usquequaquc percurrisset, nisi paries obstiliîset, cui adiiœserat. Tiieod... Uude gingsnellis gehias obir das muez huez hene, und ted also ab sy nicht mer rediiichkeit hette und sprach : Gestorôin, gestorbin, geslorOin! (RoUi., p. 1718.)

terre sur le parquet. Quand on l'eut relevée, elle recommença ses pleurs et ses lamentations. A son tour la duchesse Sophie s'abandonna à sa douleur de mère et mêla ses larmes à celles de sa belle-fille, comme firent aussi les nobles dames et demoiselles qui assistaient à ce triste spectacle. A leur exemple, toute la maison ducale, toute la population de ce château de Wartbourg-, où Louis avait passé presque toute sa courte vie, se livra sans réserve à la douleur qu'avaient retenue jusqu'alors les ménagements dus à l'état de la pauvre veuve. Le spectacle de la profonde angoisse de celle-ci ajoutait encore à l'impression produite par l'irréparable perte du souverain bien-aimé *. Pendant huit jours, ce ne furent, dans cette résidence, que larmes, gémissements et hurlements de douleur. Mais ni cette abondante sympathie, ni aucun autre adoucissement ne pouvaient calmer l'affliction d'Elisabeth : en vain cherchait-elle un remède à son désespoir. Et cependant il y avait auprès d'elle, dit son pieux historien, un consolateur toutpuissant^, l'Esprit-Saint, le père des veuves, des orphelins, des cœurs brisés, qui mesurait ses épreuves à ses forces, et qui songeait à la combler

1. Fluebant oculi omnium et madebant lacrymis super interitu viri tam amabilis, et compassions relictae uxoris tam miserabilis. Theod., ]. c.

2. Aderat tamen qui pupillum su=cipit et viduarum consolator interaus, Spiritus sanctus... Theod., 1. c.

de ses grâces, en mettant le sceau ù sa douleur. En eiïet, voilà cette chère Sainte que nous avons vue dotée, dans une union vraiment chrétienne, du plus riche bonheur de cette vie, la voilà veuve à vingt ans : voilà l'épouse aimante et tant aimée condamnée désormais à l'épreuve souveraine delà solitude du cœur. Ce n'était point assez pour le divin Seig-neur de son âme, de l'avoir initiée dès l'enfance aux traverses de la vie, à la calomnie et aux persécutions des méchants ; elle y avait conservé intacte sa tendre confiance en lui. Ce n'était pas assez de l'avoir tentée par l'éclat des g-randeurs royales, par les hommages flatteurs d'une brillante chevalerie, par les joies intimes de la pure félicité de sa vie conjugale ; au milieu de tout ce bonheur, elle avait toujours placé au premier rangdans son cœur la pensée du ciel ; dans sa vie, le soulagement des misères de ses frères délaissés et souffrants. Tout cela ne suffit point encore aux exigences de 1 amour divin: il faut, de plus, qu'avant d'entrer en partage des joies célestes, celle qui a soulagé tant de misères devienne à son tour la plus misérable, la plus délaissée des créatures : avant de voir s'ouvrir le trésor de la vie éternelle, il faut ([u'elie meure chaque jour mille fois au monde et à tous les biens de la vie mondaine. Désormais, jusqu'au dernier jour de son existence, des orages sans fin vont assaillir cette frêle plante; et, par une faveur merveilleuse, mais facilement

intelligible aux amis de Dieu, au lieu de se briser ou de se ployer affaissée contre terre, la voilà qui se redresse, s'épanouit de toutes parts, pour recevoir la rosée du ciel et refleurir avec un éclat sans pareil. Si la perte d'un si tendre époux, si la ruine subite d'une union si sainte a pu plonger pour un jour dans l'abîme du désespoir ce cœur prédestiné, bientôt de nouvelles et plus cruelles épreuves vont lui rendre toute sa force, tout son calme et son invincible ardeur. Si elle a succombé un instant, percée d'outre en outre par la blessure d'un amour mortel, bientôt relevée, elle enveloppera son cœur d'une chaîne d'amour céleste, qu'elle attachera au trône du Très-Haut et que rien ne pourra rompre ni relâcher. A mesure qu'elle approchera de la fin de sa carrière, l'exaltation de la victoire remplacera en quelque sorte chez elle le tranquille courage de ses luttes précédentes; elle aurale pressentiment et l'instinct du triomphe.

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